Hayao Miyakazi, l’enfant aux cheveux blancs

Hayao Miyazaki l’a confirmé en septembre 2013, Le Vent se lève est le dernier film de sa carrière. Or, bien qu’il ait laissé entendre depuis qu’il n’allait pas complètement raccrocher ses pinceaux, ce film semble bien marquer la fin d’une période importante dans l’imaginaire du maître. En 2011, un séisme et un tsunami provoquent l’accident nucléaire de Fukushima, rappelant de façon cauchemardesque au Japon et au reste du monde la fragilité de l’homme face aux forces de la nature. Miyazaki s’est dit dévasté, bouleversé et révolté par cet événement, lui qui est venu au monde en 1941, quelques années avant Hiroshima. Le Vent se lève met donc un terme à une carrière jusqu’alors portée par un optimisme candide. Le violent cataclysme dans Ponyo sur la falaise, la révolte de la nature dans Princesse Mononoke, ces visions prophétiques ont fait irruption dans le réel, mais dépouillées de leur happy end. Œuvre la plus personnelle, la plus intime, mais aussi la plus sombre de Miyazaki, Le Vent se lève est certes la confession d’un artiste qui s’excuse auprès des siens d’avoir tout sacrifié à son art et qui, ultimement, les remercie de leur compréhension et de leur soutien, mais c’est surtout une formidable grille de lecture pour comprendre à rebours l’ensemble de son œuvre et sa vision du monde.

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En 1992, à la sortie de Porco Rosso, la question qui taraudait les fans de Miyazaki était indéniablement de savoir pourquoi le héros d’une histoire pour une fois dépourvue d’éléments fantastiques était affublé d’une tête de cochon. Or, dans une séquence onirique qui ouvre Le Vent se lève, le petit Jiro accompagne l’ingénieur italien Caproni sur un avion qui passe au-dessus d’une rivière, juste en dessous d’un pont, scène similaire à un passage de Porco Rosso. Impossible du coup de ne pas voir en Caproni le vrai visage de notre aviateur porcin. Caproni, comme Jiro, est un ingénieur qui ne sait pas piloter et qui est donc voué à rester les pieds sur terre. Le cochon est un animal à la morphologie particulière : il ne peut pas lever la tête vers le ciel à cause de sa colonne vertébrale. Et pourtant, dans Porco Rosso, il vole, tout comme Jiro et Caproni dans leurs rêves. Ce n’est pas simplement la force de l’imagination que souligne Miyazaki, mais plutôt la possibilité de réaliser ses rêves et ses fantasmes sous une autre forme, par l’acceptation de ses propres limites. Jiro accepte l’idée de ne jamais piloter, sans amertume, et se consacre à créer les plus beaux avions possible. Sophie, dans Le Château ambulant, finit par accepter la malédiction qui a fait d’elle une vieille femme, et c’est de cette façon qu’elle finit par rompre le sortilège. Ashitaka de Princesse Mononoke et Kiki la petite sorcière doivent affronter la peur et la douleur de quitter leur village pour se redécouvrir. Chihiro doit accepter de travailler dans le palais des bains.

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Il serait toutefois réducteur de conclure que l’œuvre de Miyazaki reflète une certaine valeur nippone prônant le travail et la rigueur (comme l’illustrent ces ateliers dans Le Vent se lève où les ingénieurs se tuent à la tâche). C’est plutôt l’effort qui est mis en avant. À propos du Tombeau des lucioles de son ami Isao Takahata, Miyazaki a dit qu’effectivement, c’était un film très dur, mais qu’il fallait toutefois le montrer aux enfants, car « oui, les petits personnages du film vont mourir, mais ils auront auparavant fait de leur mieux, et c’est cela qui compte. » (Entrevue accordée à Libération, 10 janvier 2014) De la même façon, le prince Ashitaka part à la quête d’un remède pour sa malédiction, mais les paroles de la chamane de son village sont déjà très claires : pour guérir, il lui faut apprendre à poser sur le monde un regard sans haine. C’est à cette tâche qu’il doit consacrer son effort, plus qu’à la recherche du dieu-cerf. Comme si le résultat de l’effort était moins important que l’effort lui-même et la transformation qu’il opère en nous en l’accomplissant.

 

Car oui, le mécanisme le plus important aux yeux de Miyazaki semble bien être la transformation. Rien n’est immuable dans son univers, pas même les dieux et les traditions ancestrales. Car c’est de ce mouvement que peuvent naître la sérénité et l’équilibre. On a trop souvent voulu voir dans l’œuvre de Miyazaki un regard nostalgique vers le passé, écologique et naïf. Mais Le Vent se lève nous dit clairement que Miyazaki a toujours regardé vers le futur. Et ce futur ne nie pas la présence de l’homme et du progrès. Le monde change et même Totoro prend le bus, son parapluie sous le bras. Il n’y a pas de dualité entre le passé et l’avenir, les traditions et la technologie, les personnes âgées et les enfants. Il doit y avoir osmose. Sosuke dans Ponyo sur la falaise passe tout son temps dans la maison de retraite, Sophie porte en elle la jeunesse et la vieillesse, Nausicaa fait équipe avec son oncle et ses vieux compagnons pour sauver le royaume.

 

Cette philosophie humaniste qui conçoit la possibilité du bonheur dans l’acceptation de l’éternelle mouvance des choses est présente à tous les niveaux de lecture. Alors que leur mère est à l’hôpital, les petites filles dans Totoro apprivoisent les notions de vie et de mort en faisant pousser les graines magiques. Ponyo ne devient pas humaine, car elle le souhaite, mais parce que Sosuke l’accepte telle qu’elle est : un trait d’union entre les dieux et les hommes. Dame Eboshi finit par comprendre que la coexistence avec le dieu-cerf est la seule voie raisonnable. Car chez Miyazaki, l’erreur, l’aveuglement, l’avidité sont tout aussi sujets à transformation possible. Le bien et le mal ne sont pas des états permanents. Les méchants pirates de l’air conduits par Dora dans Laputa finissent par s’unir à Pazu et Sheeta.

 

Et puis, il y a eu la catastrophe nucléaire de Fukushima… Miyazaki renie-t-il toute cette façon de penser maintenant? Loin de là. Dans Le Vent se lève, il l’ancre toutefois définitivement dans le réel. Et d’une manière très cruelle d’ailleurs. La guerre gronde pendant que Jiro dessine ses avions, dans un déni total de sa participation à des massacres, sa femme se meurt tandis qu’il fume cigarette sur cigarette. Tout cela semble absurde. Mais Jiro n’est pas maître du destin du monde. S’il ne dessine pas ses engins de mort, d’autres le feront. Alors, autant le faire du mieux possible. La guerre, sa femme, la cigarette sont, de façon certes tragique, les moteurs de sa création. Et comme le tabac qui finira en volutes de fumée, la guerre cessera et sa femme partira en une brise légère. Car, oui, le vent se lève, mais il faut tenter de vivre. Même dans un monde toujours plus violent, même avec une folie humaine galopante, il faut tenter de vivre. Et les rêves, l’acceptation, l’effort et un regard sans haine sont les clés du bonheur personnel et universel nous dit une dernière fois Miyazaki, ce petit garçon aux cheveux blancs.

 

 

article écrit pour Cinemaniak par: Thien Nguyen

 

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