Entretien avec Claire Simon pour Gare du Nord

Deux jours après la projection du film Gare Du Nord, nous rencontrons la réalisatrice Claire Simon qui a su nous faire voyager dans cette gare tant prisée par ses habitants éphémères.

La visite de Claire Simon à Montréal, a permis d’éclairer certaines de nos questions, autour de la technique, en passant par la production tout en discutant de ses choix artistiques.

 

Notre première question s’oriente sur la manière dont Claire Simon dirige ses acteurs tout en filmant. Sa réponse nous laisse en suspend en répondant avec toute simplicité « Je les dirige en les filmant » ; en effet le cadre est travaillé en collaboration avec les acteurs. Un travail amorcé par des répétions accrues, d’abord rôle par rôle puis par une immersion avec les acteurs dans la gare. C’est un lieu qui en soit inspire la direction des acteurs, les mouvements des acteurs en dépendent.  Elle nous confie que jouer dans la foule en publique était une énorme pression « formidable, gênant mais intéressant ». Le moyen efficace de capter des émotions sur le vif, d’obtenir des gestes inédits, c’est pour la réalisatrice d’utiliser le plan séquence. Il est plus facile de filmer de cette manière, car les acteurs sont dans leur jeu et se laissent porter par leur personnage et de ce qui les entoure. Ils se sentent en confiance avec Claire derrière la caméra. C’est elle qui dirige sa propre image ; ils peuvent improviser leurs gestes.  Les comédiens sont « soucieux d’être vrais » dans leur jeu, plusieurs prises ont été faîtes pour obtenir la justesse qu’on attendait d’eux. Claire Simon nous donne l’exemple de la scène du Congolais «  on en était à la 15è ou 16è prise, ça été très long et très difficile, je me suis battue avec tout le monde, après le repas, pour faire une dernière prise et c’était beaucoup mieux. »

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Nous soulignons une grande première dans le cinéma de Claire Simon, l’utilisation du travelling ; elle aime se dire «  qu’un film c’est un mouvement de caméra principalement ». Elle nous explique qu’il est difficile pour elle de trouver le bon machino avec qui collaborer car elle a l’habitude «  de travailler avec son corps », de pouvoir improviser : «  je dis ce que je vais faire mais souvent je ne fais pas ce que j’ai dit. »… (Rires)  Elle aime pouvoir contrôler les corps qui viennent se positionner dans son cadre et s’adapter au timing des acteurs. On imagine que la contrainte d’un machino engage une précision et une entente parfaite dans le mouvement engagé.

Pour ce qui est des lumières, son équipe image faisait surtout du rééquilibrage de lumière, utilisait des réflexions, atténuait certains visages… La Gare du Nord est un espace très lumineux par son architecture. Elle fait référence à Scorsese avec Hugo Cabret qui tourne en studio, ici c’est cette gare qui constitue son propre « studio vivant ».

Claire évoque avec nous les problèmes qu’elle a pu rencontré avec la production comme les contraintes financières qui n’ont pas permis notamment de tourner dans le métro car l’espace en location est vraiment très élevé. Elle nous informe, à titre comparatif, qu’une journée de location à la Gare du Nord c’est 4200 $ par jour pour de la fiction et 700$ pour du documentaire. Nous voulions savoir si la projection du documentaire Géographie Humaine qu’elle avait réalisée un peu plus tôt sur la Gare du Nord allait être projeté en parallèle, elle nous répond déçue que «  c’est un raté », il y a eu des problèmes d’administration… mais elle espère fortement que le documentaire paraîtra sur le DVD du film. Enfin  nous évoquons les contraintes horaires imposées par la SNCF, l’équipe arrivait à réaliser un tournage de 8 heures pendant la journée mais répartit sur des créneaux horaires d’une à deux heures sur chaque lieu de la gare.

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Les contraintes horaires imposaient donc de bonnes répétitions avec les comédiens. Par ailleurs nous l’interrogeons sur ses choix d’acteurs. Pour Nicole Garcia, elle nous répond tout simplement, « j’ai beaucoup aimé travailler avec elle », faisant référence à son précédent film Les bureaux de Dieu. Quant à Monia Chokri, l’actrice québécoise du film, Claire Simon l’avait remarquée dans le film L’amour Imaginaire de Xavier Dolan : «  je l’avais trouvée superbe, formidable. Si la coproduction avec le Québec n’avait pas eu lieu je l’aurai quand même choisie. ».

Outre le choix de ses acteurs, le choix du lieu pour ce film est particulièrement intéressant. La Gare du Nord, ce n’est pas n’importe quelle gare, nous demandons à Claire Simon, en quoi cette gare l’a particulièrement fascinée. Elle nous répond tout d’abord qu’il s’agit de la «  3ème gare du monde, avec un volume de banlieusards phénoménal ». Il s’agit d’un lieu emprunt d’une histoire: «  une gare sulfureuse qui a mauvaise réputation dans lequel il y a eu des émeutes, les gens ont peur… ». C’est aussi la gare européenne, avec l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne… Il s’agit d’une véritable « frontière dans la ville ». Ce qui a marqué la réalisatrice c’est « le côté moyenâgeux de cette gare », Gare du Nord se trouve au cœur de la ville et agit comme véritable place publique, elle est au contact du reste de la ville ; on ne pourrait pas en dire autant d’un aéroport « qui est ouvert sur nulle part ». Place publique vivant, rappelant une place de village animée. Toujours dans la thématique moyenâgeuse, Claire Simon compare cette gare à un château dont on ouvre et ferme les portes, agissant comme « forteresse dans la ville ». Enfin, elle résume par ces mots : «  la gare c’est un nulle part, on est plus à Paris et on est pas encore ailleurs ».

Par la suite, Claire Simon nous expose son rapport à la ville de Paris. Originaire du sud de la France, elle explique qu’elle a mis beaucoup de temps à vouloir filmer Paris. Cette ville qui ne lui appartient pas, «  ça a appartenu à la Nouvelle vague, à Melville, Rohmer, Godard, Truffaut… ». Elle trouve toutefois son lieu d’appartenance : «  pour moi, la gare c’était une manière de filmer Paris qui était inédite, qui m’appartient plus.  C’est un lieu profondément démocratique, vous pouvez filmer des immigrés, des riches… ». A travers ces lieux, c’est aussi une énergie plus ou moins positive que l’on ressent : «  dans les gares c’est angoissant, romanesque ». Elle se rappelle notamment : « Quand j’étais à Paris dans une gare, j’étais mal, on n‘est pas parti, il y a un malaise, par moment très agréable, car extrait de tout ; et d’autres très angoissants, c’est cet état là qui m’intéresse beaucoup ». Nous évoquons rapidement les autres gares à Paris mais aussi dans le monde, on rappelle la Gare de Lyon, la Gare de l’Est emprunte d’une histoire lourde avec la guerre et la déportation. La gare de Milan, en passant par les gares russes qui sont très impressionnantes. On nomme notamment Depardon qui filme la gare de l’est dans le film Paris et qui fait la rencontre de « personnages magnifiques ».

Nous avons donc un lieu riche, chaque gare aurait donné un film complètement différent. Nous lui demandons quel est son ressenti lors d’une visite à Gare du Nord ou dans toutes autres gares confondues. Après un silence de réflexion, voici ses mots : « Bizarre, pendant tout le temps où je travaillais, pendant le montage, je ne l’ai pas quitté du tout la gare, pendant très longtemps. Ça ne m’appartient pas, mais bien que j’y ai passé 5 ans, ça appartient à personne, ça c’est formidable. Le cinéma pour moi c’est un rapport au lieu, aux gens qu’on filme  ». Par ce rapport, Claire souligne le fait que l’on s’approprie l’espace, sensation éphémère, la gare est un lieu « qui résiste », qui n’appartient à personne et c’est cela qui est intéressant. «  On a envie de dire que ça nous appartient parce que c’est le rapport qu’on a avec le monde, on est content de dire qu’à un endroit on a eu un lien qui s’est créé. La gare, je n’ai jamais pu dire c’est chez moi. Mais j’en fais peut être partie, un tout petit peu… ». La réalisatrice témoigne aussi de l’impact social : « je pense que tout le monde a beaucoup d’admiration pour cette gare à paris : les gens pensent que c’est le centre du monde. Personne n’oserait dire qu’il est vraiment de la Gare du Nord, c’est trop beau. »

Pour conclure, nous l’interrogeons sur ses projets d’avenir, elle nous explique vouloir s’aventurer sur un autre terrain, un autre lieu : le bois de Vincennes. Un projet de documentaire qui portera le nom : Le bien.

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Entrevue réalisée pour Cinemaniak par Syril Tiar & Pauline Devesa

Ouvoir.ca

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