Merrily We Roll Along : La magie d’un trio

États-Unis, 2025
Note : ★★★1/2

Maria Friedman signe ici un objet hybride : un film-captation qui prolonge sa propre mise en scène acclamée au Hudson Theatre de New York tout en tentant, avec une réelle générosité, de repenser l’expérience scénique pour l’écran. On sent une affection profonde pour Stephen Sondheim et un désir sincère de célébrer la chimie irrésistible du trio Jonathan Groff, Lindsay Mendez et Daniel Radcliffe, dont les performances ont marqué Broadway entre 2023 et 2024. Cette volonté de transmission, palpable du début à la fin, se heurte toutefois aux difficultés inhérentes au passage du théâtre au cinéma.

Cette comédie musicale retrace vingt ans de la vie de trois amis : Franklin Shepard (Groff), compositeur en pleine ascension; Mary Flynn (Mendez), autrice fidèle et lucide; et Charley Kringas (Radcliffe), parolier et dramaturge au talent incisif. Racontée à rebours, l’histoire s’ouvre sur la fin de leur amitié pour remonter vers ses débuts, le moment où tout est possible, où tout peut être rêvé. Au fil du récit se dessine la lente fissure de leur trio, miné par les ambitions, les renoncements et les dérives d’une industrie qui récompense autant qu’elle dévore. Merrily We Roll Along devient ainsi le portrait doux-amer des compromis, des loyautés et du prix parfois vertigineux du succès.

Filmer une comédie musicale conçue pour la scène demeure un exercice délicat. Capturer Merrily We Roll Along, œuvre dont la charge émotionnelle repose sur l’effritement d’une amitié, l’est encore davantage. L’intimité théâtrale n’est pas l’intimité cinématographique : l’une se vit dans la distance, l’autre nous happe par le visage des interprètes. Parce que Merrily We Roll Along ne s’inscrit pas dans le spectacle aux numéros à grands déploiements que l’on pourrait s’attendre d’une comédie musicale de Broadway : tout se joue dans les nuances, dans la complicité, dans les fissures de trois trajectoires humaines.

Les éclairages constituent le principal point d’accroche. Efficaces sur scène, ils deviennent parfois maladroits à l’écran : ombres abruptes, détails normalement imperceptibles au théâtre. Sur grand écran, ces choix esthétiques atténuent à l’occasion la lecture émotionnelle des interprètes.

Les acteurs habitués à la caméra — Groff et Radcliffe en tête — s’adaptent avec une précision admirable. Ils modulent, retiennent, ajustent. Ils nous donnent alors accès à une intériorité précieuse, impossible à voir au théâtre. Tous n’y parviennent pas aussi aisément, ce qui crée parfois une légère dissonance entre intention et résultat. La scène du divorce en est un exemple frappant. Il n’y a rien à reprocher à Katie Rose Clark (qui interprète Beth Shepard), mais son entrée en scène paraît surjouée, alors qu’elle est simplement théâtrale. De la salle, cette scène était bouleversante, au cinéma, elle détonne. D’autant plus qu’il s’agit de notre introduction au personnage. La question n’est jamais celle du talent, mais bien du contexte.

Friedman multiplie également les inserts de membres du chœur dans les transitions entre les différentes périodes de l’histoire, choix audacieux et pas toujours convaincants. On sent l’hésitation constante entre assumer pleinement la frontalité du théâtre ou embrasser une grammaire filmique plus assumée. À force de naviguer entre les deux, la captation flotte parfois dans un entre-deux qui dilue l’émotion au lieu de l’amplifier.

Plus surprenant encore : l’effacement quasi complet de l’environnement théâtral. Aucun plan large du Hudson Theatre, aucun aperçu de la salle, aucun musicien pourtant constamment présents sur scène, et très peu de respiration visuelle pour rappeler que ce que nous voyons est avant tout un spectacle devant un public. L’approche a le mérite d’être cohérente : concentrer toute l’attention sur l’histoire et les acteurs. Mais ce choix prive la captation d’un supplément d’âme. Dans un musical qui parle autant de communauté théâtrale, cette absence crée un vide un peu étrange. Surtout qu’on sait être face à une captation.

Pourtant, malgré ces limites formelles, le cœur de Merrily We Roll Along demeure intact. L’histoire imaginée par le légendaire Stephen Sondheim (West Side Story, Sweeney Todd, Gypsy) continue de frapper droit au cœur, et la dynamique du trio est suffisamment forte pour transcender les obstacles du médium. Groff irradie d’une intensité contenue et intérieure, Radcliffe livre une performance brillante d’intelligence comique et de précision rythmique, et Mendez, irrésistible Mary, trouve un équilibre parfait entre drôlerie et amour tragique. Leur complicité traverse la caméra avec une sincérité rare. On comprend aisément pourquoi Groff et Radcliffe ont été récompensés aux Tony Awards en 2024.

La captation trouve alors son sens : non pas remplacer l’expérience théâtrale, mais l’accompagner. Elle offre un accès privilégié au jeu des trois interprètes : leurs regards, leurs respirations, leurs fragilités. Mais en sacrifiant, inévitablement, certains éléments essentiels de la scène. L’expérience n’est pas équivalente, mais bien différente, complémentaire.

Ce Merrily We Roll Along filmé s’adresse avant tout à celles et ceux qui ont déjà été touchés par la production et souhaitent replonger dans cette émotion, revoir une scène, entendre à nouveau « Old Friends » véritable hymne de l’histoire, ou simplement retrouver la complicité du trio. Pour eux, pour moi, la captation fonctionne, parfois même avec une force inattendue.

Les novices y trouveront un spectacle solide, attachant, souvent charmant, même s’il ne transmet pas la déflagration artistique vécue dans la salle du Hudson Theatre. Mais il ne faut surtout pas bouder son plaisir : Merrily We Roll Along, sous n’importe quelle forme, reste une plongée dans l’une des partitions les plus touchantes de Sondheim.

***

Durée : 2h30
Crédit photos : Universal Pictures

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