Chien de garde: être aux abois.

Québec, 2018.
Note: ★★★ 1/2 

À l’occasion de sa nomination aux Oscars, retour sur Chien de garde, premier long de Sophie Dupuis. Le film, qui avait beaucoup fait parler de lui lors de la clôture des 36èmes Rendez-vous Québec Cinéma, continue sur sa belle lancée. 

Dans ce premier long métrage, on suit le quotidien de JP (Jean-Simon Leduc) qui vit en couple avec sa copine Mel chez sa mère Joe (Maude Guérin) et son frère Vincent (Théodore Pellerin). Avec ce dernier, il collecte l’argent d’un petit cartel géré par leur oncle Dany (Paul Ahmarani) dans le quartier de Verdun de Montréal. À l’aube de ses trente ans, il aspire à un autre dessein bien loin des perpétuelles préoccupations causées par sa famille. Même s’il n’est pas toujours facile de garder la tête hors de l’eau, qu’importe, JP est bien décidé à retrouver une plénitude amplement méritée.

C’est un pari relevé haut la main pour Sophie Dupuis et ses producteurs qui prirent la décision de répéter en amont du tournage (un enjeu financier de taille) pour favoriser la création d’une chimie palpable à l’écran entre les acteurs. N’en déplaise à la « provocante » Marjo qui en 2015 critiqua le manque d’audace de la nouvelle génération, la jeune réalisatrice prouve ironiquement qu’elle n’en ai pas dépourvue en offrant à la chanteuse une première apparition à l’écran. Bien au contraire, elle révèle avec une facilité déconcertante combien la relève sait faire preuve de rigueur et d’éloquence sans se défaire de ses agréments. Approfondissant son travail sur la famille, elle décortique sous nos yeux curieux et fascinés la rédemption d’un personnage en perdition. Peux-t-on échapper à sa condition, son rang, son sang ? Des questions auxquelles Sophie Dupuis tente de répondre au moyen d’une mise en scène épurée qui choisit de mettre l’emphase sur le jeu des acteurs. Ici, pas d’effets de caméra intempestifs, l’urgence se niche surtout dans un cadre rassurant qui essaie tant bien que mal de la contenir à la poursuite d’une embellie. Si les plans d’extérieurs se font rares, c’est pour mieux sonder la sombre intériorité des personnages qui entre chien et loup peinent à trouver un équilibre rythmé par leur respiration haletante. De fait, la lumière jaillira de la qualité des interprétations. Et des interprétations bien senties, on en répertorie plusieurs dans le film, à commencer par la prestation du versatile Théodore Pellerin découvert dans Les démons. La jeune coqueluche du moment (également à l’affiche du très beau Ailleurs de Samuel Matteau) excelle dans le rôle de Vincent alternant agitation, bouillonnement et attendrissement. Jean-Simon Leduc n’est pas en reste dans la peau du grand frère protecteur, tendre et féroce à la fois. Chacun essaye d’apporter un brin d’espoir à son personnage avec une fébrilité manifeste. Quant à Maude Guérin, elle campe avec conviction une alcoolique désabusée qui se soustrait à son rôle de mère dans la construction émotionnelle de ses fils, lesquels voient en leur oncle Dany le seul référant masculin malheureusement tangible. Son prénom très masculin, Joe, rappelle alors les conditions difficiles d’éducation d’une mère célibataire qui trouve dans l’alcool une forme de délivrance.

Le chien de garde du film, c’est JP. Bon gré mal gré, il soigne les maux des gens qui l’entourent avec une profonde empathie, particulièrement son frère atteint d’un trouble d’attention latent que tout le monde semble vouloir occulter. Non pas qu’il soit dans l’incapacité de se concentrer lorsqu’une activité vient stimuler son intérêt (collecte de l’argent pour son oncle) prouvant ainsi que son TDAH est situationnel. Cependant, son impulsivité et son hyperactivité font de lui un être difficilement approchable et contrôlable : le genre de gars qui cherche le trouble en soirée et vole la pointe de pizza d’un itinérant dans la rue. Sa mère et son frère doivent quotidiennement dealer avec ses crises de folies imprévisibles qui débordent régulièrement du cadre familial comme de l’image qui ne peut contenir sa colère. Ce comportement témoigne souvent de l’inhumanité de Vincent, qui d’ailleurs s’apparente plus à un animal incapable de communiquer autrement qu’en aboyant. Loin d’être débile, il joue souvent à l’être responsable de l’irascibilité des gens qu’il singe, tandis que ses proches assistent, impassibles, au chaos qui déferle autour d’eux. Il est grande gueule, arrogant et tannant, parfois même irrespectueux et menaçant. À l’occasion, il peut aussi faire montre d’affection envers sa famille même s’il n’a de considération que pour son bien être personnel. Ses tatouages (un gun et le mot « family ») attestent de ce paradoxe soulignant la place de la famille à ses yeux et ce qu’il est prêt à faire pour la défendre. De manière à déstabiliser la copine de JP qui vient perturber les habitudes de son quotidien (elle vit chez eux), Vincent lui piquera le doigt avec une aiguille pour marquer son territoire et revendiquer l‘importance des liens du sang. Celui qui détruit toute forme d’équilibre autour de lui refuse alors de voir sa mère s’en sortir pour mieux en garder le contrôle, tout comme sur JP qu’il s’obstine à culpabiliser quant à son éventuel départ en appartement avec Mel.  Pourtant, ce dernier est un être attentionné toujours prêt à rendre service, quitte à oublier d’écouter les signes avant-coureurs de fatigue qui le guettent. Il court pour se vider la tête et rester en shape ce qui n’empêche pas Dany de critiquer son alimentation de peur qu’il ne fasse plus le poids dans une business où l’apparence garde son importance. De fait, la pression de son oncle pèsera dans la balance quant à sa volonté de vouloir briser les plafonds de verre et réussir ses examens (l’école des métiers de la construction). À l’image du chien de garde en informatique qui relance un programme (symbole du renouveau), JP va récupérer sa montre, son indépendance et réaffirmer son identité jusque là étouffée par un entourage anxiogène qui l’empêche d’avancer (scène sur le lit dos à dos avec sa mère). Il est temps pour lui de prendre ses responsabilités.

Sophie Dupuis a le mérite de mettre en image un personnage comme on en voit peu dans le cinéma québécois. À l’instar de ceux qui ont fait la renommée de Funny Games d’Haneke ou Notre jour viendra de Romain Gavras, Vincent dérange et participe activement au climat malaisant qui astreint le spectateur à remettre en cause la société dans laquelle il évolue et le rôle qu’il joue dans la création d’êtres hybrides. Certes, quelques effets sont appuyés comme en témoigne le plan final racoleur et complaisant, mais qu’importe, ce que l’on retient du film c’est avant tout la force de son discours et la simplicité avec laquelle il nous est raconté. Chien de garde frappe fort et augure du meilleur pour sa réalisatrice bien inspirée.

Durée: 1h27

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