SORRY WE MISSED YOU : la fatigue de l’injustice

Royaume-Uni, France et Belgique, 2019
Note : ★★ 1/2

 

Le cinéaste anglais Ken Loach nous revient avec un énième film sur le prolétariat anglais. S’il demeure le maître définitif du genre, Sorry We Missed You commence à nous faire ressentir un peu de fatigue dans la mise en images des classes défavorisées dans un système conçu pour les exploiter. Réalisation appropriée et excellents acteurs, comme à son habitude.

Kris Hitchen et Katie Proctor dans Sorry We Missed You | Crédits : eOne Entertainment UK

Sorry We Missed You est une histoire touchante, un drame familial auquel il est difficile d’être insensible. Ricky Turner est à la recherche d’emploi alors que sa femme Abby est préposée aux bénéficiaires à domicile. Leur situation financière est difficile depuis la crise économique de 2008 dans laquelle ils ont perdu leur demeure et Ricky son emploi. Ce dernier décide alors d’acheter une voiturette et se lancer à son compte en acceptant des routes de livraison de colis à la Amazon. Jonglant entre les heures exigeantes de son nouvel emploi, les comptes et les punitions financières sévères lorsque l’efficacité exagérée n’est pas au rendez-vous, un adolescent à la maison et les tensions dans le couple, la famille devra traverser ces épreuves que le système capitaliste leur impose ne serait-ce que pour vivre dans une minime dignité.

 

Ken Loach réalise un film convenu, sans se lancer dans une technique impressionnante, il faut dire que l’histoire s’y prête. Une des forces du réalisateur est sa direction d’acteurs. Il travaille souvent avec des visages qui sont inconnus, mais des acteurs de grand talent. Sorry We Missed You n’y échappe pas. Kris Hitchen rend justice à la situation difficile dans laquelle se trouve son personnage, entre désespoir, orgueil, et recherche d’humilité, son jeu est des plus respectables. Debbie Honeywood (dans son second rôle en carrière seulement) incarne avec grande sensibilité cette préposée offrant une belle tendresse dans ses interactions avec ses patients et ses enfants, tout en n’appuyant jamais trop sur le désespoir et la fatigue qui l’habitent.

Affiche promotionnelle | Crédits : eOne Entertainment UK

Le problème du film n’est pas dans ses acteurs, mais par une accumulation de quelques bévues scénaristiques, légères certes, mais qui additionnées à l’historique de Loach avec le sujet, peuvent créer une certaine fatigue cinématographique. Beaucoup d’informations passent par le dialogue, laissant croire que le scénariste (Paul Laverty) a voulu que son spectateur comprenne irrévocablement les problèmes de ses protagonistes. Une information sera donnée dans une scène (ne jamais lever ta main sur nos enfants par exemple) pour être livrée la scène d’après. La crise d’adolescence du fils (Rhys Stone, dans son premier rôle où il manque un peu de naturel) ou les erreurs d’une jeune fille voulant aider (Katie Proctor, dans son premier rôle) ne sont pas sans intérêt, mais demeurent prévisibles. Mais ce qui épuise surtout, c’est l’accumulation de malchances que l’on ne peut qu’attendre. Suivant cette logique, tous les risques pris par les Turner seront évidemment coûteux pour la famille. Ainsi, l’achat de la camionnette par la vente de la voiture d’Abby, la journée passée au travail avec sa fille, le patron, tout matériel relié au travail de Ricky, la fatigue au travail, l’arrestation de son fils, la discipline envers son fils, le vol de paquets, etc. etc. Tout se transformera en désastre transformant le film en un thriller qui ne fait que nous diriger dans la noirceur. Il s’agit probablement du propos, mais le film ne possède que trop peu de moments permettant au spectateur de respirer.

Kris Hitchen, Katie Proctor, Debbie Honeywood et Rhys Stone dans Sorry We Missed You | Crédits : eOne Entertainment UK

Réitération : le jeu des acteurs est de qualité, seulement, le film ne laisse pas beaucoup de place à la subtilité. Certaines scènes peuvent amuser et permettre au spectateur de respirer un peu (la scène à l’urgence, véritable exutoire pour la mère de famille) ou démontrer une belle sensibilité dans sa simplicité (le retour du fils), mais la lourdeur dramatique est le sujet du film de Ken Loach.

 

Puisque le cinéaste explore ici son sujet de prédilection, Sorry We Missed You aurait dû être beaucoup plus qu’un drame convenu sur la lutte de la classe sociale anglaise. C’est malheureusement le poids des attentes pour un cinéaste de son calibre double palmé à Cannes. Les fins qui ne sont pas heureuses ne sont pas quelque chose à condamner, mais après la force émotionnelle et subtile dont faisait preuve I, Daniel Blake, ce Ken Loach déçoit.

Bande-annonce en version originale anglaise : 

Durée : 1h41

Ouvoir.ca

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