Aller à la barre d’outils

Comme tout le monde

Comme tout le monde j’ai commencé à écrire un simili journal du confinement. Comme tout le monde, il commence par Jour X avant de dérouler des pensées éparses et pseudo-philosophiques. Comme tout le monde, je me suis rendue compte que ça devient assez vite assez chiant et surtout qu’on repassera au niveau de l’originalité. Il faut dire que j’en lis trop, des journaux des confiné.e.s, qui n’échappent pas ici, à la lutte des classes. Il n’aura fallu qu’une première publication signée par l’une de nos auteures en vogue en France, pour qu’on la taxe de bourgeoise. Ne voulant moi-même pas prêter le flanc à ce jugement, et comme je ne suis assurément pas bourgeoise mais lâche (synonyme ?), mon entreprise s’est arrêtée Jour 1, première ligne. Et c’est tant mieux.

Alors que je m’apprêtais à commencer cette nouvelle phrase par un Comme tout le monde, deux constats simultanés mais très différents ont surgi en moi. Étant confinée par une succession de hasards, ici, en France dans mon pays, mais pas chez moi, je n’ai eu d’autres choix que de souper devant les discours de Macron, qui on le sait, affectionne les aphorismes. Premier constat, donc : je l’imite ! Ben voyons… quelle facilité dans le discours.
Le second constat est moins stylistique qu’empirique. Ne voyant personne que moi-même, l’expression Comme tout le monde revêt brusquement un sens étrange, échappant doucement à mon esprit confiné dans un petit crâne. En ce jour X, je ne suis plus sûre de n’avoir jamais su ce que Comme tout le monde a un jour pu vouloir dire. Voilà que ça me reprend : hop, une référence au nombre de jours depuis le début de ce confinement, aujourd’hui assez nombreux pour former une semaine, autant de jours qui s’additionnent et éloignent d’autant les concepts de monde et d’altérité. 

Je pourrais continuer ici avec mes interrogations et emboîter les pas de Sartre, et de sa fameuse définition de l’Enfer, mais je craindrais d’ouvrir la voie à des commentaires de classe. Crevons l’abcès tout suite, mon confinement est 5 étoiles. Et non, non, cela ne fait toujours pas de moi une bourgeoise, juste quelqu’un qui se retrouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Ou l’inverse dans le cas précis. À période exceptionnelle fait exceptionnel : je peux gratifier une de mes expériences de cette haute distinction que sont les 5 étoiles. On relèvera l’ironie de cette coïncidence, rendue possible par une combinaison de hasards frustrants, qu’une interdiction gouvernementale a transformé en une résignation heureuse. Un confinement 5 étoiles, à l’heure où l’argent comme les voitures et les avions ne circulent plus, et où il semblerait que les seules choses qui s’échangent soient les virus… et les idées. 

À force de lire les articles des scientifiques en buvant son café, on a tous appris à faire des courbes de modélisations épidémiologiques sophistiquées. Donc, si on considère la diffusion exponentielle du COVID-19 (permettez une remarque sémiotique ici, en France le virus est masculin…) et qu’on applique ce modèle à la pensée et aux initiatives créatives qui fleurissent, alors quel avenir peut-on envisager pour nos sociétés ?
Autrement dit : on considère l’équation suivante, pour tout réel x
exp (xCOVID-19) x t = s/i
Déterminez l’avenir de s*.

Et c’est peut-être ça qu’il est en train de se jouer quelque chose. Dans l’avenir des idées et de leur diffusion. La première initiative a fait boule de neige et aujourd’hui jour X, on ne les compte plus, ici comme de l’autre côté de l’Atlantique. Gratuité exceptionnelle de films, mise en avant des catalogues de trésors cachés ramenés à la surface par de méticuleux (pirates ?) navigateurs du web, concerts de maison, lectures et écritures, podcasts, BD, dessins, peintures, sons, mots, films, danses, théâtre. Ici, un comédien ou une comédienne vous appelle pour vous lire un texte au creux de l’oreille. Là, on fait des dessins tous les jours et on les partage. Les DOP font des photos depuis leur lieu de confinement. Les écrivains s’emportent depuis leur maison de campagne, le service public déborde de créativité pour repousser les murs. D’autres trouvent des façons de poursuivre leur club de lectures. D’autres enfin sélectionnent des ouvrages de photographie pour en parler, on choisit une image au mur pour l’expliquer, on met en commun les bonnes pratiques pour que nos enfants ne sortent pas débiles de cette période, et… tout le monde cuisine (et devient marathonien, subitement) !

Ce qui s’affirme quand on se confine, c’est le besoin de circulation et de respiration. De partage. De mise en commun. De création d’un collectif sur de nouveaux modèles de diffusion des idées. Ce que célèbre ce temps de vacance exceptionnelle, c’est la force des communautés, la puissance de la création. Si les nationalistes s’en frottent les mains et, chaussant leurs lunettes déformantes et désuètes, voient venir un repli sur soi, et bien tant mieux pour eux. On ne saura jamais trop les encourager à effectivement rester entre eux, les invitant à poursuivre le confinement jusqu’à l’étouffement. Parce que depuis mon confinement 5 étoiles, ce que je choisis de regarder est tout autre.

La lagune vénitienne a retrouvé ses vraies couleurs sans les quintaux de touristes à trimbaler. Laissons retomber les sédiments de notre ancienne et erronée normalité. Derrière les rideaux opaques et constants des peurs fondées et fondamentales, ce sont les idées qui frissonnent et les initiatives qui se multiplient. La nature a peur du vide on a longtemps pensé ; l’esprit a peur de la limite. Les voyant partout, on ne peut que s’agiter, mû par un instinct de survie d’une drôle de nature. On ne prend pas les armes. On ne nous demande pas de nous battre. On nous demande d’attendre. Pour la plupart d’entre nous, notre effort de guerre est celui de l’appropriation du temps vide. Alors il ne s’agit plus de combler, mais d’inventer !

Parler de modèle épidémiologique n’est pas anodin, car c’est bien de modèle dont il est question. Inquiète, je demande à une amie (par écrans interposés dans le strict respect des gestes barrières) : mais qu’attend-on pour tout changer ? Elle me dit : Tu veux la conclusion alors que ne sommes qu’au début. Elle a raison. Mon impatience ne me passera certainement pas avec ce confinement, mais peut-être qu’en devenant plus lents et en re-devenant peut-être simplement humains, alors nous commencerons à voir clair. Nous verrons que nous sommes au plein cœur d’une contagion sans précédent, d’une transmission qu’on espère durable, d’une virulente hémorragie qui s’affranchit des frontières, d’un effritement des défenses – immunitaires – au profit d’un parangon renouvelé. Apprenons du virus, et devenons son versant positif. Devenons tous.tes et chacun.une les hôtes sain.e.s des idées, les passeurs.sseuses des initiatives, les foyers de concentration et de diffusion, les inventeurs.res de nos après, dès aujourd’hui.

La culture ne doit pas être une victime de plus ; elle est la solution.

*À tous.tes les mathématiciens.nnes, mes excuses. Ceci est purement de l’esbroufe ou de l’ennui.

 

Comment occuper un confinement : initiatives.

 

Crédit photos: Prune Paycha

Articles recommandés

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *