Entrevue de Charlotte Devillers pour On vous croit

Synopsis : Aujourd’hui, Alice se retrouve devant un juge et n’a pas le droit à l’erreur. Elle doit défendre ses enfants, dont la garde est remise en cause. Pourra-t-elle les protéger de leur père avant qu’il ne soit trop tard?

*

Charlotte Devillers bonjour, vous venez présenter On vous croit, votre première réalisation en binôme avec Arnaud Dufeys. En tant que professionnelle de la santé engagée auprès des victimes de violences sexuelles, j’imagine que vous avez puisé dans votre expérience personnelle au quotidien pour venir étoffer et nourrir le scénario de ce film. Comment s’est construit la fabrication à 4 mains?

Charlotte Devillers : Avec Arnaud, on était déjà en train de travailler sur un autre projet d’écriture en lien avec mon métier d’infirmière que je continue d’exercer. Cependant, il était plus orienté autour de la question du VIH et des IST parce que ça fait vraiment partie de mon travail au quotidien. Et c’est dans ce cadre-là que, bien souvent, on reçoit des personnes qui ont subi des violences dans leur enfance. En réalité, à partir du moment où on pose la question de la violence à un plus jeune, à une personne de 15-16 ans, ne serait-ce que, par exemple, « est-ce que tu as déjà vécu un moment où tu t’es sentie mal à l’aise ? », souvent la réponse est oui. On écrivait donc ce scénario-là ensemble et on est revenus plusieurs fois sur des situations où des révélations de violences m’avaient été confiées. Puis, au cours de nos discussions où notre façon de concevoir l’écriture était assez fluide et simple, on s’est dit que travailler autour de cette question de la violence était aussi extrêmement important.

Cela faisait écho également à toute l’actualité qui se passait en France, en Belgique ou ailleurs autour de ces questions. Et très vite, on s’est aperçu qu’en Belgique notamment, il y avait un dispositif d’aide aux jeunes réalisateurs qui s’appelle « les  subventions légères ». En fait, c’est un dispositif d’accompagnement avec des budgets très légers, mais qui, justement, accompagne de jeunes réalisateurs. Et notre projet s’accordait parfaitement avec ce dispositif-là, ne serait-ce que par le simple fait qu’on devait s’engager à réaliser un film en deux ans. Il y avait donc cette question de l’urgence, l’urgence à parler de ces situations-là qui étaient complètement en accord avec l’urgence à faire ce film. Tout s’est bien calé. On a eu l’accord de la Belgique et les financements tout de suite. De son côté, Arnaud était en train de monter sa boite de production McIntosh Films ce qui nous a permis d’obtenir d’autres aides de financements. C’est vrai que c’est un film à tout petit budget, qui plus est avec deux jeunes réalisateurs, mais tout ça a fait qu’au final, on a essayé de fabriquer un beau film, tout en parlant de situations extrêmement terribles.

Le film est très efficace en ce sens.

CD : Merci.

J’ai trouvé qu’une des forces du film est de ne pas nous dévoiler son arc narratif dès le départ. Ce qui est très bien rendu, c’est la facilité déconcertante avec laquelle on peut juger les personnages, notamment la mère en proie à des crises de colère parce qu’on ne comprend pas son quotidien, ce qui l’habite et pourquoi elle est rendue dans cet état-là. Et au fur et à mesure que le film avance, une fois qu’on prend conscience de tout ce qui se passe, on va s’apercevoir que les apparences peuvent être trompeuses. Est-ce que c’était pour vous une manière de placer au spectateur dans la même position qu’un juge qui prend un dossier en cours ?

CD : Alors oui, tout à fait. C’est vrai que pour nous, il était extrêmement important de montrer ce moment-là précis de la procédure de justice qui est extrêmement longue pour ce type de dossier. C’est vrai que ce sont des personnes qui rencontrent à la fois le tribunal de la jeunesse, le tribunal de la famille et le tribunal pénal. Et il faut savoir que ces différentes instances se parlent peu, voire pas du tout. Les dossiers sont lus par les différents juges et restent un petit peu comme ça, sans lien les uns avec les autres. De fait, il était important pour nous de montrer dans quel état cette maman arrive au tribunal de la jeunesse. Elle y est convoquée car le père a fait la demande d’évaluer si tout allait bien, ou pas, pour cette famille, pour sa femme et pour ses enfants. Il le dit d’ailleurs très clairement qu’il est inquiet. C’est même sa ligne de défense. Pour nous, il fallait qu’en regardant le parcours de la mère, le spectateur la voit avec ses enfants dans la rue complètement écrasée. Cette première scène est extrêmement importante parce que la mère est déjà à bout de souffle. Elle arrive et elle est là, dans la lutte, au sol, écrasée. Elle est écrasée aussi par ce système qui la juge comme nous d’ailleurs. Comme vous l’avez très bien dit, la juge va prendre ce dossier-là au même titre qu’un citoyen qui, en réalité, lorsqu’il voit une mère au sol, très vite, va se mettre à la juger et se demander qui est cette femme complètement dysfonctionnelle. Or, elle est dysfonctionnelle parce qu’elle a subi ces violences, tout comme ces enfants.

Est-ce que le choix de prendre de vrais avocats et non pas des acteurs professionnels s’inscrivait dans la continuité de votre métier d’infirmière, à savoir préserver une forme d’authenticité dans l’écoute, l’observation et la communication?

CD : Bien sûr. Moi, mon outil principal en tant qu’infirmière, c’est l’observation. J’étais éducatrice de jeunes enfants avant ça. J’avais écrit aussi plusieurs scénarios. Et c’est vrai que mon outil de travail, que ce soit en tant que réalisatrice, en tant que scénariste et infirmière ou éducatrice de jeunes enfants, c’est vraiment l’observation. Et lorsqu’on observe suffisamment finement les choses, on peut voir les signes. Et il y a des signes qui montrent qu’un enfant ou qu’un adulte ne va pas bien. Des signes de l’ordre psychologique et aussi de l’ordre physique. Il y a des manifestations physiques qui sont vraiment très visibles.

Donc oui, il était important pour moi de garder cette authenticité-là en choisissant de travailler avec, soit de vrais soignants, comme c’était l’idée dans le premier film que nous avons écrit avec Arnaud (qui va sans doute être reprise par la suite), soit avec de vrais avocats comme c’est le cas dans On vous croit. Pour garder cette véracité des situations, il nous a vraiment semblé évident d’aller chercher des vrais juges.

Je pense qu’il est extrêmement important de faire alliance avec la justice et de travailler ensemble si on a envie d’étudier ces questions. On dit qu’un film c’est une équipe. Travailler sur des thématiques comme celles-ci, c’est devoir travailler avec les soignants mais aussi les patients. Il y a même des patients experts qui existent, ceux qui ont pu se réparer et qui prennent la mesure des choses sur la façon de faire avancer les choses.

Travailler avec des avocats professionnels est une idée qui a tout de suite été très bien accueillie puisqu’ils ont été nombreux à vouloir faire ce casting. Au départ, on a même choisi une juge de la jeunesse dont c’est le métier, mais son emploi du temps ne lui permettait pas de faire le tournage. En revanche, les avocats du film sont tous très engagés que ce soit Alisa Laube, Marion de Nanteuil ou Mounir Bennaoum. D’ailleurs, lors des Q&A aux avant-premières, ils sont très friands de nous accompagner afin de débattre et de continuer ce travail de sensibilisation. Je pense que c’est un film accessible à tous mais avec des portes d’accès différentes. Grâce à eux et aux comédiens, ça a été vraiment merveilleux de voir comment les uns et les autres ont trouvé leur place dans ces 55 minutes d’audience que l’on découvre dans le film.

Ils ont cette faculté à pouvoir improviser avec une certaine fluidité lorsqu’ils prennent la parole.

CD : Oui, bien sûr. Et les comédiens, eux, amènent l’expertise de leur métier également.

Vous venez de parler de cette scène d’audience de 55 minutes, c’est presque les trois quarts du film. Vous avez fait ce choix audacieux de la filmer en continu avec 3 caméras. Est-ce que c’était pour vous une façon d’amener plus de naturel et de réalisme aux échanges afin d’accroître la crédibilité des propos discutés, tout en retranscrivant la tension propre à ce genre de rencontre?

CD : Oui, bien sûr, parce qu’il y avait quelque chose dans l’écriture et la dramaturgie qui faisait écho à la réalité des audiences. C’est un vrai scénario qui se déploie avec des rebondissements où tout peut arriver. C’est vrai qu’on a mis les avocats à l’aise, on ne voulait pas les mettre en difficulté parce que ce ne sont pas des acteurs. En revanche, ils savent très bien se défendre naturellement. Cela nous a permis de capter des moments sur le vif et d’avoir une expérience de jeu plutôt rare. C’était une vraie chance pour nous et les comédiens d’avoir cette possibilité de jouer sur 55 minutes, ce qui n’arrive pour ainsi dire presque jamais au cinéma.

Oui, c’est beaucoup plus commun d’avoir de longues scènes au théâtre.

CD : Complètement, surtout que les avocats sont dans quelque chose de théâtral justement. Il y a d’ailleurs beaucoup d’avocats qui font du théâtre. Ensuite, le choix des trois caméras nous permettait aussi d’avoir en permanence une caméra sur Myriem Akheddiou, l’actrice principale, dont le visage était pour nous comme un terrain de jeu. Arnaud parle souvent de filmer des paysages. Le paysage qu’on filmait, c’était vraiment son visage et la façon dont elle va recevoir la parole de l’autre.

C’est un très bon point que vous amené là parce qu’effectivement, très souvent la parole entendue est hors champ tandis que la caméra se concentre en gros plan sur la personne qui reçoit l’information, et par extension, sur l’écoute. Le film est entièrement tourné en format 1.33, l’émotion étant ainsi resserrée sur les visages, à l’instar de ce premier plan tout en tension sur la mère en sueur dont vous parliez tantôt. Et ça, c’est quelque chose de fort parce qu’on vient vraiment sonder le personnage.

CD : Oui, je pense que ce qui est important, c’est la parole. Elle existe maintenant. Les enfants parlent, les mères parlent. Alors on voulait appuyer cette idée : allez-y, parlez, on vous écoute. Nous avons aussi voulu aller un cran plus loin et questionner la façon dont on reçoit cette parole, nous en tant que professionnel, mais aussi en tant que spectateur. Nous aimions l’idée de le mettre dans la position du juge et d’écoutant également, c’était vraiment très important. Et le hors champ, c’était aussi l’idée qu’on ne veut pas voir ce que l’on entend.

Je trouve aussi que de placer le spectateur dans la position du juge, c’est une belle manière d’éduquer le spectateur. Voici comment vous devriez, peut-être éventuellement dans la vie de tous les jours, vous positionner pour, sincèrement et avec empathie, être à l’écoute des mots/maux d’autres personnes. C’est de cette façon-là que vous allez le mieux les aider. C’est ça que je trouvais vraiment intéressant.

CD : Tout à fait.

Tout au long du film, le fils d’Alice, Etienne, a le visage dissimulé sous la capuche de son hoodie en permanence. Ce n’est qu’à la fin du film où il arrivera, après avoir été entendu, à la retirer et à se montrer au grand jour. Avant ça, il passe son temps à se cacher et se protéger de tout ce qui l’entoure, incapable d’interagir socialement. Est-ce que le fait d’invisibiliser Etienne à l’écran était une façon de mettre en exergue le manque d’écoute à son égard? Il passe son temps à raconter son histoire, on l’entend à répétitions mais on ne l’écoute pas. À l’écran il est là, mais on ne le voit pas.

CD : En effet, c’est tout à fait juste. Dans un premier temps, c’est quelque chose qui est venu assez naturellement je pense de tout ce que j’ai pu observer dans mon travail. Dans un second temps, c’était une façon de protéger cet enfant qui joue dans un film soulevant des questions quand même importantes pour son jeune âge. C’est un film sur la protection de l’enfance. Nous nous sommes demandés comment nous pouvions aider Ulysse Goffin à traverser le parcours de son personnage. Faire ce choix-là à 10 ans, ce n’est pas évident.

J’imagine que les deux enfants sur le tournage étaient très encadrés justement par rapport au sujet du film.

CD : Bien sûr. On a beaucoup travaillé avec leurs parents également. C’est vrai que le fait d’invisibiliser les victimes, c’est extrêmement présent. D’ailleurs, une fois qu’on parle, et je le vis aujourd’hui, on nous empêche encore parfois aujourd’hui de parler.

Bien sûr.

CD : Ce n’était pas évident de mettre au monde ce film. Ce sont des enfants qu’on ne veut pas voir et qu’on met de côté. Et il y a aussi le fait que ce sont des enfants qui se sentent agressés en permanence.

Avec sa capuche, il se crée donc un monde protecteur.

CD : Voilà. Il y a, à la fois de l’hypersensibilité, et à la fois quelque chose de l’ordre de l’hypervigilance. Ce sont des enfants qui sont hypervigilants par rapport à toutes les agressions extérieures qu’ils peuvent sentir. Est-ce qu’Étienne va devoir revoir son père bien qu’il ne le souhaite pas comme il l’a stipulé dans une lettre? Est-ce que s’il sort dans la rue, il va tomber sur lui? Et malgré ce tribunal très ouvert prônant une espèce de justice transparente, il confronte les victimes aux agresseurs, puisque même lorsqu’elles sont dans des salles protégées avec ces parois de verre, il est possible de voir son agresseur. Il y a donc toute cette ambivalence-là qui était très importante pour nous.

C’est intéressant que vous parliez de transparence parce que c’est quelque chose qui m’a profondément marqué. Le tribunal est pour moi un décor à part entière dont la blancheur clinique évoque la neutralité et les baies vitrées l’impartialité. J’ai trouvé que le tribunal s’apparente à un théâtre de faux-semblants où les avocats tirent les ficelles de ces marionnettes désarticulées et esquintées par la vie qui doivent mettre à nu leurs émotions et ce, devant leur agresseur. Et le tribunal au-delà de la blancheur et des baies vitrées, c’est aussi ce dédale de couloirs et d’escaliers qui reviennent constamment et renvoient, j’imagine, à la difficulté d’affronter toute cette procédure-là.

CD : Complètement.

La notion du temps est très présente dans le film qui a été tourné en moins de deux semaines, dans une espèce d’urgence comme vous nous disiez au départ. Le système judiciaire, lui, prend son temps. Il est beaucoup plus lent, posé, comme ce très long plan sur le tribunal que l’on découvre après l’apparition du titre du film, agissant presque comme une respiration après la scène d’ouverture toute en tension. Filmé en plongée, sa forme arrondie est tronquée comme pour nous signifier l’impossibilité d’en faire le tour et d’en comprendre tous les rouages ainsi que la difficulté à pouvoir en sortir. Selon moi, il amène le spectateur à se préparer à ce que vivent les familles justement, dans la complexité du processus judiciaire.

CD : Oui, ça c’est très juste. Merci de cette idée-là parce qu’elle est chouette. Il y avait, encore une fois, cette idée de justice écrasante. On les voit en bas, tout petits, qui arrivent dans cet espace immense dont ils ne connaissent pas tous les rouages, et comme vous le dites très justement, dont ils ne peuvent pas en faire le tour. Merci de cette remarque-là, parce qu’elle me plaît. Ils sont tout petits, ils vont rentrer dans cet espace où on les pense en sécurité, alors qu’ils ne le sont pas vraiment. D’ailleurs, la scène qui suit où elle passe les portiques de sécurité, c’est encore un endroit où le père peut arriver à n’importe quel moment.

La mère est sur le qui-vive, sur les nerfs.

CD : Oui elle est vraiment très attentive à ce qui se passe derrière comme devant.

Elle dit même aux policiers de ne pas toucher ses enfants lorsque les portiques de sécurité sonnent.

CD : Voilà, il y a la question de la protection. Avec Myriem Akheddiou, on a aussi cherché à travailler autour de l’animalité. C’est un peu comme une mère louve, et d’ailleurs, elle a très vite apporté une peinture avec une représentation de mère louve parce que ça lui faisait penser à son personnage. Alice est à la fois dans la retenue et dans la protection de ses enfants au début du film, puis, au fur et à mesure de l’audience, elle va reprendre sa place, jusqu’à devenir elle-même, pas spécialement dans l’agression mais elle va attaquer pour défendre ses petits, pour rester dans le vocabulaire animalier.

Il y a quand même vers la fin du film, cette phrase terrible qu’elle prononce : « qui voudrait maintenir un lien avec son violeur ? ». Ça m’a fait penser à Grâce à Dieu de François Ozon (notre critique ici) lors d’une scène où le personnage de Swann Arlaud est amené à revoir son agresseur qui l’interpelle comme si rien ne s’était passé. Est-ce que selon vous, il faudrait repenser cette manière d’aborder les victimes dans l’encadrement? Tantôt au début de l’entrevue, vous disiez que les départements de justice ne se parlent pas spécialement entre eux. Dans On vous croit, vous amenez votre expertise en tant que professionnelle de la santé dans la scénarisation du film alors je me demande peut-être naïvement mais pourquoi il n’y a pas des gens comme vous, avec cette écoute et cette empathie au cœur de ce sujet sensible pour encadrer les juges, les procès? Pourquoi lorsqu’on va porter plainte à la police, les gens ne sont pas formés adéquatement sur la façon de recevoir ce genre d’informations? C’est quelque chose qui m’émeut vraiment, que je ne trouve pas normal et que je ne comprends pas.

CD : Oui, je l’entends dans votre parole. C’est très émouvant. C’est une histoire que j’ai traversée aussi en tant que maman. C’est un film de cinéma, c’est une fiction, c’est l’histoire de ce personnage d’Alice que j’ai traversée. Mais en réalité, peu importe, on est tellement de maman à avoir traversé ces histoires. C’est vrai qu’aujourd’hui, comme je le disais tout à l’heure sur les patients experts, je pense qu’il faut s’appuyer sur des personnes qui connaissent, comme vous l’avez très justement dit, un petit peu de leur place, ces choses-là. Avec Arnaud, on a rencontré lors d’un festival un monsieur qui vit ici au Québec et qui était vraiment très touché par le film. Il nous a dit être très ému parce que le sujet du film est pensé différemment ici. C’est vrai qu’il y a des pays qui sont plus novateurs que d’autres et sur lesquels on peut également s’appuyer comme l’Espagne.

C’est vrai qu’il y a des choses qui sont mises en place progressivement comme la justice restaurative. (Voir notre entrevue ici avec Jeanne Herry pour Je verrais toujours vos visages).

CD : Voilà, il y a la justice restaurative et il y a aussi l’accompagnement. Aujourd’hui, il me parait primordial de repenser les espaces médiatisés, ces lieux où on permet au père de maintenir un lien avec son enfant. Il faut absolument repenser ce système. Comme le dit Alice, qui voudrait maintenir un lien avec son enfant /violeur? ? Et pourquoi mes enfants sont-ils obligé de le faire ? Sur ces lieux de médiation, lorsqu’il s’agit de victime, lorsqu’il s’agit d’inceste, ce n’est pas la peine de garder du lien. Le juge Édouard Durand, un juge français très engagé avec lequel on a beaucoup travaillé, fait vraiment le parallèle. En tout cas, l’étymologie du mot victime, c’est le lien. Donc rester une victime, c’est garder ce lien, c’est pourquoi il y a ces lieux de prévention et d’accompagnement. Mais à un moment donné, on peut se délier de sa victime. Et je pense que c’est sur ce point sur lequel il faut vraiment travailler. Garder du lien, c’est ne pas pouvoir se reconstruire. Il y a une différence entre le lien, la rencontre, la parentalité et l’autorité parentale. Lorsqu’il y a effraction de cette façon, c’est-à-dire une effraction psychique, parce qu’on a été violé par son père, alors le lien, il doit être rompu.

L’autorité parentale n’a plus lieu d’être, en fait.

CD : Elle n’a plus lieu d’être. Il y a ça qui est extrêmement important. Puis, au départ de la procédure, il y a quelque chose d’extrêmement important, ce sont les mesures de protection. Il faut vraiment mettre l’enfant en sûreté. C’est-à-dire qu’il n’y ait plus de lien tant que la procédure n’est pas actée. Plus de rencontre, pas d’obligation de l’enfant à revoir son père, parce que c’est extrêmement, extrêmement violent.

Oui, surtout que ça nous renvoie encore une fois à la notion d’écoute. Je ne sais pas si vous avez vu le film documentaire québécois de Monic Néron et Émilie Perrault, La Parfaite Victime, sorti il y a trois ans.

CD : Non, je n’ai pas vu.

Ce qui m’avait interpellé dans le film, ce sont les attentes envers les victimes qui se doivent d’être irréprochables. Dans une séquence, on nous explique que si la victime ne se souvient pas de certains détails, on est en droit de mettre en doute sa vérité et si elle est en mesure d’apporter des détails, on va aller la questionner sur des choses encore plus précises pour discréditer sa parole. Et en fait, quoi qu’il se passe, quoi que fasse la victime, elle est condamnée d’avance. Il n’est pas facile de trouver le courage de porter plainte, surtout quand on voit le taux de pourcentage de gens condamnés. Parce qu’il faut toujours que ça se fasse hors de tout doute raisonnable soit.

Seulement quand on prend le cas d’Etienne qui répète la même histoire, inlassablement, qui a vu plusieurs spécialistes parce qu’il fait de l’encoprésie, que plusieurs rapports témoignent de troubles physiques, à quel moment lorsqu’on accumule les preuves tangibles, qui plus est physiques, concernant un gamin de 10 ans, il est encore possible de penser qu’il ment? C’est d’ailleurs le point de départ du film de Thomas Vinterberg, The hunt, au demeurant intéressant sur le traitement du sujet. Néanmoins ici, dans votre film, le personnage d’Étienne est détruit psychologiquement et physiquement, avec preuves à l’appui. On a des spécialistes qui peuvent témoigner, comme vous le disiez plus tôt, qui savent aussi repérez les signes physiques et émotionnels chez les enfants. Pourquoi on ne ferait pas davantage confiance à ce système ? Pourquoi ça ne suffirait pas ?

CD : Il faut que ça suffise. Mais c’est vraiment très douloureux pour tout le monde, parce qu’il y a ce que vous dites sur l’encoprésie, mais il y a aussi le moment où l’enfant raconte qu’il est hors de lui. Il se voit au-dessus de son propre corps.

Oui, le phénomène de décorporation ou de dissociation du corps.

CD : Voila. La dissociation et aussi cette sensation d’écrasement. Comment un enfant peut parler de cette sensation d’écrasement ?

Il n’a pas les mots encore.

CD : Il n’a pas les mots. Et il faut une force incroyable pour tenter d’en trouver. On voit bien combien il est difficile en tant qu’adulte de révéler ces violences-là, c’est déjà extrêmement compliqué. Alors un enfant…

Et on lui reproche presque de ne pas avoir les mots. L’avocat des enfants insiste même sur le fait qu’Etienne ne lui en a jamais parlé. Mais on parle d’un enfant de 9 ans qui n’a pas encore la maturité émotionnelle pour expliquer ce qu’il vit car il est difficile pour lui de le conscientiser. Lorsqu’on on vit des violences physiques si fortes, à tel point qu’on en vient à s’extraire psychologiquement de son propre corps pour mettre une distance avec la douleur ressentie, c’est que quelque chose de grave s’est passé. Et voir son père, c’est retomber dans cet état de souffrance extrême. C’est pour ça, comme vous le disiez, qu’il faut rompre le lien avec son abuseur. C’est pour ça qu’Etienne met sa capuche, c’est la seule façon qu’il a trouvé pour se protéger du monde extérieur et s’en crée un réconfortant où il ne va pas se sentir attaqué en permanence. Ce sont ces signes-là qu’il faut écouter davantage lorsqu’ils apparaissent.

CD : Bien sûr. On n’écoute pas et on n’implique pas assez les enfants. Et la question du doute que vous avez pointée là tout de suite, elle existe pour les victimes tout le temps. Pour les victimes, pour les parents également, pour la mère quand elle dit au début ne pas vouloir y croire. C’est impensable que son enfant ait vécu ça.

Au début, c’est vrai, on ne peut pas en entendre parler parce qu’on se dit que ça va être trop dur. Un enfant malade, on a de l’empathie pour lui, un enfant victime, on se tait face à lui.

Est-ce que ce n’est pas parce que les gens ne savent pas non plus quoi dire dans ces moments-là? 

CD : Bien sûr. On ne sait pas quoi faire et puis c’est extrêmement violent. Parce que lorsqu’on nous en parle, ne serait-ce que d’entendre les mots, on finit par avoir les images.

Oui, et c’est insoutenable.

CD : Et l’enfant, lorsqu’il repense à ça, c’est extrêmement dur pour lui. C’est pour ça que de lui redemander sans cesse de réexpliquer, c’est lui faire revivre son agression en quelque sorte.

Parce que pour la justice, si vous répétez le même discours trois, quatre fois, on va avoir plus de facilité à vous croire, mais effectivement, pour les victimes, c’est très dur.

CD : Et cette question du doute, elle est toujours là. Elle est toujours là de la part des agresseurs, comme de la part des victimes. Parce que le doute, je dirais, nous permet de supporter l’horreur. Ce doute, je le vois à travers mon métier d’infirmière lorsque je fais des annonces de séropositivité par exemple. Je rencontre des gens dans cet espace-temps où on ne sait plus vraiment où l’on est et où on se demande si ce qu’on vient d’entendre est vrai ou pas.

Cela permet de supporter l’insupportable.

Et le fait de finir sur le titre du film, On vous croit, c’était pour vous une façon de dire que la justice n’est pas encore rendue là mais qu’elle y travaille? Je trouve que c’est déjà une forme d’espoir.

CD : La justice est compliquée, c’est ça que dit la juge Natali Broods. On voulait cette parole-là, très posée, où le poids des mots était extrêmement important. Quand elle dit On vous croit, pour nous, ce titre-là était une forme de reconnaissance par rapport aux victimes.

Je pense que ce que traverse cette maman lors de cette matinée d’audience et d’une grande intensité. Lila, la sœur adolescente d’Etienne, transgresse la justice en enregistrant sa rencontre avec l’avocat des enfants car elle n’a plus confiance dans le monde des adultes. Elle veut également garder des preuves de ce qu’il s’est passé pour les transmettre à sa mère qui, malgré le long parcours de l’audience, finira par se reconstruire un petit peu. Elle a eu la parole, on ne la lui a pas coupée. Elle a pu poser les choses. On lui dit on vous croit, elle l’a entendu et je pense comme le dit très justement le juge, ce film permet de remettre les choses à l’endroit, à leur place. C’est important de le dire.

***
Cette entrevue a été réalisée dans le cadre du Festival de films Cinemania 2025.
***

Durée : 1h18
Crédit photos : Copyright Jour2Fête
Crédit photo de couverture : Alexandre Blasquez

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *