Camouflage : À quoi bon la vertu ?

Pologne, 1977
Note : ★★★★

Campé dans la campagne polonaise, Camouflage (1977) de Krzysztof Zanussi offre un nouveau dilemme moral si cher au cinéaste, faisant ainsi écho à ses précédents films tels que La Structure du cristal (1969) et Illumination (1973). En effet, le réalisateur reformule un vieux débat philosophique, à savoir de quelle manière nous devrions agir dans nos vies : vivre vertueusement ou selon notre instinct animal ? Zanussi, contemporain de Wajda ou encore Kieslowski (mais injustement moins connu qu’eux !), parvient à concentrer les actions et péripéties de l’histoire en un tout cohérent, du début à la fin, et, ainsi, à bien dégager son propos de tout superflu, donnant une vision nette et précise sur le dilemme qu’il pose.

Jaroslaw (Piotr Garlicki), jeune professeur à l’esprit pur et vertueux, doit attribuer une bourse de recherche à un ou une étudiante dont le travail se distingue de ses pairs. Le seul hic, c’est que notre protagoniste devra s’entendre avec ses collègues plus âgés, dont ce vieux chien cynique qu’est Jakub (Zbigniew Zapasiewicz). Ce dernier, véritable antagoniste de la conscience de notre pauvre Jaroslaw, réitère ses attaques intellectuelles à l’égard du héros, ébranlant les bases de tous fondements existentiels enracinés chez Jaroslaw. À maintes reprises, Jakub démontre sa morale de vie, ou plutôt son rejet de cette morale, s’accordant plutôt avec les lois de la nature. Ce dernier observe le mode de vie des animaux et tente de les imiter, en faisant fi de tous principes vertueux, inventés de toutes pièces par l’être rationnel. Une véritable guerre idéologique s’installe entre Jakub et Jaroslaw. Le premier tente de démontrer les avantages que présente une vie instinctive face à des principes moraux rigides tandis que le second persévère à prôner ses idéaux. Le tout sous un chaud soleil d’été, présageant que quelque chose de pervers se cache sous cet astre idyllique, la tension entre notre duo escaladera jusqu’au point de rupture, où tout éclatera sous une pluie diluvienne qui n’aura malheureusement pas la vertu miraculeuse de nettoyer le doute subsistant dans l’esprit de Jaroslaw et le nôtre.

Dès le générique d’introduction, un premier contact au thème est donné, certes superficiel, mais qui n’en demeure pas moins poignant. Une succession d’illustrations d’animaux et d’insectes laisse présager de l’importance prédominante de la question de la nature et de l’instinct animal de chaque être. Un instinct que l’être humain rationnel tente tant bien que mal de réprimer. De nos jours, la morale est un sujet brûlant dans notre société et Camouflage met de l’avant le fait qu’il n’y a toujours aucune réponse nous permettant de savoir avec certitude si notre mode de vie est le plus judicieux. Le thème est intemporel à un point tel que les philosophes du temps de Socrate auraient su apprécier un tel spectacle audiovisuel, tant il est proche de leurs questionnements existentiels. Zanussi parvient à couper l’herbe sous le pied de Platon, donnant du même coup de l’argumentaire à Thrasymaque, car à quoi bon la vertu chez un animal ? La bête ne se soucie de rien, hormis de son prochain repas et de sa couchette pour la nuit. Jamais elle ne se demande si elle agit pour le bien ou pour le mal, ces notions n’existant pas dans son esprit bestial. Alors, pourquoi ne pas revenir à cet état préprimitif où la seule quête de l’être humain est de vivre confortablement ? Le réalisateur polonais soulève la question en prenant soin de ne pas se positionner, tout en ayant un mesquin plaisir à nous accabler de ce dilemme vieux de plusieurs millénaires. 

La performance de Zapasiewicz, incarnant Jakub, est l’autre véritable merveille de ce film. Jouant toujours sur l’ambiguïté de ses motivations, l’acteur parvient constamment à tromper le spectateur dans ses intentions, campant son rôle avec un naturel déroutant. Fort rhétoricien, Zapasiewicz fait oublier la distance de l’écran et celle créée par la langue polonaise pour nous convaincre d’abandonner tous ces idéaux de fraternité, encourageant plutôt le spectateur à retourner à sa nature instinctive, dite égocentrique. Le chien, cette bête qui autrefois chassait pour survivre, n’a-t-il pas appris à agiter la queue et à donner la patte pour se faire nourrir par l’humain, parce que cela est plus simple ? Alors pourquoi ne devrions-nous pas profiter des douceurs de la vie de manière tout à fait égoïste ? En outre, lorsque la musique retentit durant le générique de fin, on ne sait plus si l’on admire ou si l’on méprise Jakub. Néanmoins, sa prégnance électrisante laisse la marque de son passage dans notre imaginaire.

Également du point de vue technique et esthétique, le film se montre fort. On a droit à de longs plans en mouvement, permettant aux comédiens de déployer toutes les nuances de leur jeu, en plus de venir accentuer la tension ressentie lors des échanges entre Jaroslaw et Jakub. La construction sonore a souvent une fonction symbolique, mais dont le propos est évident et rapidement compris, contrairement à certains cinéastes prétentieux qui le font de manière bancale. À titre d’exemples évocateurs, on notera les cris stridents des oiseaux en ouverture du film, ceux-ci tentant d’alerter notre héros des dangers qui l’attendent. Idem du côté du montage, où l’on tangue entre la continuité fluide et l’effet de rupture, ce dernier toujours choisi au moment opportun et avec parcimonie. Le film se déroule toujours à un rythme engageant, laissant le temps s’écouler pour apprécier le calme apparent des situations, ou bien en créant une détonation dans la scène pour éveiller la curiosité.  

Au final, Zanussi offre une étude de la vertu qui, au contraire des philosophes antiques, n’en fait pas l’éloge, mais va plutôt la mettre en opposition à la nature animale de chaque être humain. Une nature inhérente dont il faut se débarrasser si l’on veut vivre en accord avec les enseignements de Socrate et de Platon. Sans réponse, Zanussi laisse planer la question, quitte à nous en glacer l’échine. Que vaut une vie vertueuse dans un monde animal ? 

Bande-annonce :

Durée : 1h36
Crédit photos : Tor Film Studio

Vous en voulez plus ? Retrouvez ici notre article sur un autre coup de cœur polonais : Cold war de Pawel Pawlikowski.

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