Entretien avec Stephane Cazes, réalisateur d’Ombline

Entrevue avec Stephane Cazes, réalisateur du poignant Ombline, de passage à Montréal à l’occasion du festival Cinémania. A l’issue de la projection de son premier film, il nous a accordé quelques minutes afin de répondre à nos questions

Syril Tiar : Premier film et directement un sujet très fort, comment a-t-on l’idée de traiter ce type de sujet ?

 

Stéphane Cazes : Au tout début, je voulais faire un film sur le lien mère enfant et c’est là que j’ai appris qu’il y avait des bébés en prison. Il y a beaucoup de choses qui m’ont fasciné sur ce sujet : d’abord les enfants, je me demandais quel était l’impact de la prison sur eux et ensuite j’ai découvert le parcours des mères

Cela m’a beaucoup chamboulé et appris à nuancer les choses…Pour moi il y avait d’un côté les coupables et de l’autre les victimes, et j’ai remarqué que cela était plus complexe car toutes ces femmes avaient été victimes avant et bien souvent battues, violées, avec chacune des histoires absolument hallucinantes.

J’étais à cent lieux de m’imaginer ça.

 

Enfin, je me suis intéressé à la prison de manière plus générale au travers la sociologie et la psychologie notamment : Quel était l’impact de l’institution de la prison sur la personnalité des détenues comme sur les surveillantes ?

Ce projet m’a intéressé à plusieurs stades en fait

 

ST : Et comment fait-on ensuite pour intégrer le milieu carcéral sous forme de visiteur ?

 

SC : Cela a été long et difficile. On avait fait une demande avec une boite de production pour rencontrer des personnes qui travaillent dans les nurseries, il faut savoir qu’il y en  a 23 en prison en France.

On n’a eu aucune réponse.

 

Donc j’ai finalement essayé de rentrer en contact avec le milieu associatif à Paris car il y avait régulièrement des colloques d’associations sur le sujet : J’apprenais beaucoup de choses en écoutant des détenues, des ancienness détenues, des avocats, des juges, des surveillants…

 

Petit à petit, j’ai intégré ce milieu avec notamment l’association GENEPI (groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées). J’y suis intervenu au départ pour faire du soutien scolaire, des activités culturelles et de l’alphabétisation (beaucoup de détenues ne savent pas lire par exemple)

 

ST : Deux missions à l’intérieur d’une seule donc ?

 

SC : En effet, j’y allais pour l’association dont le but est de favoriser la réinsertion d’anciens détenus et à travers cette action, tout ce que j’apprenais, je le gardais pour mon film. A chaque sortie de prison, je notais la manière dont parlent ces femmes. Parfois il m’arrivait de leur dire que je préparais un film sur les prisons et chacun me racontait ses anecdotes alors j’essayais de regrouper les témoignages.

 

 

 

ST : Est-ce que tu considères qu’à la fin, le film représente ce que tu avais voulu dire ?

 

SC : Je n’ai malheureusement pas pu mettre la moitié de ce que je voulais dire en fait…

 

ST : Ce travail en amont aura pris combien de temps au final ?

 

SC : Cinq ans environ plus deux ans pour réécrire et raccourcir le scénario donc un travail étalé sur sept ans.

 

ST : Mais une boite de production vous a donc aidé pour les démarches au début ?

 

SC : En fait j’ai gagné un prix de scénario (Le prix Sopadin) qui m’a ouvert toutes les portes. Du jour au lendemain, les producteurs ont souhaité le lire et je me suis engagé avec trois spécifiquement.

 

ST : Une fois le film mis en route, quelle fut la difficulté pour accéder aux lieux de tournage ?

 

SC : C’était un gros défi. Nous avions peu de budget : Pour exemple, dans « Le prophète » de Jacques Audiard, ils avaient reconstitué le décor d’une prison qui coutait plus cher que le prix de notre film donc il a fallu en trouver une désaffectée : L’administration pénitentiaire nous proposait de filmer dans des prisons récentes toutes justes construites mais malheureusement il n’y avait pas encore eu de détenus ce qui n’était pas mon souhait car elles ne disposaient pas de vécu ; Je voulais montrer d’anciennes prisons pour aussi donner la sensation que le temps s’écoule différemment en prison .

 

Finalement on nous a proposé une prison à Toulouse (La prison St Michel) désaffectée depuis un an. C’était important de tourner dans une vraie prison non seulement pour le décor mais aussi pour imprégner toute l’équipe (par exemple dans certaines cellules figuraient encore les écrits ce qui permettaient aux actrices de mieux s’imprégner de leur personnages ou également d’analyser l’impacte de la lumière sur les cellules). Le décor donnait donc de la motivation à toute l’équipe du film qui ressentait par la même occasion l’enfermement.

 

ST : Mélanie Thierry pour le rôle principal c’était un choix délibéré dès le départ ?

 

SC : Alors au début je voulais une comédienne inconnue pour le rôle. Mais c’est finalement la directrice de casting qui m’a conseillé de voir Melanie qui a accepté de passer le casting comme toutes les autres comédiennes.

Elle a tout de suite été meilleure que les autres. Dès que je l’ai vu jouer Ombline, j’ai très vite su que cela pouvait n’être qu’elle même si j’ai eu très peur qu’elle refuse puisqu’elle a pris un délai de réflexion de trois semaines. Je pense qu’elle avait peur de ne pas être à la hauteur donc il a fallu la convaincre aussi.

 

On a fait un gros travail de préparation avec, dans un premier temps, la transmission de toute la matière que j’avais accumulé pendant des années pour écrire le personnage (documentaires et livres également).

 

On a également fait une intervention pendant deux semaines, un atelier de théâtre à la maison d’arrêt des femmes de Fleury Merogis. C’était important que Melanie rencontre des femmes qui vivent la même chose que son personnage et puisse s’imprégner des émotions qu’elles vivent mais également qu’elle entre en prison de manière réelle.

 

Après elle a du apprendre à se battre; elle a pris des cours de combat de rue afin de savoir prendre des coups et en donner. Il a aussi fallu qu’elle prenne du poids et ne mette aucun maquillage; au final sur le tournage, je ne l’ai quasiment pas dirigé, ce qu’on voit a l’écran sont bien souvent les premières ou deuxièmes prises. Fort heureusement, on est rarement allé au delà de la troisième prise car nous n’avions que trente et un jours de tournage.

Grâce à son jeu, j’ai également pu adapter ma mise en scène et notamment les gros plans. Devant ses performances, il était plus judicieux de faire des gros plans par exemple. Elle se donnait vraiment beaucoup dans le rôle et il n’y avait pas un jour où elle ne m’a pas épaté sur le tournage.

 

ST : Était-ce indispensable qu’elle soit elle-même mère pour le rôle ?

 

SC : Cela l’a beaucoup aidé c’est certain.

 

ST : Sur le papier, le film tend à avoir un point de vue plutôt féminin mais ne pourrait-on pas dire que la violence du milieu carcéral rend le film finalement asexué ?

 

SC : Pour avoir étudié la sociologie, il est vrai que le féminin et le masculin sont des constructions sociales en d’autres mots c’est l’éducation des enfants qui les forgent. Donc il est certain qu’une femme, comme un homme peuvent être violents. Alors il est vrai que la prison correspond à des valeurs masculines (violence, virilité…) donc lorsqu’une femme est en prison, socialement, son image est dégradée.

C’est un problème car elles ont peur d’être considérées comme des mauvaises mères. Il y a une culpabilité sociale très profonde.

 

ST : Melanie Thierry a des réactions parfois violentes dans le film mais à aucun moment elle n’est jugée comme fautive (et il arrive à tout le monde d’avoir des réactions exagérées); En revanche dans le film vous faites incarner le mal par Corinne Masiero. Comment en être venu à lui avoir proposé le rôle ?

 

SC : Personnellement j’adore ce personnage (même s’il est atroce), mais je ne l’ai pas conçu comme étant le mal…c’est certes le plus dur mais aussi l’un de ceux qui souffrent le plus.

J’avais rencontré Corinne en casting (avant même qu’elle ne tourne Louise Wimmer) et j’ai beaucoup aimé qu’elle ait ce niveau de second degré ce qui la rend encore plus terrifiante.

 

ST : Le film a été très bien accueilli en France, est-ce que tu considères ton objectif comme atteint ?

 

SC : Le plus important pour moi c’est qu’il touche les gens …cela semble être réussi. Les femmes détenues aiment le film aussi.

J’aimerais bien que le monde politique reprenne le dossier en main car il y a d’autres pays qui ont des peines alternatives à la prison par exemple. Nous verrons bien…

 

 

 

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *