Only Lovers Left Alive

Une relecture somptueuse et magistrale du film de vampires par l’un des réalisateurs contemporains les plus essentiels.♥♥♥♥½

La première scène n’est pas finie que déjà, nous pénétrons dans l’univers de Jim Jarmusch. C’est inexplicable (j’en parlais dans un portrait ici), mais ça se sent. Physiquement. L’image étourdissante, la musique envoutante, l’alternance floue des plans qui nous fait pénétrer immédiatement dans son univers. Instantanément, ces vampires hors normes, romantiques, vivants selon leur propre morale, sont imprégnés dans notre esprit. L’histoire se construit peu à peu devant les yeux du spectateur selon une évidence et une logique implacable. Il ne reste qu’à se laisser aller…

Only Lovers Left Alive est au film de vampires ce que Ghost Dog est au film de gangsters et Dead Man au western ; une relecture totale. Tom Hiddleston et Tilda Swinton jouent des vampires de plusieurs centaines d’années. Musiciens, cultivés, marginaux, ils sont les antihéros typiques des films de Jarmusch dans leur apparence, leur errance, leur coolness… Adam, musicien rock, vit dans une maison recluse de Détroit que l’on pourrait croire hantée. Entouré de ses instruments de musique, il côtoie peu de gens issus d’une société qu’il exècre en bonne part. Un des seuls à briser sa carapace mystique est Ian, sorte de pusher de vie et personnage sympathique et irrésistible tout droit sorti des grands rôles de soutient typiques du cinéma de Jarmusch.

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Bien avant d’être un film de vampire, le film est une histoire d’amour, une réflexion sur l’art, sur la création, sur la consommation. Les discours en ce sens sont plus frappants et éloquents que ce à quoi Jarmusch nous a habitués avec le temps ; Ève dévore les livres à la vitesse de l’éclair (littéralement) ; Adam ne fait aucun compromis sur la nécessité de la pureté et l’intégrité de l’artiste dans ses discours alors que la finale un brin alarmiste est balancée au visage du spectateur sans ménagement. Le vampirisme est bien plus une suggestion du caractère insatiable, vampirique des zombies (les humains du film, encore là dans une référence peu subtile) à exploiter et consommer l’art et les ressources comme la planète. Car s’ils sont vampires, nos deux héros n’en vivent pas moins selon un genre de code d’honneur (à la manière de Ghost Dog), préférant le sang des banques de dons à celui des passants aléatoires. Et comme d’habitude avec Jarmusch, l’humour noir ou clair n’est jamais bien loin, enfoui quelque part, mais toujours présent.

Les personnages en quête perpétuelle semblent suspendus entre deux âges. Ayant vécus depuis des centaines d’années, ils ont accumulé vêtements, instruments de musique et connaissances. Celles-ci se reflètent d’ailleurs dans un discours et dans des références encore une fois cohérentes, intégrées dans le récit de façon totalement logique et permettant de transcender le film de vampire classique. Plus d’une fois, on entend dans la bouche d’Adam un discours qui pourrait venir de Jarmusch lui-même, notamment tout ce qui concerne l’intégrité, le désir d’anonymat, de non-célébrité et la question de la sous-culture, un thème cher à Jarmusch[1]. Comme toujours, il cherche à démocratiser l’intellectualisme, normaliser les gens hors normes, d’une façon si convaincante qu’on peine à ne pas le croire.

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Comme à l’habitude, Jarmusch revient sur l’ensemble de son œuvre, pour l’amener ensuite ailleurs. Il est un auteur dans la forme la plus pure ; il en contribue à définir le terme tant il se redéfinit lui-même film après film. Auteur en construction, artiste en recherche et développement, Only Lover Left Alive vient ajouter un magnifique trait sur le tableau somptueux qui constitue l’œuvre de Jarmusch. Le film est dense, mais la direction photo gothique vient découper le tout. Les thématiques abordées sont parfois lourdes, mais portées légèrement par un jeu d’acteur mémorable. L’ensemble est exigeant, mais assoupli par une mise en scène délicate, invitant à la réflexion et à la contemplation plutôt qu’au tape-à-l’œil. Au final, on a l’impression de n’avoir assisté qu’à un fragment de la vie complexe de ces personnages au vécu infini. Comme avec tout film de Jarmusch, il y a toutefois assez de matière dans l’œuvre pour compléter les pièces manquantes longtemps après la projection.

 



[1] Voir Kaganski, Serge. Figure Libre dans Les intégrales ciné #1 : Jim jarmusch. Les inrockuptibles hors série. 2003. P. 68

 

 

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