Ailleurs: un pont entre deux livres

Québec, 2018

Note: ★★★★

Avec Ailleurs, Samuel Matteau signe un premier film maîtrisé dont l’expérience sensorielle et visuelle des images nous emmène en voyage dans la psyché vagabonde de TV (Thierry Vézina) et Samu (Samuel Bernard). Noah Parker et Théodore Pellerin incarnent deux jeunes à la dérive contraints de quitter leur domicile respectif à la suite d’un incident dramatique. Au terme d’un récit initiatique parsemé de personnages plus décalés les uns que les autres, ils devront faire des choix que la morale réprouve afin de répondre à leurs questionnements sur le monde.

Originaire de Québec, Samuel Matteau a réussi à tourner et produire son film dans la « vieille capitale », ce qui n’est pas une mince affaire quand on connaît le faible ratio de ses artisans versus ceux de Montréal. Il a malgré tout pu compter sur l’esprit de famille et l’affabilité des gens qui n’ont jamais cessé de régner tout au long du tournage. Librement inspiré du scénario de Jacques Laberge, une adaptation du roman Haine-moi !, de Paul Rousseau, Ailleurs a même été écrit par Guillaume Fournier, un ami de longue date du metteur en scène. Ayant rapidement compris son envie de vouloir porter à l’écran cette amitié atypique entre deux adolescents, c’est avec bienveillance et sensibilité qu’il évoque l’itinérance à un âge où les élans du cœur travestissent la perception des corps. Ici, le cinéaste pointe du doigt le cynisme grandissant de la société moderne et lui oppose un altruisme frondeur (thème déjà abordé dans une capsule pour le ministère de la Santé: Changeons notre regard sur l’itinérance). Cette dualité, on l’observe chez Samu attiré par la noirceur (celle de la vitre de l’aquarium et du tunnel) quand TV, plus solaire, brille par la probité de ses actes, la tête sur les épaules habitée par son âme d’enfant (sac à dos, skate). Ils sont livrés à eux-mêmes, à l’image de TV, éclairé par un halo de lumière provenant de son ordinateur. Comment ne pas être démuni quand son seul surnom rappelle la société superficielle et consommatrice dans laquelle on a grandi? Il faut dire que les adultes se font rares à l’écran. On ne les voit pas mais on les entend, ce qui a pour but de mettre en exergue le manque de repères des ados en proie aux doutes. Du reste, Claude Robinson incarne le seul personnage réconfortant notamment grâce au merveilleux que lui confère son bagage de bédéiste.

TV et Samu passent leurs journées à faire les 400 coups. À deux sur le vélo qui les conduit à l’école jusqu’à leurs casiers, assis par terre à partager les écouteurs du même baladeur numérique, pas un moment ne passe sans que leur accointance ne se fasse sentir. La tête dans les nuages, chaque fenêtre, chaque porte est une invitation au voyage que les deux inséparables n’hésitent pas à franchir pour s’évader de leur quotidien et rêver de Californie quand d’autres pensent à faire leur nid. Tandis qu’ils avancent côte à côte dans les escaliers menant au toit de l’établissement scolaire, le ratio 1.33 de l’image les unifie et les magnifie, leur permettant de gagner de la hauteur eux qui souvent amoindris par leurs gestes journaliers se rapprochent dorénavant de leur point de mire. Cependant, quand ils finissent par être coincés là-haut, c’est tout un système qui se referme sur eux, symbolisé par cette échelle en contre plongée dont on ne voit pas le sommet. De fait, le simple bruit des essuie-glaces sur le pare-brise rappellera, à la manière d’un métronome insistant, le temps qui file inexorablement. Depuis le début de leur fugue, l’avenir est plus qu’incertain pour les deux ados comme en témoignent les stries circulaires du tunnel où ils se reposent un instant. Cette spirale infernale semble interminable à l’instar de cette caméra qui tournoie au-dessus des personnages emportés dans un tourbillon d’émotions où l’un sera le repère de l’autre afin de ne pas rompre le fil fragile de leur vie. En qualité de funambule, le réalisateur ose aller au plus près de leurs angoisses et de leurs troubles en les filmant au moyen de gros plans qui saisissent l’intemporel. Le film puise alors toute sa force au cœur de son couple de cinéma qui brûle les planches grâce aux flammèches de leur chimie. De fait, l’ordre chronologique du tournage prend tout son sens, renforçant ainsi la symbiose primordiale à l’identification du spectateur aux personnages, que l’on voit grandir émotionnellement et physiquement. Sans elle, le film perd son fil conducteur dont l’équilibre sera perturbé par une parenthèse théâtrale aux confins du rêve et de l’illusion. Non pas qu’elle soit vaine, mais elle fait du tort au lien pourtant si fort entre TV et Samu qui pénètrent bien malgré eux dans ce milieu sombre et onirique, brisant l’harmonie les caractérisant.

C’est dans la rue qu’ils feront la rencontre de « la belette », un personnage malcommode servant de passerelle substantielle au monde merveilleux du conte. Il les conduira à la grotte, un squat sépulcral rappelant l’allégorie de la caverne de Platon où cohabitent plusieurs jeunes dont Karl (dit le « Wolf) et « le petit prince ». En utilisant le procédé inverse qui fit le succès de The life of Pi, le comportement zoomorphique et hiérarchique des occupants des lieux figure une parabole en rapport avec notre société moderne et ses travers. Dans cet antre à l’aspect foutraque où s’empilent et se mêlent bouquins, chaises et autres cossins, la culture se dresse et s’élève telle une barricade pour les protéger du monde des adultes qui détruit leurs idéaux. Il n’y a qu’à voir leur sourire de contentement lorsqu’ils fouillent des poubelles et tombent sur des livres dont la seule lecture fera office de nourriture. Il ne restera de leurs corps hagards que de vagues ombres désincarnées sur les murs abîmés de leur prison dorée. Le squat s’apparente alors à une scène théâtrale où chacun essaye à sa manière de se réinventer quitte à transgresser les codes de notre système en sortant la nuit pour traquer sa proie comme des animaux sauvages. Après tout, le maquillage qu’ils arborent est un simple masque qui décrédibilise leurs actes et les ramènent à leur condition d’enfants ne sachant pas comment grandir dans une société qui s’est déchargée de sa fonction d’éduquer.

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Si Ailleurs raconte le cheminement de l’enfance vers l’âge adulte, il emprunte autant à Anderson (Le vilain petit canard et sa transformation) qu’à Disney (Peter pan et la bande d’enfants perdus face au Capitaine Crochet). Néanmoins, le film se réclame davantage de Dickens (Oliver Twist), éternel défenseur du droit des enfants comme des marginaux. On retrouve dans cet opus tout ce qui a fait le charme et le succès du romancier : la peinture, la photographie mais aussi la scène. La représentation de la ville sort du simple cadre touristique pour devenir une entité vivante, grouillante d’idées et de personnes en tous genres. Sans durée dans le temps, le tohu-bohu des ruelles sombres et sinueuses symbolise, tantôt la mort et la corruption des âmes tantôt les éclaircies d’un avenir inébranlable. Matteau utilise le réel pour créer un autre monde, son propre monde à l’imaginaire fantasmagorique. Le merveilleux surgit de la candeur des personnages enclins à l’abandon et au dépassement de soi. La grotte n’est alors que la projection labyrinthique de leur dur apprentissage nécessaire à leur construction émotionnelle et corporelle afin de devenir un adulte « complet ». Difficile à appréhender, cette aire de jeu où s’entremêlent un réalisme poétique et un univers onirique inquiétant fait naître de l’extraordinaire chez les héros afin de trouver la clef des champs d’un eldorado qu’ils chevauchent à cru. En algonquin, Québec signifie « là où le fleuve se rétrécit », concédant au pont le rôle de relier les deux rives. Mais d’après Samu, il ne sert qu’à les retenir formant un seul et même bloc à l’horizon indéniablement obturé par les remparts, lesquels s’apparentent à une forteresse érigée pour les empêcher de quitter la ville. Vouloir traverser le pont, c’est être prêt à affirmer son identité (TV finit par signer de son prénom Thierry).

Aussi jeune soit le réalisateur d’Ailleurs, rien ne laisse pourtant présumer d’un dilettantisme derrière la caméra. Dotée d’une indéniable maîtrise du son et de la photo, sa grammaire cinématographique impose un style emprunt de lyrisme et d’eccéité. Gageons qu’on entendra de nouveau parler de Samuel Matteau, un réalisateur couillu qui, pour un premier film, n’hésite pas prendre des risques. La formule est payante quoique parfois absconse, mais il en faudra plus au spectateur pour détourner son regard de ces personnages fantasques au demeurant fort attachants. Cet Ailleurs dont nous parle le cinéaste est fait de douces chimères et de convictions qui bercent nos rêves d’enfants pour revenir sans cesse nous hanter à la manière d’un vers d’oreille incessant sur notre subconscient (gimmick du son qui appelle au voyage). Tour à tour il se fait conte, épopée, utopie, odyssée mais par dessus tout l’ambassadeur d’une belle promesse: celle d’une balade singulière dans les méandres de notre adolescence avec la perspective d’apporter à cet instant charnière quelques variations significatives.

Cet ailleurs, c’est le leur et le vôtre. C’est un leurre, c’est le nôtre. C’est celui dont on rêve mais qu’on n’atteint jamais. « J’irais loin » se dit-on.  « Jamais assez loin mais toujours proche de toi. Ma maison c’est toi. Et nulle part ailleurs ». Il n’y a pas d’ailleurs, juste un espoir.

Durée: 1h38

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