Song Sung Blue : Le tonnerre n’est jamais bien loin

États-Unis, 2025
Note : ★★★

Craig Brewer, que l’on associe au costaud Hustle & Flow ou à la transpiration inquiétante de Black Snake Moan, opère ici un virage assumé vers un cinéma plus frontalement populaire. Song Sung Blue s’inspire de l’histoire vraie de Lightning and Thunder, couple de Milwaukee devenu célèbre pour son band hommage à Neil Diamond. Brewer abandonne toute tentation de cynisme pour livrer un film généreux, parfois prévisible, mais profondément sincère, porté par l’énergie séduisante de Hugh Jackman et Kate Hudson. Un long métrage qui croit, sans ironie, au pouvoir de la musique comme seconde chance.

Dès son premier tiers, le film s’emploie à reconfigurer notre regard sur ses protagonistes. Le réalisateur semble anticiper et assumer certains jugements hâtifs que l’on pourrait poser sur Mike et Claire. Ils sont dans un certain déni de la réalité, un peu pathétiques, artistes ratés aux allures de copies pâles des « vrais » artistes qu’ils personnifient avant de devenir Lightning and Thunder. Des perdants sympathiques, certes, mais des perdants tout de même. Le cinéaste joue volontairement avec ces a priori pour mieux les désamorcer : il sait que le charme opérera.

Mike est divorcé, père d’une adolescente qu’il voit trop peu, ancien vétéran du Vietnam, alcoolique fonctionnel traînant des traumatismes enfouis. Claire, de son côté, élève seule ses deux enfants, une adolescente et un jeune garçon, tout en tentant de maintenir une santé mentale plutôt fragile. Leur rencontre n’est pas celle de jeunes artistes promis à l’ascension, mais bien celle de « late bloomers », ces adultes qui persévèrent et croient que la musique n’a pas d’âge. C’est là que Song Sung Blue trouve une partie de sa justesse : entre le pathétique et l’aspiration.

Brewer se permet une mise en scène ludique, parfois même légère, dans ses transitions et ses ellipses. Les avions qui ponctuent les scènes de la maison de banlieue sont le symptôme de la situation moins qu’idéale de Mike. L’utilisation du répertoire de Neil Diamond structure le récit émotionnel. Sweet Caroline, sans doute la chanson la plus emblématique du chanteur, accompagne le sommet de leur succès. On fredonne les « pan pan pan » avec le duo alors qu’ils filent le parfait bonheur, entre leur mariage et leur performance en première partie de Pearl Jam. Ce qui est un fait véridique. The lightning strikes! / La chance frappe!

Le scénario, toutefois, choisit de s’aligner entièrement sur l’obstination de son personnage principal. Mike doit performer, coûte que coûte, allant jusqu’à mettre sa vie en danger. Le film adopte ce point de vue : son aveuglement devient un moteur dramatique. L’inquiétude et les la prudence sont reléguées aux personnages secondaires qui portent un regard sur eux, les enfants en première ligne. Mike et Claire, eux, avancent, convaincus que le déni est parfois une condition nécessaire à la réussite. Cette structure a ses limites : les répercussions sur les proches sont souvent esquissées plutôt qu’explorées.

Puis vient le tonnerre. Alors que Claire jardine, un chauffard perd le contrôle de son véhicule. Elle survit, mais perd une jambe. Le film bascule alors dans un autre régime. Si la première partie incarnait cette chance imprévisible vers le succès (lightning), l’après-accident est dominé par l’inquiétude assourdissante du tonnerre. La musique s’efface presque entièrement, laissant place au silence, à la dépression, à la remise en question. Cette fracture, franche et brutale, donne au récit une densité inattendue et empêche Song Sung Blue de sombrer dans le simple success story.

C’est aussi dans cette seconde moitié que Hugh Jackman révèle pleinement son registre dramatique. Longtemps associé aux superhéros ou aux comédies musicales (The Music Man sur Broadway ou Les Misérables et The Greatest Showman au cinéma), il retrouve ici une vulnérabilité dramatique qui lui va bien. Kate Hudson lui répond avec une performance efficace qui sait nous faire vivre quelques émotions. Ensemble, ils forment un duo charmant, parfaitement conscients de leur pouvoir de séduction, mais suffisamment ancrés pour ne jamais trahir la fragilité de leurs personnages. Le concert final rappelle d’ailleurs à quel point Jackman est une bête de scène, un de ses talents rarement capté avec autant de générosité au cinéma.

Au-delà de ses qualités narratives ou de ses interprétations, Song Sung Blue affirme avant tout la fonction cathartique de la musique. Mike et Claire ne deviennent pas des stars planétaires ; ils réécrivent simplement leur destin, à leur hauteur. Et c’est précisément dans cette modestie que réside la force du film. Cette histoire vraie inspire sans grand discours, sans posture héroïque, mais avec une foi désarmante dans la capacité de l’art à recoller les morceaux.

Dans un paysage cinématographique souvent dominé par l’ironie ou le désenchantement, Song Sung Blue ose la sincérité. On peut alors lui pardonner son enrobage dit plus populaire. Et en 2025, c’est peut-être exactement le genre d’histoire dont on a besoin.

***

Durée : 2h13
Crédit photos : Focus Features

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