Boyhood

Un film superficiel et surfait, à mille lieux du pari ambitieux annoncé…♥

S’il y a une chose que l’on peut donner à Richard Linklater, c’est bien son caractère caméléon. En effet, rare son les réalisateurs qui peuvent se targuer d’avoir une filmographie aussi variée qui comprend notamment Slacker, Dazed and Confused, Waking Life, Fast Food Nation et la trilogie des Before. À travers cet apparent fouillis, on dénote toutefois certaines constances, comme cette obsession du temps qui passe, du sens de la vie et de l’évolution des êtres humains. Son dernier projet en ce sens, Boyhood, ne fait pas exception, ambition en plus.

39 jours de tournage sur une période de 12 ans, voici la démarche de Richard Linklater dans Boyhood, alors que le cinéaste veut simplement montrer des fragments de vie, celles d’un jeune garçon depuis son enfance jusqu’à la fin de son adolescence.

 lead_large

Dès la première scène, qui s’ouvre sur un gros plan de l’acteur principal regardant les étoiles sous fond de Yellow de Coldplay, on sent déjà l’inquiétude, l’artifice et le surfait. Et lors de l’épilogue, quand l’enfant devenu adulte quitte le nid familial sur un plan large de sa voiture dans l’immensité du désert du Texas avec un Hero de Family of the Year bien senti, on est désespéré depuis longtemps devant une émotion si arrangée, si artificielle, si fabriquée et si superficielle ; comme si Linklater, ne pouvant faire tenir une scène en elle-même, forçait l’émotion pour prendre celle du spectateur en otage plutôt que de laisser le récit se dévoiler devant nos yeux par une succession naturelle de fragments de vie , ce qui pourtant semblait être l’objectif du réalisateur tout comme le ciment du pan majeur de son oeuvre. Car oui, là où les Before Sunrise et compagnie touchaient droit au cœur, c’était dans la simplicité des dialogues, l’authenticité des interprètes et l’honnêteté de l’auteur. Exit la simplicité et l’honnêteté, on veut régler le cas du sens de la vie, de l’amour, de la violence, de l’intimidation, de la place de l’être humain dans le monde (excusez du peu) en 163 minutes. Alors, on tourne les coins ronds, on effleure, on manipule et au final, on ne règle pas grand-chose.

La principale faiblesse de ce film est en effet son approche, immensément trop large, qui cherche à ratisser l’ensemble de l’enfance typique d’un américain, mais en restant en surface. On aborde des problématiques sensibles comme l’intimidation, l’amour, le sexe, la violence conjugale… mais on le fait en surface, de façon épisodique, comme si ce n’était que des parcelles inévitables de vie adolescente, formatrice de la vie adulte. Pas sûr que les adolescents victimes d’intimidation et les femmes victimes de violence conjugale résument leur expérience ainsi, ce que semble penser Linklater. Quand celui-ci nous montre, sans préambule ni continuité, Mason se faire haranguer violemment par 2 étudiants jamais vus auparavant (et jamais revus par la suite) dans les toilettes de son école, on se demande qu’elle mouche l’a piquée. Veut-il (en moins de 30 secondes) nous montrer la cruauté des adolescents ? L’inéluctabilité de l’intimidation ? Le climat dans les écoles américaines ? Non, il veut simplement prendre le spectateur aux tripes, manipuler une émotion bourrée d’artifices dans le simple but de servir son propos (et son ego) au grand dam de la crédibilité de son récit.

 boyhood-skip-crop

L’émotion, lorsqu’imbriquée dans un tout cohérent comme Before Sunrise, est la pièce maîtresse du cinéma. Lorsqu’elle est montée en épingle et segments épisodiques sans cohérence, elle n’est qu’un instrument de manipulation de l’auditoire pour lui faire artificiellement vivre une histoire, lui faisant oublier qu’il est possible que celle-ci n’ait ni queue ni tête. Si l’intention de filmer des acteurs sur 12 ans était certes intéressante, elle est loin d’être suffisante pour justifier l’unanimité critique qui se tient du côté du dithyrambe. Pas étonnant d’ailleurs de voir que ceux-ci se drapent de superlatifs aussi vides de sens que le film pour le décrire (proposition ambitieuse, pari audacieux…), tant il n’y a rien de positif à dire sur le contenu même du film. Après tout, Truffaut à filmer la série des Antoinel Doinel (et que dire des Harry Potter) à différentes périodes de la vie des acteurs et différents âges. Un accident aurait tout autant pu arrivé à Daniel Radcliffe ou Jean-Pierre Léaud pour mettre fin à la série qu’à Ethan Hawke (ce qui semble être un ‘’argument’’ béton pour les risques et l’originalité qui émane de la démarche…). Au final, le fait de filmer les acteurs sur une période de 12 ans ne demeure rien de plus qu’un gimmick anecdotique et de resserrer ce montage sur un film plutôt que plusieurs ne justifie pas les hauts cris sur l’audace de la démarche (ou sa qualification de proposition la plus audacieuse de la décennie).

Linklater, connu pour la finesse de ses dialogues, nous balances les clichés milles fois rabâchées un après l’autre : famille rurale ultra religieuse du Texas, amour des armes, hostilité WASP envers l’étranger, mère monoparentale et beaux-pères alcooliques… Ceux-ci ne viennent que conforter le spectateur dans ses propres préjugés tant ils ne sont qu’affichés, sans plus et sans aucune portée dramatique véritable si ce n’est que l’instantanéité du spectacle. Les morales à cinq sous soulignées à gros trait (le temps passe vite, l’importance de saisir le moment, l’individu est en construction perpétuelle, le doute ne s’efface pas avec l’âge) sont d’un ridicule consommé et nous font nous étouffer lorsque nous réalisons qu’elles proviennent de la même tête que celle qui a pondu les A Scanner Darkly ou Before Sunset.

Les seules choses qui font éviter ce film d’être un flop total sont les performances. Les acteurs sont efficaces, plus contrastés que leurs dialogues et le jeune Mason évolue de belle façon dans le temps.  Ethan Hawke est celui qui sort particulièrement du lot en offrant une composition solide et atypique et nous rappelle encore qu’il est un acteur les plus talentueux et sous-utilisé de sa génération. Toutefois, les acteurs ne peuvent sauver la façon de mettre en scène de Linklater ; sur le pilote automatique, celle-ci ne justifie en rien l’oscar que certains voudraient lui décernerPlutôt que de chercher éperdument ce qui a pu se passer dans la tête de Linklater pour que son ego gonfle à ce point,  à ce point,  on se précipite pour revoir Before Sunrise et Dazed and Confused et on espère qu’il fera rapidement de même.

Ouvoir.ca

Écrit par :

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *