Love is Strange

Ira Sachs est-il en train de devenir le réalisateur américain le plus intéressant du moment? Love is Strange, son nouveau film, semble le confirmer. ♥♥♥♥♥

Après le sirkien Married Life et le pialatien Keep the Lights On, Ira Sachs signe avec Love is Strange un troisième film en tout point parfait. Pialat est encore là, dans un certain naturel, mais il y a une délicatesse qui n’était pas dans Keep The Lights On. Sachs aime ses personnages (et par le fait même, les comédiens qui les interprètent). Devant la caméra, il les laisse vivre au-delà de la trame narrative.

George et Ben vivent ensemble depuis 39 ans, ils décident de se marier. George travaille dans une école catholique, lorsque la direction de l’école voit les photos du mariage, elle renvoie George. Ben et George n’ayant plus les moyens de payer leur appartement seront hébergés par des parents.  

Il n’y a pas de révolte chez les personnages de Sachs, ils vivent simplement les événements qu’ils traversent ensemble, même séparés, ils sont ensemble. C’est exactement où le film se distingue, jamais les scénaristes n’empruntent les chemins de la facilité narrative, ils laissent les personnages vivre d’eux-mêmes. On comprend que les deux «héros» n’ont pas l’âme de combattants, il leur arrive parfois de s’inventer un passé héroïque pour épater la galerie, eux, ils sont des résilients, des gens simples qui ne veulent pas trop être dérangeant.

Si Sachs a un ascendant dans ce film, c’est Leo McCarey, version Make way for Tomorrow, et Ozu, version Tokyo Story. Le film ne traite pas tant du renvoi de George ou de leurs problèmes financiers, mais de la place que les amis et la famille peuvent donner à leurs proches dans le besoin. Le philosophe américain Norman Daniel, dans son essai Am I My Parents’ Keeper? fait la réflexion suivante: «Filial obligations, for example, should determine what the young owes the old. These obligations tell us what children owe their parents. This appeal to family responsibility is an attempt to turn back the clock (p.21)» Le personnage que Marisa Tomei interprète, Kate, est, sur ce point, splendide. Elle est la première à prendre la parole au mariage de George et Ben pour dire à quel point les nouveaux mariés sont beaux et touchants, et à quel point elle est heureuse de les avoir dans son entourage. Pourtant, c’est elle qui fait rapidement sentir que Ben est de trop lorsque son mari et elle décident l’héberger. Kate, dans son toast au mariage, prend la peine de souligner que Ben fut la figure parentale de son mari, il serait donc naturel de «turn back the clock» envers cette figure paternelle.

La plus grande qualité du film de Sachs est de ne jamais, ni par un raccourci du scénario ni par sa mise en scène, prendre position ou juger ses personnages. Au fil des plans et des scènes, nous, spectateurs, en venons à comprendre les positions de Kate. Elle tente de faire comprendre à son mari, et par moment à Ben, que ce dernier est de trop et qu’elle n’est pas prête à lui faire une place dans sa vie de tous les jours, mais Sachs réussit à nous faire comprendre cette situation délicate, en grande partie par une utilisation astucieuse des gros plans et des plans rapprochés. En une scène d’une grande simplicité, le spectateur comprend que Kate ne peut pas accepter cette situation: Kate est à l’ordinateur, elle est écrivaine, donc elle essaie d’écrire. Ben, ne voulant pas lui causer du tort, la questionne sur son travail passé, et le jeu subtile de Marisa Tomei à ce moment-là nous fait comprendre que, par gentillesse, elle tente de répondre aux questions de Ben, mais que cette conversation l’empêche d’avoir une journée de travail productive. Et il y a une accumulation de petites scènes comme celle-là qui nous font comprendre son positionnement.

Outre la performance de Tomei, il faut également souligner le travail exceptionnel de John Lithgow et de Alfred Molina, respectivement Ben et George, qui sont d’un naturel inouï.

Laurent

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