Jim Jarmusch

Notes partielles sur un iconoclaste en perpétuel perfectionnement.

Comment aborder la carrière de Jim Jarmusch? L’auteur (parce que c’est bien d’un auteur qu’il s’agit avant tout, au sens littéraire comme au sens cinématographique) est d’une richesse et d’une densité qui émane autant de son être que de ses films et de leurs personnages. Son univers se dévoile au compte goutte; chaque nouveau visionnement révélant un nouveau niveau de lecture. Parce que oui, on comprend rapidement que les visionnements seront multiples lorsque l’on pénètre dans l’univers de Jim Jarmusch; on voudra comprendre son monde, découvrir ses références et ses influences pour s’y plonger avant de mieux revenir à Jarmusch. Mais avant tout, on s’y replongera avec plaisir, avec délectation, tant son univers est cool, libre, à l’image de ceux qui le composent. Un festin pour les sens et un aimant pour les yeux.

Il fait en effet partie de ces cinéastes (avec d’autres tel Hitchcock, Godard première période, Hong Sang-Soo ou Bunuel) qui louvoient à merveille entre l’intellectualisme et l’irrésistible. Après tout, quel autre cinéaste pourrait nous donner envie de nous replonger dans l’œuvre de William Blake en voyant Johnny Depp nommé en son honneur? Qui pourrait nous donner envie de nous intéresser à la poésie de Ludovico Ariosto simplement en affichant de manière négligée l’un de ses ouvrages dans Mystery Train? Qui pourrait nous donner l’envie irrépressible de fouiller dans Hagakure, le code d’honneur des samouraïs, en nous montrant les 100 kilos de grâce de Forest Whitaker, tueur à gages urbain, voletant allègrement entre les pigeons? Là où Jim Jarmusch excelle, c’est à nous faire découvrir les limites infinies de l’art, de la culture, en la vampirisant sous toutes ses formes. Ni intellectualisation complète de l’image, ni divertissement puéril, il prend simplement pour acquis l’intelligence du spectateur et chemine lentement avec lui dans son monde, encore plus avide de découvertes que nous et en ne sachant guère plus comment le voyage se terminera.

L’origine des mondes

À l’origine de cette dualité essentielle de son cinéma on retrouve les influences littéraires, poétiques, musicales et cinématographiques qui ont façonné l’univers de Jarmusch. L’intertextualité qui est également légion dans la postmodernité en général revêt une signification différente ici. Alors que beaucoup de réalisateurs contemporains (Quentin Tarantino en tête de liste) ont indéniablement compris le caractère irrésistible et alléchant de se réclamer de leurs prédécesseurs de diverses manières par clin d’œil, hommage ou pastiche intégrés de façon parfois malhabile ou superficielle, Jarmusch a rapidement choisi d’en faire le ciment de ses films. Il assume parfaitement son appartenance aux grands noms de l’histoire de l’art et cette humilité couplée avec cette rare connaissance académique lui permet de tirer un récit cohérent et imbriqué, qui transcende ce dont il s’inspire. Ghost Dog pourrait être un film de Seijun Suzuki dans le monde de la pègre américaine, une relecture dans l’urbanité moderne du code des samurais, un vidéoclip de RZA de 2h00 ou un remake du Samurai de Melville. Il est tout ça, mais complètement autre chose aussi. C’est un film de Jarmusch, un remixe de son histoire et de sa culture doublé du voyage ultime de son bagage culturel.

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Ghost Dog : La Voie du Samouraï (1999)

Son côté cool émane définitivement de ses influences musicales, indissociables de son bagage cinématographique. En effet, comment imaginer un seul instant Dead Man sans les mélodies plaintives et mélancoliques de Neil Young? Ou encore Ghost Dog sans les leitmotivs ambiants savoureux de RZA ? Le soin apporté à l’ambiance musicale dans tout le cinéma de Jarmusch est frappant et la présence récurrente des John Lurie, Tom Waits ou Iggy Pop n’est pas un hasard. Le choix de ces musiciens n’est également pas fortuit; des musiciens libres, qui se tiennent à cheval entre l’académisme et le populaire, qui transcendent les âges, mais restent intègres d’abord et avant tout. Agissant comme des sortes d’alter ego à Jarmusch (lui-même musicien), ils sont une extension narrative à sa personnalité et à son approche.

Cette liberté infinie (un des rares cinéastes au monde qui possède le négatif de ses films d’ailleurs) le ramène aussi au mouvement de la nouvelle vague, dont il s’inspire également de façon évidente. De Godard, Truffaut ou Chabrol, il partage cette liberté, ce désir de démocratiser l’approche intellectuelle (que les jeunes turcs développèrent en regardant aller les Hitchcock, Hawks ou Fuller). Un live sur une table de chevet est savamment choisi, autant chez Godard que Jarmusch, il n’en ait pas un accessoire anodin, mais un message envoyé par le cinéaste au spectateur. L’art de dire avec humilité: nous sommes inscrits dans une histoire en construction et avec elle, nous construisons notre cinématographie.

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The Steel Helmet – Samuel Fuller (1951)

Au niveau thématique cependant, il tient énormément de Fuller, surtout dans sa représentation de l’Amérique; une Amérique déçut, amère, absente… Les personnages habitent les États-Unis, mais vivent entre deux âges. Ce n’est pas un hasard si les personnages salvateurs, par lesquels le salut est possible, sont la plupart du temps des étrangers; la cousine hongroise de Stranger than Paradise, Roberto Benigni dans Down by Law, Nobody dans Dead Man, Isaach de Bankolé dans Ghost Dog… Sans chercher à démontrer que l’Amérique ne peut se sauver elle-même, Jarmusch invite à l’ouverture, la découverte de la culture, de l’autre (avec un a minuscule) comme le faisait déjà Fuller avec les œuvres puissantes que sont The Steel Helmet ou Forty Guns. Cette prise en grippe d’un certain narcissisme américain partagée par les deux grands artistes est toutefois mise en application de façon différente : là où la critique se faisait acerbe, cuisante, incisive chez Fuller, elle est douce ou inévitable, comme s’il était déjà trop tard, chez Jarmusch. Une façon de dire la fin est inéluctable, voici comment nous nous y rendons (thématique narrative reprise intégralement  dans Dead man et Ghost Dog d’ailleurs).

Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs disait Bazin. Chez Jarmusch, le cinéma c’est The greatest show on Earth, dans sa version postmoderne la plus réussie.

Soudain le vide ; à la recherche du héros perdu

Le thème de l’antihéros est récurrent dans toutes les analyses du cinéma de Jarmusch. Effectivement, le héros chez Jarmusch se cherche, se perd, déambule le territoire (de Stranger than Paradise à Dead Man) ou lui-même (Ghost Dog, Broken Flowers). Comme Jarmusch sur la planète cinéma, ses personnages ne trouvent pas leur place en société; ils sont en suspend dans celle-ci, étranger dans un monde qui n’est pas le leur (au sens politique, territorial autant que métaphysique). De Isaach de Bankole qui ne comprend pas un traitre mot de ses comparses au couple de touristes japonais de Mystery Train à Johnny Depp dans Dead Man, le « héros », de Jarmusch n’a de résonnance que dans son cinéma. On ne pourrait l’imaginer dans aucun autre univers. Par contre, et c’est là une autre des plus grandes forces de Jarmusch, celui-ci accorde un tel soin à leur écriture, à leur définition et à leur représentation, que ces personnages marginaux, en suspend, deviennent la norme dans le monde de Jarmusch et à nos yeux. Quand il cite Kurosawa qui disait « le jour où j’aurai appris comment faire un film de A à Z, alors j’arrêterai[1] », on comprend rapidement qu’il en a fait sa devise de vie tant sa mise en scène s’est transformée de Permanent Vacation à Broken Flowers. Par contre, ce qui lie l’ensemble de son cinéma est le soin apporté à l’écriture de ses personnages, ciment de son univers.

Mystery Train (1989)
Mystery Train (1989)

Il a toujours dit en effet qu’il partait d’un personnage et non d’une histoire pour écrire ses scénarios, et c’est ce qui fait que ses personnages si idiosyncrasiques s’imbriquent si bien dans l’histoire. Ainsi, on croit ce que l’on voit, peu importe la particularité de l’univers qui est dévoilé devant nos yeux; Jeffrey Wright de Broken Flowers devient le marginal face à un Bill Murray muet ; Roberto Benigni détonne complètement face à John Lurie et Tom Waits dans Down by Law…  Jarmusch réussit avec sa subtilité et son talent à normaliser la marginalité; autant la sienne que celle de ses personnages. Penchant cinématographique de sa propre personnalité, le caractère cool et désinvolte les rend tout de suite crédibles et attachants, comme une chanson de Tom Waits ou un héros de Seijun Suzuki. En évolution perpétuelle, comme son cinéma, les « héros » des films de Jarmusch sont en suspend, en attente de trouver leur place dans un monde qui ne la leur donnera sans doute jamais. À défaut de ne jamais y parvenir, ils nous aident continuellement à trouver la nôtre.


[1] Kaganski, Serge. Figure Libre dans Les intégrales ciné #1 : Jim jarmusch. Les inrockuptibles hors série. 2003. P. 69

Ouvoir.ca

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