Xi You – Journey to the west

Adopter un autre regard – ♥♥♥

Le visage d’un homme épuisé en respirant profondément, le visage agité et, à proximité, la mer. Un moine bouddhiste marche pieds nus et très lentement à travers Marseille – si lentement, que son progrès est à peine perceptible et il devient une influence apaisante au milieu des allées et venues de la ville.

journey-to-the-west-posterDans cet addendum à sa série Walker, Tsai Ming-liang reprend sa figure du moine Xuanzang de la dynastie Tang, qui parcourut il y a plus de mille ans des milliers de kilomètres, seul et à pied, au-delà des frontières de la Chine, en quête d’écrits bouddhistes venus de l’Inde. Cinéaste de l’intime, de la marge, du minimalisme et de la contemplation, Tsai Ming-Liang propose avec Xi You – Journey to the west une œuvre à trois visages: celui bien connu de Lee Kang-Sheng, son acteur fétiche, celui de Denis Lavant et enfin celui de Marseille, cité phocéenne baignée de lumière et creuset de cultures. Son cinéma se fait contemplation et rêverie quand il met en regard le visage buriné comme un paysage, de l’acteur français, et les calanques. Il se fait aussi introspectif quand un plan fixe, serré, fixe les traits du comédien jusqu’à saisir une larme qui point, après des minutes interminables. Mais il se fait aussi performance artistique publique, quand le tourbillon de la vie moderne contourne, englobe, observe, ignore ou accompagne Lee Kang-Sheng, indifférent au brouhaha environnant,lors d’une interminable descente d’escaliers. Le rythme frénétique que semble imposer la société contemporaine, surtout dans une ville aussi fourmillante de vie que Marseille, donne encore plus d’intensité à la quêterigoureuse de la lenteur que suivent les personnages. Le rythme et la temporalité les imposent alors comme des métaphores du Temps et de l’immuabilité, dans un monde changeant constamment et interrogent la place de l’individu. Sans être critique sociale, le film pose aussi le doigt sur la différence, mettant en regard marginaux « réels » et personnifiés par ses acteurs. Il renverse notre regard en présentant certes la marge et ceux qui l’observent, mais ce faisant, il nous met en position d’interroger ces scènes de la vie quotidienne vues d’un autre œil, plus distancié.

Alors certes, comme Stray dogs l’année passée, le film ne laissera personne indifférent et il faudra accepter de se plonger dans ces quelques longues scènes nous imposant la lenteur et la contemplation, à l’heure d’un cinéma surdécoupé et avide d’action, pour réellement apprécier les différents niveaux de lectures. Réalisateur intransigeant et ambitieux, Tsai Ming-Liang n’a pas fini de nous surprendre et de nous émouvoir.

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