Entrevue avec Julie Perron pour Le Semeur

Julie Perron nous parle de son nouveau film, le Semeur, présenté en compétition nationale aux RIDM, entre de grandes bouffées de rires et avec une spontanéité émouvante. Elle nous explique ce magnifique portrait de Patrice Fortier, un personnage « plus grand que nature », mais aussi de ce qui fonde ses goûts et son amour du cinéma.

B.R. (Benoît Rey) : Vous avez présenté votre nouveau film, le Semeur, en première mondiale, dimanche dernier, dans le cadre des RIDM. Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

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J.P (Julie Perron) : C’est sûr qu’il y a toujours un stress associé au travail, on se demande comment les gens vont recevoir tout ça. Mais là, mon état d’esprit est plus apaisé : les gens ont bien lu le film, ils étaient très attentifs … ça m’a fait du bien !

B.R : Est-ce que c’était la première fois que Patrice Fortier voyait le film ?

J.P : Il avait vu un travail image, et le travail sonore est assez important dans le film, il avait pas eu conscience de ce qu’on avait fait avec ça. Et le générique à la fin… sans trop en dévoiler mais il y a un générique particulier à la fin et c’était la première fois qu’il le voyait terminé.

B.R : Est-ce qu’il a trouvé ça fidèle ?

J.P : En fait je dirais plus que «fidèle» parce que quand on fait un film comme ça, on ne veut pas être «fidèle»: on veut chercher à capter l’essence du personnage. C’est comme distiller jusqu’à trouver les éléments particuliers. La façon dont j’ai traité le personnage, c’est comme un archétype. Je voulais plus inspirer les gens et évoquer des choses que leur donner des détails techniques. Pour moi ce qui était intéressant, c’était le traiter comme un héros du quotidien, parce que pour moi, oui, c’est un héros !

B.R : Pour parler de la genèse du film, vous expliquiez le soir de Première que ce n’est  pas une idée qui s’est imposée à vous. Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment l’idée est née ?

J.P : Oui, je me disais que je peux pas toujours avoir des hasards, parce que mes autres films, ça a été des hasards extraordinaires, des beaux hasards ! Parce que tu rencontres pas Mme Aubrac dans l’ascenseur tous les jours et tu as pas accès aux archives de Godard tous les jours non plus. Donc je me suis dit : « je vais essayer de me trouver un sujet ! » Je voulais même que ce soit un sujet vendeur, et je me suis dit l’agriculture, ça pogne ! Moi je l’aime ce métier là et je veux continuer à faire des films. Et puis même par ce biais là, j’ai eu de la chance parce qu’en ayant ce sujet là, j’ai trouvé quelqu’un qui l’incarnait, mais dans une mesure que j’étais pas capable d’imaginer ! J’étais avec un personnage plus grand que nature !

B.R : C’est un ami commun qui vous a parlé de Patrice Fortier ?

J.P : Oui, ça a été une garantie de confiance entre nous dès le départ, je lui ai montré mes films. Il connaissait Pierre Gauvin, un photographe, le personnage d’un de mes films précédents, il avait étudié en Art et il l’avait déjà cotoyé.

Patrice c’est quelqu’un de très volubile, très communicatif, très généreux, mais il faut qu’il te connaisse, sinon il va mettre une petite distance. Alors ça m’a m’a aidé … avoir des petits liens comme ça !

B.R : Est-ce que c’est comme ça que vous l’avez convaincu ?

J.P : J’ai longtemps pas été sûre, j’allais le voir, je filmais pas, des fois j’amenais un cameraman … mais plutôt que de l’inquiéter ça lui a plu parce qu’il s’est dit : elle sait pas ce qu’elle fait, donc elle est pas dangereuse ! (rires)

Julie Perron RIDMJe voulais le découvrir et créer une relation avec lui avant tout, puis après avoir l’occasion de créer un film avec lui parce que c’est ça : lui avait des idées, ses parades, ses performances… Et puis moi j’avais une caméra, donc je lui ai dit : « on le fait ! ». Faire du cinéma c’est comme faire de la musique, si on fait une fausse note, on sent le malaise chez les gens. On veut que tes personnages soient bien avec toi et Patrice, s’il est pas content, ça se voit ! (rires)

B.R : Vous ne présentez pas ici un film militant, même si on sent bien le propos. Aux RIDM, Amy Miller présente elle un film essentiellement militant, très vif, est-ce que c’est une démarche qui vous touche ?

J.P : … Ce qui est important, c’est qu’il faut se sentir bien à le faire. J’aime les personnages, j’aime faire des portraits, j’aime la durée, j’aime le temps et j’aime le cinéma. Moi ce qui m’intéressait dans le sujet, c’était tout l’aspect cinématographique, ludique, inspirant …

J’avais envie de faire un film non pas qui dénonce, mais qui évoque. Et ça, ça va être mon chemin pour toucher les mêmes cordes sensibles qu’Amy peut aller chercher. Faire du cinéma c’est créer une émotion, et moi je suis plus douée pour créer des émotions plus tendres, plus évocatrices: des émotions qui moi vont me toucher. À un moment donné, il faut être touché autrement. Il faut toujours avoir le plaisir et la raison pour communiquer. C’est ma manière à moi, j’aime ça quand on rit, quand on est émerveillé !

B.R : Vous vous définissez comme une femme urbaine, mais vous présentez ici la vie d’une région rurale, ses rapports sociaux forts et solidaires. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

J.P : Les rapports sociaux que l’on voit dans le film ne sont pas forcément associés à la ruralité: c’est des choses que l’on a en ville aussi, c’est la solidarité sous toute sorte de formes.

Le rapport à l’histoire et au patrimoine est un des aspects qu’on peut trouver dans tous mes autres films. Ça c’est important vraiment de savoir d’où ça vient, ces semences là, qu’il y a des histoires par rapport à ça. Il y a un aspect ethnographique aussi. Ça fait partie du sujet, ça n’a pas rapport au militantisme mais ça a rapport à la mémoire. On oublie qu’on a un patrimoine vivant, historique ici ! Le rapport au temps est très présent. Lui aussi fait ce travail là, de retrouver les «semences anciennes du futur» comme il dit. C’est une phrase qui me touche. … C’est un aspect essentiel de mon travail, c’est créer du nouveau mais avec de l’ancien.

B.R : Est-ce le côté artiste un peu fou de P. Fortier qui vous a plu ici ?

J.P : Oui enfin c’est une douce folie… Moi ce que j’ai aimé c’est que c’est intégré, c’est quelqu’un qui a une cohérence, qui a une palette. Il a l’air éparpillé comme ça, mais il est pas éparpillé pantoute. Mais c’est comme moi, des fois je sais pas où je m’en vais et ça j’adorais ça parce qu’ensemble, on a une complicité intellectuelle. On essayait des choses sans savoir ce que ça allait donner. La parade, on l’avait dans la tête. Rolande [un des personnages du film, ndlr] parlait d’une procession, en juin, quarante jours après Pâques, et là on s’est regardé tous les deux, c’était une idée capotée, on s’est dit qu’on voulait le faire, mais on n’avait aucune idée de savoir ce que ça allait donner…

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B.R : Quelle est la partie Patrice Fortier et la partie Julie Perron dans ce film ?

J.P : On sait que les idées ont fusé. Y’a des idées qu’il faisait tout seul comme la perruque d’angéliques, mais qu’on a abouti de manière plus aboutie. Mais on a fait ça sans prétention : on s’est avant tout amusé !

B.R : Ce film aura pris 4 ans, comment cela s’est passé ?

J.P : Ça a été sur une durée de 4 ans, mais avec le montage et la post-production. Moi, j’ai eu une période à l’étranger, j’ai fait des projets de fictions, j’ai eu plein d’autres choses à travers ça et lui avait ses semences à sauver…

Mais le temps, c’est notre allié en documentaire, … pour le personnage aussi parce que le personnage, si il ne te voit pas pendant un moment, c’est bon pour la relation. Des fois, ça fait du bien de prendre un break (rires). Y’avait les saisons aussi qui nous aidaient. La dernière année, j’ai enfin eu l’argent de production et là j’ai commencé à sentir qu’il en avait pas mal plein son casque parce que je tournais pas mal plus que les années précédentes puis là j’avais une assistante, le preneur de son, le cameraman. … On était 4 alors que de 2009 à 2011, on était deux. L’intimité du tournage c’est beaucoup mieux !

B.R : Vous collez à votre sujet en présentant une oeuvre très simple, très authentique. Vous aviez envie de cela ou c’est le sujet qui vous en a donné l’envie ?

J.P : Je voulais quelque chose d’assez classique mais dans le sens indémodable, de pictural, de beau, tout simplement.

B.R : Au niveau de la technique, comment avez-vous travaillé le rendu du son, des éléments naturels ?

J.P : Le vent est très important dans la région de Kamouraska. On a beaucoup travaillé le son, en post-production. On est retourné faire de la prise de son in situ. On a fait beaucoup de sons de semences avec Patrice et on s’amusait. Encore une fois, on avait des idées, mais sans savoir ce qu’on allait faire avec, ça a été encore une fois une solution économique mais créative.

B.R : Un poète agriculteur, une région magnifique, tout cela semble vous avoir séduit. Comment garder le contrôle et arriver à présenter une oeuvre tendre mais qui sait rester à distance ?

J.P : Je les aime mes personnages ! C’est un regard tendre sur un groupe d’hurluberlus. (rires)

Pour ce qui est de l’aspect purement technique, cinématographique : un  documentaire, c’est vraiment au montage qu’on le fait. Pendant la parade, on a beaucoup filmé dans la parade aussi, avec plein de gros plans, avec la caméra à l’épaule aussi. Dans le jardin, le trépied, ça permettait aussi de voir le jardin comme un tableau, et la distance aussi, pour voir la nature qui l’envahit. Mais la distance par rapport au personnage c’est le temps aussi, et les questions qui se posent…

Y’avait des choses que j’avais envie de filmer comme être dans le geste, suivre les mains quand il est à l’intérieur et dans le jardin: voir que la Nature est plus grande que lui mais montrer que lui est là-dedans aussi.

Le documentaire c’est essayer de planifier le plus possible puis rencontrer la vraie affaire et se rendre compte que tout ce qu’on a planifié, faut peut-être le regarder autrement que ce qu’on a pensé. Sinon on fait de la fiction, on planifie tout.

B.R : Vous présentez ce film aux RIDM, en compétition nationale, est-ce une pression pour vous ? 

J.P : Je suis contente, c’est le fun, c’est très agréable, c’est très intéressant de voir qu’on est sélectionné en compétition. En même temps, si ça permet qu’il soit plus vu, c’est une très bonne chose.

B.R : Maintenant que vous avez présenté le film, comment voyez vous sa vie ? Que prévoyez-vous pour le faire vivre ? 

J.P : J’aimerais que ce film là aille partout. Oui, on pense à le présenter dans des festivals car le sujet est universel. Le sujet, il est fort et il touche tout le monde. On veut montrer ce film partout où on nous le demande, j’en suis très fière ! (rires)

Et puis Patrice aussi il les vend ses petites semences là… Breveter les végétaux … que des gens connaissent ce gars là qui fait sa petite affaire dans son coin et que ça puisse donner envie à d’autres de faire la même chose, de lui acheter des semences.

B.R : Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?

J.P : Je veux faire de la fiction. Après la résidence du Québec à Rome que j’ai faite en 2010, je veux y faire un projet à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, sur un personnage, un portrait fictif. J’ai un autre projet de fiction en écriture, un film d’époque…

J’avais tourné un film en Grèce, sur une archéobotaniste, une femme qui cherche les semences calcinées du néolithique. J’ai fait un portrait avec elle, de 14 min (Vivre avec la Terre). Ça pourrait être un projet de documentaire, faire des portraits de ce groupe d’archéologues à Philippes en Grèce, où y’a plein de spécialistes avec certains qui s’intéressent aux bijoux, d’autres aux murs, aux fondations. Ils sont amis, ils s’y retrouvent chaque été là-bas. C’est un beau groupe de personnes.

B.R : Pour connaître un peu plus vos goûts, vos influences, vos coups de coeurs … Pouvez-vous nous donner vos cinq films ou documentaires du XXIème s. ?

Je dirais Le quattro volte [Michelangelo Frammartino, 2010] et la bocca del lupo [Pietro Marcello, 2010]. Ici au Québec, je dirais la mémoire des anges [Luc Bourdon, 2008]. Et puis pour les fictions : Depuis qu’Otar est parti [Julie Bertuccelli, 2002] et La niña santa [Lucrecia Martel, 2003]. … Oui, ça me semble équilibré ! (rires)

Le film prendra l’affiche au printemps 2014 à Montréal (Excentris), à Trois-Rivières, à Québec et à Rimouski.

(photographie de Julie Perron : Daniela Zedda)

Ouvoir.ca

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2 Comments

  1. 14 mai 2014
    Reply

    Bonjour Chantal,
    Je vous invite à communiquer avec le distributeur Les Films du 3 mars à : info@f3m.ca

    Au plaisir,
    Jonathan

  2. chantal bolduc
    3 mai 2014
    Reply

    Je veux voir ce film, je veux le présenter aux membres du JCS (Jardin Communautaire de Sawyerville). Brian Creelmam est aussi un semencier patrimonial hors du commun très inspirant …Ces perles humaines travaillent avec soins dans leur uni-vert. MERCI AUX SEMENCIERS PATRIMONIAUX D’ ENCOURAGER LA BIODIVERSITÉ DES SEMENCES !

    Je me permet une petite histoire de village

    Sawyerville, un tout petit village comme bien d’ autres a été fusionné
    et a perdu beaucoup. Garage fermé, école francophone fermée, caisse populaire fermée,épicerie fermée, 2 usines de bois fermé, etc. Sawyerville a un peu perdu son âme, sa vitalité. Population viellissante et qui a maintenant cessée de revendiquer. Maisons qui se détériorent … Milieu éloigné des centres urbains qui affichent plusieurs maisons a vendre …
    Les jeunes partent en ville.. Loyer a prix très modique qui deviennnent des endroits de première classe… pour trafiquants …
    Mais …. un jour, le vieux Dr Lowry de Sawyerville qui a soigné les résidants 7 jrs/ sem. et qui est un bon jardinier donne un terrain d’ une superficie d’ un acre a la ville fusionnné Cookshire-Eaton, Ce terrain est situé juste à la sortie du village.Le docteur demande que ce terrain devienne un bien communautaire. Présentement, les seuls lieux de rassemblement dans le secteur : un restaurant, une taverne …
    L’ idée d’ un jardin communautaire germe tranquilement … vraiment tranquilement … Un jardin bio, des semences patrimoniales… Pourquoi un JCS (jardin communautaire Sawyerville) :
    pour se rassembler anglo, franco, jeune vieux etc Pour échanger, apprendre, pour se mettre en forme , découvrir etc…
    Pourquoi ne pas alimenter le village (résidence des personnes agées, école, etc. avec des produits locaux. Le dépanneur, la meunerie et l’ épicerie de Cookshire commence a vendre des sememnces bio. Dans l’ immense hotel avec 21 chambres vides ,une grande salle pour recevoir 300 personnes et une immense cuisine on organise la 1 ière journée verte … Conférences, kiosques, nourritures tout est vraiment santé et captivant.
    On parle de tout les bienfait de la vie deWOWs dans le jardin. Entrée gratuite, kiosque gratuit, conférencier gratuit, diner commandité par les producteur bio, boulagerie local, fromage frais de la ferme, mout de pomme, etc. Les produits du terroir prennent la vedette … En février 2014 le jardin communautaire devient un OBNL. Plein d’ activitées santé se greffe … yoga au jardin, sentier pédestre et observation des étoiles, récoltes et sculptures de courges et marche a la lanterne,découvertes des légumes patrimoniaux, récolte des semences, construction de la remise du jardin avec appenti en timber frame (sans clou ) avec cheville de bois et mortoise, aménagement avec fleurs indigènes, etc. On attelle les chevaux pour ramasser les pierres du jardins ou promener les enfants On installe des rack a byciclette. On aimerait des pistes cyclables mais c’ est trop dispendieux … on redécouvre nos tits chemins de terre en bicyclette ..
    A Sawyerville, la nature et le patrimoine se marient. Tranquilement, mystérieusement y a quelques choses qui germe présentement et j’ avais simplement l’ gout de vous le partager.

    Dans quelques mois je prends ma retraite et j’ ai hâte de jardiner dans ma communauté …

    Voila !

    Bonne journée,

    Chantal

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