L’image manquante

Rithy Panh continue son devoir mémoriel en comblant les vides de l’Histoire sur le génocide cambodgien en les faisant réincarner par des figurines de glaise. ♥♥♥♥

L'image_manquante

Après le chef d’oeuvre S21, la machine de mort kmère rouge, Rithy Panh part à la recherche de son histoire personnelle, et dévoile les cicatrices communes à tout le peuple cambodgien. Plus qu’un simple témoignage, le réalisateur présente son oeuvre comme une obligation, qui s’impose à lui et le dépasse: « Au milieu de la vie, l’enfance revient, comme une image perdue. […] Le souvenir est là et me cogne aux tempes ! » Comme Primo Levi a pu le faire avec les camps de concentration, il s’efface derrière son propos et nous offre cette leçon d’Histoire en concluant d’un glaçant « je me dois de vivre, pour raconter! »

Le réalisateur présente les images manquantes de son histoire et de tous les cambodgiens, au travers de petits personnages de glaise créés par Sarith Mang, apportant tout d’abord couleur, gaieté et légèreté puis donnant un aspect concret et de plus en plus chargé en émotion au fur et à mesure de l’avancée du propos. Tous les souvenirs et effets personnels ayant été retirés et confisqués par le nouveau régime, ce procédé illustre les étapes de sa vie, de son enfance à Phnomh Penh, brisée lors de l’entrée des Khmers rouges le 17 avril 1975 (jetant près de deux millions de personnes sur les routes, hors de cette ville « impure et corrompue »), puis sa vie quotidienne dans le Kampuchea démocratique, société organisée en unités collectives et communautaire (L’angkar).

Véritable outil mémoriel, historique voire sociologique, ce film bouleversant nous montre ce qu’est la propagande institutionnalisée, l’endoctrinement, la perte de l’identité et la déshumanisation d’un peuple et la construction et le fonctionnement de tout régime autoritaire, pour lequel « rééduquer, c’est d’abord détruire« . Il nous interroge aussi sur ce qu’est le cinéma (« on ne filme pas impunément« ), en mettant en garde le spectateur, le poussant à toujours garder son esprit critique : « Il n’y a pas de réalité, il n’y a que du cinéma, la révolution : c’est du cinéma. […] La révolution tant promise n’existe qu’en images« .

Réalisation : Rithy Panh, Scénario : Rithy Panh, Commentaires : Christophe Bataille, Effets spéciaux : Narin Saobora, Sculptures : Sarith Mang, Montage : Marie-Christine Rougerie et Rithy Panh, Musique : Marc Marder et Rithy Panh, Photographie : Prum Mésar, Son : Eric Tisserand, Production : Catherine Dussart et Rithy Panh, Pays d’origine : France/Cambodge, Durée : 90 minutes. Festival de Cannes 2013 : Prix « Un certain regard »

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