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Écorchée vive

Allemagne, 1978
Note: ★★★

Il est vaste, il est doux. Souple, agréable au toucher. De cuir épais, il peut être un peu froid, au départ. Puis il se réchauffe et vous épouse. Mon canapé est invitant. On y est bien les 30 premières secondes. Puis on constate que le plaid a un peu glissé. Ce n’est pas grave, il fait chaud. On ne sent plus son bras, coincé sous une tête trop lourde. Un coussin viendra soulager opportunément le membre, temporairement mort. Porter des lunettes est une complication supplémentaire qui expose constamment à un dilemme : voir ce qu’il se passe au risque de casser les précieux binocles, ou choisir le torticolis afin d’éviter à la monture plastique la pression d’une tête, contre un coussin, posé sur un bras. 

Mais commençons. Paralysée par l’embarras du choix en ce temps de confinement, le hasard me paraît une méthode comme une autre. Ce sera L’Année des treize lunes (In einem Jahr mit 13 Monden, 1978) de Rainer Werner Fassbinder. Astrologie sur fond de nouveau cinéma allemand.

Mon allemand étant un tout petit peu moins bon que mon français, j’opte pour le filet de sécurité des sous-titres, ce qui règle directement le problème des lunettes : je vais avoir un torticolis en plus d’un rhume de doigts de pied.

L’Année des treize lunes c’est le chant du cygne, ou plutôt du vilain petit canard. Les dernières errances de Elvira, née Elwin (regretté Volker Spengler, qui nous a quittés au début de l’année). Ancien boucher de profession, Elwin s’expulse de sa vie d’homme marié et de père, pour devenir une femme, par amour pour Anton Stainz, promoteur immobilier et magouilleur, dans une Allemagne qui peine encore à se reconstruire.

Le film s’ouvre sur un passage à tabac sur fond de symphonie de Mahler. Une combinaison inaugurale qui ne prédispose ni à la joie, ni à la stabilité, mais vous projette directement dans les turpitudes romantiques des âmes. Et c’est bien de cela dont il va être question, d’âmes, de chair à vif, de boucherie et d’abandons. À la violence physique de l’ouverture, succède une scène de rupture non moins violente. Christof, l’amant d’Elvira, la quitte rageusement. Le reste du film sera à l’image de ces préliminaires, aux allures de fin, jonché de ruptures et de blessures.

Seule, Elvira erre. Flanquée de Zora la rouge, elle entame le récit à rebours de sa vie, à la recherche de la rupture originelle, de l’abandon fondateur. Sur les traces de son enfance, accompagnée d’une prostituée aux allures d’enfant que son petit blouson de plumes bleues fait ressembler à un nuage, Elvira monologue hors-champ. Sa vie de mari, de père et de… boucher.

Défilent alors des animaux qu’on égorge, des carcasses pendues, têtes en bas, sang qui gicle. On aperçoit du Rembrandt à la sauce Bacon (Francis), on sent l’odeur métallique du sang, celui d’un peuple, versé pour avoir été autre. L’Année des 13 lunes est une histoire de chair, hachée, abîmée, ruinée. D’une violence et d’une beauté singulières, le film prend la forme d’une quête. Décors et mouvements de caméra y sont très maîtrisés, prenant des accents théâtraux évidents. Un magnifique film d’ambiance; les lumières sont au diapason avec les tréfonds d’une âme suicidaire, fatiguée de ne jamais trouver sa place, constamment délogée. On sent très présente la pratique dramaturgique du réalisateur qui filme certains intérieurs comme des décors scéniques, usant de monologues théâtraux et des ressorts de l’absurdité. On retiendra l’entêtant monologue de la religieuse, faisant les 100 pas sous le cloître de l’orphelinat qui a vu grandir Elwin sans jamais y trouver une famille d’accueil. On restera aussi marqué par les très composées scènes dans l’hôtel, alors que Elvira, silhouette noire, voilette de femme en deuil, lèvres rouges, œil bleu perçant autant que hésitant, déambule dans les couloirs d’une tour de bureaux, vide. Succession de jeux de caméra, qui fixe, donne à voir les perspective de ce décor sans humanité, invitant Elvira à la déambulation, à l’errance, rencontrant d’absurdes personnages en la figure d’un pendu philosophe, devisant sur le suicide comme un mode d’agir, un principe efficace de pouvoir-nier, ou d’une concierge hallucinée, cirant les bottes de son mari, absorbée dans l’observation d’on ne sait quoi par le trou d’une serrure.

L’intrigue de L’Année des 13 lunes est menue, mais le malaise infini. Poussée par son ex-femme qui craint des représailles sur leur fille, Elvira/Elwin qui avait donné une entrevue relatant sa relation avec le puissant et tout autant véreux Anton, se retrouve face à celui à l’origine de sa conversion sexuelle pour s’excuser. Une drôle de motivation, où les rôles sont flous, comme le sont les identités. Si le film réfléchit sur le genre, il semble moins hanté par cette problématique, que par celle de la recherche permanente d’un retour à l’unicité originelle. Celle d’avant l’humanité, celle d’avant l’amour qui déchire : car l’amour, chez Fassbinder, est plus froid que la mort. Moteur d’errances concentriques, la quête identitaire passe par l’amour de l’autre, l’adoption d’Elvira, l’accession à l’amour, qui toujours refusée au personnage.

Le film va crescendo vers les abysses, culminant dans le malaise avec l’absurdité de la scène des retrouvailles avec Anton. Mini-short de tennis blanc, Anton, dont le portrait est fait à trois reprises avant d’apparaître, est tout aussi insignifiant que le reste des personnages. La déception inonde le film. Il y a du Schopenhauer, il y a du Sartre, dans cette année des treize lunes. On peut voir dans Elvira, cette éternelle condamnée à la liberté qui fait de l’homme « une passion inutile ». Elvira incarne en effet une forme de liberté absolue, tellement libre qu’elle n’appartient à rien, ni personne – pas même elle-même – , et c’est ce qui la condamne. Elle s’extirpe du genre, de la famille, de l’amitié, de l’amour ou bien en est-elle rejetée… Tout est mouvant autour d’elle, elle ne joue pas selon les mêmes règles que le reste du monde. Il y a une honnêteté enfantine et désespérée dans les aspirations d’Elvira, une envie d’être aimée, pour être. Une quête, on le sait, condamnée à l’échec.

On sort de ce film comme on sortirait d’une pénitence, engourdi par la beauté des plans (Fassbinder filme les intérieurs avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse), la lenteur, les lumières tamisées ; épuisé par un chemin de croix dont il a pour tous et toutes, une seule issue.

À la fin, le canapé n’était plus du tout confortable et beaucoup trop vide.

Durée: 2h04

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