The Love Witch : Relecture féministe d’une société rose bonbon

États-Unis, 2016
Note : ★★★ 1/2

Le féminisme a connu une visibilité accrue au cours des dernières années, suite à l’émergence de nouveaux médias. The Love Witch, le plus récent film d’Anna Biller, est incontestablement une œuvre remarquable qui livre un discours radical féministe original et éclairé. Le film rend hommage aux films giallo et emprunte l’esthétique singulière à ce genre cinématographique. L’œuvre engagée d’Anna Biller sert de porte-voix pour relancer la question de la sexualisation de la femme et sa quête d’émancipation. The Love Witch dépeint une société nord-américaine en déchéance morale et l’explicite par la représentation archétypale des figures masculines. C’est une méthode qui fonctionne très bien. Certains décrieront cette vision de l’homme que propose Biller ; moi, j’ai apprécié.

Mise en scène d’une histoire, mise en scène d’un discours

The Love Witch relate l’histoire d’Elaine, interprétée par Samantha Robinson, une sorcière des temps modernes qui, après la mort de son mari, décide de s’installer dans une ville en Californie dans l’espoir de trouver l’amour en son homme idéal, en usant de la magie. Biller critique la société en dénonçant la sublimation et la cristallisation d’une société qui est en fait en régression. Pour ce faire, la cinéaste met en images ce monde sublimé et chacun de ses constituants, dans leur plasticité et dans leur superficialité ultime. Elle dénonce des stéréotypes profondément ancrés au sein de notre société. Elle pousse cet idéal à son extrême. L’utilisation des archétypes et des stéréotypes à des fins discursives est en soi une critique du système et de la structure de la société phallocentrique actuelle. C’est principalement par le jeu d’acteurs et la direction artistique qui sont merveilleusement maitrisés que le discours de Biller sera efficacement perçu.

Le jeu d’acteurs est superbe; volontairement surfait et très mécanique. Le personnage de Griff, incarné par Gian Keys, ressemble tout particulièrement à Ken, le copain de Barbie. Son jeu expressément très faux, se caractérise par ses dialogues peu vraisemblables et très clichés. Cette interprétation est représentative du portrait que Biller propose de la figure masculine dans son œuvre. La scène la plus marquante est celle où Griff et son collègue policier découvrent l’emplacement du corps de Wayne, le professeur qui enseigne la littérature à l’université et qui multiplie les conquêtes amoureuses avec ses étudiantes. Sur sa tombe se trouve une bouteille de sorcière qu’Elaine a concoctée, dans laquelle elle a mis un tampon usé avec de l’urine et des herbes. Le collègue de Griff lui demande s’il connait cet objet, mais aucun des deux ne sait à quoi ressemble un tampon. Moment très drôle qui marque le ton de la réalisatrice, un ton ironique qui critique non seulement l’incompréhension des enjeux féminins, mais également cette masculinité toxique égocentrique profondément ancrée au sein de notre culture. Le tampon dans cette scène est vu avec dégoût, alors que, comme le mentionne Elaine lorsqu’elle le place dans la bouteille, il n’y a rien de dégoutant aux menstruations et qu’au contraire, les saignements menstruels sont sublimes et font rayonner la femme dans toute sa splendeur. Biller y accorde beaucoup d’attention et par le fait même, on peut y discerner une critique vis-à-vis l’acte de tabouiser les menstruations. 

 

Déjouer les stéréotypes

Le personnage d’Elaine est particulièrement réussi. L’actrice fait ressortir avec brio les constants paradoxes entre les répliques du personnage qu’elle interprète et ses actions.

La puissance discursive repose sur cette aptitude d’incarner plusieurs stéréoypes et images préconçues de la femme qui ont persisté au fil des années. Anna Biller expose aux spectateurs tout ce dont les femmes tentent de se libérer. En effet, par sa gestuelle et ses rictus faciaux, Elaine incarne à la fois des stéréotypes féminins et des images préconçues poussées à leur extrême. Elle interprète ces illustrations de la femme qui n’existent que pour satisfaire une forme de masculinité, mais aussi une figure qui va à l’encontre de la liberté et de la nature de l’homme. 

Elaine, cette femme stoïque et langoureuse tue froidement ces hommes et illustre parfaitement la dualité passion/raison dont il est question. Son interprétation est volontairement exagérée ; tantôt excessivement en amour, tantôt totalement froide. Alors qu’Elaine revoit son amie Barbara et Gahan, celui-ci stipule clairement que « le pouvoir de la femme repose sur sa sexualité ». Le jeu de Samantha Robinson renforce cette idée et incarne avec aisance le rôle de cette femme en plein contrôle de sa sexualité et consciente de son pouvoir d’attraction. La scène où elle fait l’amour avec Wayne en est un bon exemple. En plein ébat, l’actrice garde un visage stoïque alors que celui de Wayne montre de manière exagérée qu’il est en extase. La caméra subjective montrant Elaine par l’entremise d’un kaléidoscope vient appuyer cette glorification de la femme, mais seulement dans le regard de l’homme.

Une direction artistique au service de l’imaginaire 

La direction artistique ne vient pas qu’appuyer le discours, mais le fabrique. Elle s’inspire des films giallo et peut berner le spectateur sur la temporalité dans laquelle l’histoire se déroule. Emma Willis effectue le maquillage et les coiffures. Inspiré des années soixante et soixante-dix, le maquillage oeil de chat, le fard à paupières bleu perçant, le rouge à lèvres, les cheveux en nid de guêpes et les extensions capillaires viennent compléter les costumes que Biller a personnellement confectionnés. Tout comme le maquillage et les costumes, la sensibilité accrue de la cinéaste aux détails se perçoit à travers le choix d’une palette de couleurs qui n’est pas qu’un choix esthétique, mais véritablement narratif. La surutilisation du rouge rejoint cette récurrence des thèmes de l’amour, de la sexualité et du sang. Le décor qui est tout aussi kitsch et rétro que le maquillage et les costumes frise volontairement le mauvais goût. La direction artistique contribue à dépeindre le caractère obsolète de la société patriarcale qui n’est plus pertinente dorénavant.

Discours sur la masculinité

Anna Biller renverse les rôles et impose le sort infligé aux femmes dans le film d’horreur classique aux figures masculines dans son œuvre. Elle anthropomorphise et critique quatre entités étatiques qui structurent la société patriarcale : l’éducation (Wayne), la famille (Jerry), le spirituel (Gahan) et le judiciaire (Griff). La réalisatrice structure son commentaire par l’entremise de la succession des hommes qui croiseront le chemin d’Elaine.

Wayne, la seconde victime d’Elaine, est un professeur de littérature anglaise et française à l’université qui enchaîne les aventures avec ses élèves. Habillé de marron, avec son veston en velours et son sac en vieux cuir, Wayne incarne l’intellectuel. Après avoir bu le sérum d’amour et avoir fait l’amour avec Elaine, en sanglots, il se plaint de ne jamais avoir trouvé la femme idéale, car aucune n’était assez intelligente pour lui.

Le défunt mari d’Elaine, Jerry, incarne le machisme. Elaine se remémore certaines paroles de son défunt mari et celui-ci lui dit en riant qu’elle doit faire attention, car la maison n’est pas assez propre et que le souper n’était pas prêt lorsque celui-ci rentrait du travail.

Gahan incarne le spirituel en tant que sorcier à la tête du cercle de sorcellerie, celui dont Elaine fait partie. La représentation de la sorcellerie est aussi un autre véhicule du discours de Biller. En resituant la place occupée par les wiccans, la cinéaste dresse le portrait de cette pratique émancipatrice et unificatrice. Elle renforce le sentiment de solidarité. Conséquemment, cette forme de pratique ésotérique sert d’outil unificateur et de solidification des liens entre femmes.

Finalement, Griff incarne le judiciaire. Il est très mauvais dans son travail, mais il est toutefois promu. Il est l’unique homme dont Elaine s’éprend véritablement, mais elle le tuera pour accomplir sa destinée.  La mort de Griff garantira à Élaine son émancipation. La scène finale explicite cette idée. Plus tôt dans le film, alors qu’elle discutait avec son amie décoratrice, Elaine affirme que chaque femme a ce fantasme de ce chevalier venant à sa rescousse sur son cheval blanc. Or, dans la scène finale, c’est Elaine sur une licorne qui sauve Griff en même temps qu’elle lui donne la mort. Biller suggère par cette idée que la réelle émancipation féminine repose sur cette reprise en main d’un pouvoir.

The Love Witch dresse un portrait pessimiste des relations interpersonnelles entre les deux sexes. Outre le discours radical qu’elle propose, Anna Biller a produit une œuvre artistique divertissante et intelligente, qui suscite autant de rires que de frissons. La direction artistique et les jeux d’acteurs y sont exemplaires, ce qui amène ce film féministe à un autre niveau et ne laisse décidément personne indifférent.

 

Bande annonce originale anglaise:

Durée: 2h

Crédit photos: IMDB

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