Celle que vous croyez : Love me tinder

France, 2019

Note: ★★★ 1/2

Pour son sixième long métrage, Safy Nebbou s’attaque à l’univers pernicieux et inextricable des réseaux sociaux dans Celle que vous croyez, une adaptation du roman homonyme de Camille Laurens paru en 2016 chez Gallimard. Il y décortique nos peurs et nos névroses du quotidien dans un thriller sentimental haletant qui atteste d’une peur indicible de l’abandon.

Claire Millaud (intemporelle Juliette Binoche) est une femme dans la cinquantaine enseignant les Lettres. Séparée de Gilles (Charles Berling) depuis quelques années, la jeune divorcée vivote entre la garde partagée de leurs enfants et sa relation bancale avec Ludo (Guillaume Gouix) qui la fréquente occasionnellement, ne manifestant aucunement l’envie de s’investir plus longuement. Échaudée par cet amour à sens unique, elle décide alors pour se venger de se créer un faux profil internet afin d’approcher Alex (solide François Civil), le meilleur ami de son ancien amant. Pour ce faire, elle s’invente un avatar à l’image de ce qu’elle n’a plus (sa jeunesse) et de ce qu’elle voudrait être. En un claquement de doigts, elle devient Clara, une jeune femme de 24 ans capable d’agir sans filtres, sans tabous et surtout sans réelles conséquences. De ce qu’elle croit.

Copyright Diaphana Films

Le film s’ouvre sur le visage de Claire, impassible, respirant en apnée la tête sous l’eau mais les yeux grands ouverts. Quelques bulles d’air s’échappent de ses narines et se dispersent comme une onde de choc lorsqu’elles rejoignent la surface, semblable aux battements d’aile d’un papillon et à ses répercussions sur le cours d’une histoire. Ce premier plan a priori anodin nous donne pourtant à voir et à comprendre la psyché de ce personnage complexe qui semble décidé à quitter l’état apathique dans lequel il vivait jusqu’alors cloîtré, submergé par l’eau comme par ses émotions devenues difficiles à contrôler. Déçue en amour après s’être fait quittée par son mari pour une femme plus jeune, Claire tente de se réapproprier son image et surtout son corps dans l’idée de faire peau neuve en réécrivant sa vie amoureuse au sens propre comme au figuré sous la tutelle d’une nouvelle thérapeute (touchante Nicole Garcia). De fait, le spectateur assiste, complice, à plusieurs situations cocasses lorsque la novice fait ses premiers pas dans la peau de Clara. En effet, dans le processus d’apprentissage, Claire essaye de faire sonner juste son personnage en utilisant un vocabulaire qui est loin d’être celui qu’elle emploie d’ordinaire pour rejoindre son auditoire. Ainsi, la prof de lettres dira plus spontanément le mot « pingre » et la jeune stagiaire dans le milieu de la mode celui de « crevard » pour parler de son patron qui la paye au lance-pierres.

Celle que Vous Croyez : Photo François Civil
Copyright Diaphana Films

La professeure joue donc un rôle et porte un masque conformément à ce plan itératif où cette fois l’eau ne recouvre que les contours de son visage. Elle y pénètre comme elle glisse dans son personnage, oubliant un court instant l’invisibilité vécue par les femmes de 50 ans dont la date de péremption est dépassée aux yeux de la société. Son désir d’être aimée et rassurée lui fait perdre la raison, malgré son instruction, prouvant ainsi qu’il n’y a pas d’âge pour vivre une passion. Le film parle de cette difficulté de vieillir, de la peur de ne plus se faire regarder, de ne plus être considéré tout simplement. En donnant vie à son alter ego, Claire ne cherche qu’à réhabiliter sa confiance en elle, un conflit intérieur symptomatique d’une génération dépourvue de repères à l’ère des réseaux sociaux. Son avatar a t-il le pouvoir d’impacter sa vie réelle ?

« Je veux bien mourir, mais pas être abandonnée ».

Très rapidement, le réalisateur sonde l’identité virtuelle lorsqu’il est question pour Claire de choisir une photo pour son faux profil. «Il n’y a qu’à se servir » dira t-elle à sa psychologue. Cette réflexion somme toute banale cache un vrai problème de société. Qui a accès à nos données ? Qui peut les utiliser et surtout comment les protéger, même après la mort ?

Celle que Vous Croyez : Photo Juliette Binoche
Copyright Diaphana Films

Il n’est pas trop tard pour apprendre à domestiquer et discipliner notre utilisation des réseaux sociaux au vue des besoins que l’on se crée et que l’on juge nécessaires au bon déroulement de notre journée. Bien souvent, on pense à tort qu’ils facilitent les rapports humains alors qu’ils accentuent fréquemment un problème de société grandissant : la solitude vécue par des milliers de gens pour qui l’ère numérique est une échappatoire à la morosité ambiante. On se connecte virtuellement les uns aux autres pour combler un manque, une absence, cependant, on se déconnecte de la réalité, biaisé lors de nos relations à travers lesquelles on vit par procuration des émotions qui ne seront jamais intrinsèquement les nôtres. De ce paradoxe découle tout l’art de figurer, de laisser paraitre et surtout de laisser croire. On sème le doute pour attiser une curiosité ineffable chez autrui à qui on conte des menteries (à soi-même aussi d’ailleurs), inlassablement tenté de se comparer pour juger de notre réussite sociale, amoureuse et professionnelle. Cette mise en exergue d’une vie fantasmée témoigne alors d’une opiniâtreté à vouloir être aimé, cherchant l’approbation jusque dans la publication d’un contenu vide de sens.

« L’amour, c’est vivre dans l’imagination de quelqu’un » Michelangelo Antonioni

En outre, le film montre les dérives et les limites des réseaux sociaux qui déshumanisent les rapports humains à l’instar de la scène de sexe en voiture. Alex veut désormais une vraie photo de Clara, trépignant à l’idée de la visualiser et de la personnifier pour contenter ses fantasmes jusqu’à alors inavoués. L’intempérance avec laquelle ils s’adonnent aux plaisirs charnels est à la hauteur de la frustration de ne pas se connaître. Le visage de Claire est déstructuré par des gros plans sur sa bouche, ses yeux, ses gestes et par la même occasion ses émotions. Son langage corporel traduit une libération tandis que la caméra l’enferme paradoxalement dans un cadrage resserré, témoin de sa relation anxiogène avec Alex. À ce moment là, il ne lui est plus permis de vivre pleinement sa passion puisque le cinéaste passe son temps à la morceler à l’écran, signifiant qu’elle n’a plus de contrôle sur ses sentiments et donc sur son double. La fiction embrasse alors la réalité lorsque Claire reproduit les mêmes mouvements que Clara derrière un ordinateur au moyen d’un montage alterné fluide et ramassé. Coupée de la réalité, elle parle de choses intimes même dans les lieux publics (bibliothèque) et n’est plus en mesure d’accorder du temps de qualité à ses enfants.

Celle que Vous Croyez : Photo Juliette Binoche
Copyright Diaphana Films

Fort heureusement, dans ce film gigogne doté d’une construction narrative à tiroir, l’étude du double n’apparaît jamais grand guignolesque. Elle rappelle le suspens réussi du film d’Ozon Dans la maison sorti en 2012 (contrairement à L’amant double 2017) où les histoires s’imbriquaient les unes dans les autres avec malice et concupiscence conformément aux oeuvres étudiées en cours par Claire où les faux-semblants vont de pair avec les sentiments, des Liaisons dangereuses de Laclos aux Fausses confidences de Marivaux. Ici, la succession parfois maladroite des twists de la deuxième partie apparaîtra poussive pour certains tandis que le premier segment lui volera la vedette haut la main, grâce à une étude des mœurs sociologique et pathologique du double au travers du prisme des réseaux sociaux. Toute en délicatesse, la partition musicale de Ibrahim Maalouf (césarisé pour le précédent film de Safy Nebbou, Dans les forêts de Sibérie, 2016) ne déçoit pas et vient souligner juste ce qu’il faut d’émotion dans ce triste constat générationnel. On navigue à outrance sur internet, les yeux rivés sur cette lumière verte (statut en ligne) auquel on s’accroche tel un phare éclairant et guidant les bateaux la nuit pour leur éviter le naufrage. Le réalisateur lui-même avoue s’être laissé prendre au jeu du dating en ligne et avoir été piégé par une femme de l’âge de Claire prétendant avoir celui de Clara, au moment même où il écrivait le scénario de ce film. Sans surprise, il s’inspire donc de cette expérience personnelle et parfois même de quelques échanges qu’il a souhaité garder pour faire montre d’authenticité. Sa caméra frontale encourage les acteurs à se livrer corps et âme dans leur composition de personnage.

Celle que Vous Croyez : Photo François Civil, Juliette Binoche
Copyright Diaphana Films

Si l’on entend presque seulement sa voix à l’instar de Scarlett Johansson dans Her (Spike Jonze, 2014), François Civil convainc face à une Juliette Binoche versatile et généreuse de sa personne. Déjà dans Sils Maria (Olivier Assayas, 2014) et Copie conforme (Abbas Kiarostami, 2010), elle jouait sur la ligne fragile entre réalité et fiction. Elle réitère ici l’expérience dans une mise en abîme glaçante qu’une réalisation concise et inspirée vient souligner par le biais d’un jeu de reflets sur les baies vitrés où viennent se répondre les projections mentales de Claire et de son alter ego. Même les immeubles voisins de son appartement se prête au jeu de rôle, s’apparentant à des écrans de télévisions allumés ou en veille. Prise dans un engrenage malsain où il devient plus excitant et réjouissant de vivre la vie d’une autre, la quinquagénaire peine à séparer le réel du virtuel poussant sa psychologue à la mettre en garde des dérives inhérentes à ce jeu là. Dès lors, le spectateur passe le plus clair de son temps à se demander : « mais qui est-elle ? » au coeur de ce huis-clos intriguant sur la réalité virtuelle qui fascine autant qu’elle rebute dans sa sombre description des vertiges de l’amour.

 

Durée: 1h41

Ce film a été vu dans le cadre du Festival de cinéma de la ville de Québec.

Ouvoir.ca

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