Entrevue de Nadia Melliti, pour La Petite Dernière

Synopsis : Fatima, 17 ans, est la petite dernière. Elle vit en banlieue avec ses sœurs, dans une famille joyeuse et aimante. Bonne élève, elle intègre une fac de philosophie à Paris et découvre un tout nouveau monde. Alors que débute sa vie de jeune femme, elle s’émancipe de sa famille et ses traditions. Fatima se met alors à questionner son identité. Comment concilier sa foi avec ses désirs naissants ?

*

À 23 ans, vous venez de gagner le prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes pour La petite dernière, le troisième long métrage d’Hafsia Herzi. On vous a repéré dans la rue lors d’un casting sauvage. J’ai lu que vous n’étiez pas une personne qui aime s’exposer. Pourquoi avoir alors accepté ce rôle au cinéma, qu’est ce qui a motivé votre décision?

Nadia Melliti : Ce qui a fait que j’ai accepté, c’est d’abord la complexité du personnage et la curiosité. Au départ, quand j’ai été repérée par cette directrice de casting dans la rue, je me suis dit : « c’est quand même étrange que des personnes fassent ça dans la rue ». Je suis tellement éloignée de cette culture ciné que je ne connaissais pas du tout les principes d’un casting sauvage. Et quand je suis revenue par la suite et que c’est devenu enfin crédible, c’est là où j’ai réalisé que c’était réel. C’est quand même une expérience à tenter dans une vie. En tout cas, j’avais envie de découvrir le grand inconnu, de découvrir ce qui se passe derrière cette porte de casting, de voir si quelque part ça allait être amusant. Je l’ai vraiment vu comme un défi au départ. Aujourd’hui la question de l’anonymat n’est plus présente dans ma vie puisque je suis exposée maintenant. C’est vrai que je suis de nature assez…

Discrète?

NM : Oui, totalement. Ce trait de caractère ressemble aussi un peu au personnage.

J’ai lu que vous n’avez avisé vos proches de ce tournage qu’au moment de partir à Cannes.

NM : En effet.

Est-ce que c’est le jugement des autres qui vous faisait peur ?

NM : Non, du tout.

Du tout ?

NM : Du tout.

Pourquoi vous n’en avez pas parlé avant alors ?

NM : Je pense que j’avais besoin de garder ma concentration. Parfois, quand on parle à nos amis ou qu’on exprime des choses qu’on est en train de faire, elles perdent de leur substance.

Vous craigniez que ça vous porte malchance?

NM : Je n’avais surtout pas envie que ça m’échappe. Je pense que ça m’a beaucoup aidée pour interpréter ce personnage, pour me concentrer. C’est un personnage aussi qui lutte intérieurement. Pour l’incarner, j’avais moi aussi besoin de lutter face à ce manque d’expérience dans ce domaine. Ça veut dire que chaque soir, quand je quittais le plateau et que je me retrouvais dans ma chambre d’hôtel, il n’y avait que moi et moi seule pour résoudre toutes les questions que j’avais vis-à-vis de ce personnage et pour trouver des solutions dans l’interprétation que je devais en faire.

Comment vous vous êtes préparée dans cette interprétation justement ?

NM : Je me suis préparée en plusieurs étapes. La première, ça a été de faire les castings et les répétitions avec la directrice de casting. À la lecture du roman de Fatima Daas, là, il y a eu un travail d’imagination qui a été élaboré en reprenant des éléments fondamentaux. S’en est suivie la rencontre avec l’écrivaine où là, j’ai pioché des choses qui la composent : ses caractéristiques physiques, sa personnalité, la façon dont elle va me proposer un café, comment elle bouge, comment elle s’assied, comment elle est habillée…Je lui ai volé ces éléments-là.

La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films
La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films

Dans le fond, vous êtes allée chercher une sorte de mimétisme pour coller au plus près du personnage.

NM : C’est ça. Puisque c’est un récit d’autofiction, j’ai voulu piocher chez Fatima Daas ces informations-là. Ensuite, il y a eu la rencontre avec Hafsia Herzi qui a été une superbe coach durant toute l’aventure. Elle a effectué un travail de direction incroyable envers ses acteurs et ses actrices. Elle nous a énormément aidés en nous transmettant son expérience, d’autant plus qu’elle est elle-même actrice.

À ce propos, avez-vous eu la sensation sur le tournage que la direction et l’approche de la réalisatrice était la même envers les actrices non professionnelles qu’elle dit avoir choisi pour apporter plus de réalisme? Vous êtes-vous sentie libre dans l’interprétation?

NM : En tout cas, je n’avais pas envie de paraître non professionnelle. Ça a été mon objectif numéro un dès que je suis arrivée sur le plateau de tournage. Je me suis dit : « Nadia, tu ne regardes surtout pas la caméra parce que c’est une erreur de débutant et il ne faut pas que tu paraisses comme tel ». En tout cas, j’avais envie de rendre fières les personnes de cette communauté, d’être fière de moi, mais aussi de rendre fière ma réalisatrice parce qu’elle m’a fait confiance alors que je n’avais pas du tout d’expérience dans ce domaine. Je me disais également qu’il y a des personnes dont c’est le rêve d’être acteur. Ces gens-là font des écoles de théâtre qui coûtent une blinde. Je n’avais pas envie de les décevoir. J’ai alors mis la barre des exigences très haut et je me suis dit qu’il fallait que je me donne à fond. Il n’y avait pas d’autre solution.

Cette détermination et cette volonté, elles vous viennent du sport ?

NM : Je pense que oui.

Parce que vous êtes sportive de haut niveau, non?

NM : Pas vraiment, mais j’ai failli le devenir.

C’est à cause de votre accident?

NM : Oui, j’ai fait deux mois de chaise roulante.

Je le sens très fort cet acharnement dans le travail, cette volonté de bien faire. Tantôt, vous disiez que malgré le fait que vous n’étiez pas actrice professionnelle, vous avez pioché des choses en rencontrant Fatima Daas. Vous aviez donc à cœur de rendre le plus fidèlement possible l’intériorité du personnage?

NM : Oui. Et c’est très important. Quand on vous fait confiance, vous n’avez pas envie de décevoir.

Est-ce que c’était aussi important pour vous de partager les préoccupations du personnage, ou, au contraire, vous étiez excitée de vous mettre en danger et d’aller interpréter un personnage qui était loin de votre réalité ?

NM : Les deux. C’était intéressant parce que c’est quand même une incarnation complexe. Il faut, entre autres, connaître cette communauté, en tout cas se renseigner sur elle. Et d’ailleurs, c’est ce qu’a fait la réalisatrice. Elle est allée dans des soirées parler des problématiques que vivent ces personnes-là. Elle a eu des discussions bouleversantes qu’elle m’a par la suite racontées. J’ai été très choquée par certaines histoires que vivaient les personnes de cette communauté qui peuvent être virées de chez elles en raison de leur sexualité. Je trouve ça horrible. En tout cas, je suis très empathique à l’égard de ces gens qui vivent ça dans la réalité. De plus, ces personnes-là ne sont pas du tout représentées dans le cinéma français, de le réaliser, ça m’a encore plus donné envie de m’investir dans le projet.

C’est vrai que des rôles de maghrébin homosexuel, il n’y en a pas eu beaucoup. Et quand ça arrive, ce sont souvent des rôles de faire valoir de second plan. Je pense notamment à Salim Kechiouche qui est un acteur exceptionnel mais sous-employé. À plusieurs reprises, il a incarné une certaine image du fantasme gay sans pouvoir jouer autre chose que ce portrait réducteur (Les amants criminels de François Ozon en 1999 ou encore Grande école de Robert Salis en 2024). Ce n’était jamais le personnage principal. C’est dommage. Alors un personnage lesbien, qui plus est musulman et pratiquant…

NM : Ça n’existait pas.

Effectivement.

Et ça ne vous a pas fait peur pour un premier rôle, d’incarner un personnage aussi complexe dans son rapport à la religion et à la sexualité?

NM : Dans tous les cas, il est complexe ce personnage.

C’est sûr. Ce que je voulais évoquer tantôt avec le jugement et le regard des autres, c’est la discrimination que l’on peut vivre au sein d’une communauté lorsqu’on vit une différence, qu’elle soit raciale, religieuse ou en lien avec l’identité de genre. Vous auriez pu être fragilisée par cet environnement et cette exposition pour interpréter le personnage. Néanmoins, vous avez réussi à faire fi de tout ça.

NM : J’ai toujours été comme ça. Dès mon plus jeune âge, quand je pratiquais le football, j’avais énormément de commentaires du style : « t’es un garçon ». J’avais des copines qui ne voulaient plus jouer avec moi parce que je passais tout mon temps à jouer à la récré avec les balles en mousse des gars. Et elles me disaient : « on n’a pas envie de jouer avec toi, t’es un garçon, tu fais un sport de garçon ». Bien sûr, je me suis sentie exclue, mais en même temps, ça m’a donné de la force et ça m’a aidé dans ma construction. En grandissant, je me suis forgé un caractère un peu dingue. Du coup, j’ai appris très tôt à me passer des commentaires des autres. Et là, ce que j’ai retrouvé dans cette histoire, c’est la question de l’émancipation.

La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films
La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films

Oui, bien sûr. Elle est très présente.

NM : C’est un personnage qui tente de concilier deux choses qui semblent, a priori, inconciliables par la société. Parce que dans la société, on véhicule quand même des normes qui sont jugées souhaitables, voire acceptables, par, on l’imagine, une certaine élite à laquelle tout le monde n’appartient pas. Cette même élite qui favorise, dans bien des cas, l’exclusion et non l’intégration de cette communauté. Dans le sport, j’ai toujours été pour l’inclusion des gens. Je n’ai jamais été contre eux. Au contraire, je suis pour l’amour, pour le vivre ensemble, pour l’intégration. Et le sujet de ce film, pour moi, c’était aussi une façon de dire qu’on s’en fout de ce que pense la société. Il faut que ces personnes soient représentées. Pourquoi est-ce que ce seraient nos ennemis? Ce sont des êtres humains comme nous. Ils ont deux bras, deux jambes, un cœur, des rêves, des ambitions. Ils ont envie de se marier. Il est où le problème?

Avez-vous eu la chance de grandir dans un milieu qui vous a permis d’avoir cette pensée disons, plus progressiste? Est-ce que c’est ça aussi qui vous a permis d’accepter le rôle, d’être bien entourée ?

NM : J’ai grandi dans un petit quartier d’une banlieue parisienne. Je suis également d’origine algérienne. J’avais donc des similitudes avec le personnage concernant la dimension familiale, mais aussi la dimension sociale vu que je suis aussi à la faculté. Cette émancipation intellectuelle, je l’ai vécue quelque part. Je pense que cette pensée progressiste est venue par le sport, mais aussi par ma famille qui est très ouverte d’esprit. On a toujours été pour l’amour des siens, mais aussi l’amour des autres. Et je pense que ça, c’est hyper important.

C’est sûr que ça a dû vous aider dans votre construction.

NM : Oui. Quand tu es très jeune et que tu grandis, tu te construis autour de ces pensées limitantes. Je trouve ça horrible. J’ai reçu beaucoup de récits sur les réseaux sociaux, notamment celui d’une dame qui m’a dit : « j’ai 40 ans, mon père est décédé depuis peu. Je n’ai jamais pu lui dire un mot sur mon identité et je vais vivre avec ça jusqu’à la fin de ma vie. Je regrette tellement ces moments où j’aurais pu lui parler, mais il n’est plus là ». Ça m’a énormément touchée parce que j’ai grandi sans mon papa. Malheureusement, il est décédé quand j’étais jeune.

Comme la réalisatrice Hafsia Herzi d’ailleurs.

NM : Oui, tout à fait. Et quand j’ai entendu son récit, ça m’a énormément touchée parce que je sais ce que c’est que de perdre un parent, c’est déjà tellement intense. En plus de ce deuil à faire, cette demoiselle n’a pas pu lui dire tout ce qu’elle voulait en temps et en heure. C’est très triste. En fait, je ne comprends pas ce que ça peut faire à certains individus que des personnes s’aiment. L’amour, c’est quand même le sentiment le plus beau au monde.

Et le plus universel.

NM : Tout le monde n’a pas la chance de le vivre. Et quand ces personnes-là le vivent, on le leur reproche.

La différence fait malheureusement peur. Il n’y a rien de criminel à s’aimer, mais cela fait peur à beaucoup de gens parce qu’ils ne vivent pas cette différence et ne la comprennent pas.

NM : Oui et j’ai vu dans ce film une forme de rébellion face à la société.

Je sens qu’il vous anime.

NM : Oui, il m’anime énormément parce que depuis toute jeune, j’ai vraiment vécu ces réflexions. Et plus tard, en me construisant, j’ai toujours été contre l’exclusion des gens. À travers la pratique sportive, j’avais des personnes autour de moi au collège et au lycée qui étaient en situation de handicap, qui avaient le diabète, qui étaient en surpoids…Et je voyais comment mes camarades se comportaient avec elles. C’était horrible. Je prenais toujours la défense de ces personnes-là car selon moi, il n’y a aucune différence à faire. Ce sont des êtres humains, comme tout le monde. Je ne comprends pas pourquoi on devrait mettre les gens dans des cases comme on l’a fait avec moi lorsque j’étais beaucoup plus jeune. « Toi t’es un garçon parce que tu fais un sport qui est dit masculin ». Je suis juste une femme qui kiffe le football en fait. Je ne veux pas qu’on m’enferme dans une case.

Et en parlant de football, est-ce que tu as eu la chance de voir le film iranien Offside (2006) de Jafar Panahi?

NM : Non.

Offside, Copyright D.R.
Offside, Copyright D.R.

On t’en a parlé déjà ?

NM : On m’en a parlé, mais je ne l’ai pas vu.

Pour situer le film, le réalisateur aborde l’interdiction pour les femmes d’assister à des rencontres sportives. Opposé à cette loi iranienne qui l’avait indirectement touché lorsque sa fille s’était vu refuser le droit d’assister à un match de football, il a voulu dénoncer les inégalités de traitement entre hommes et femmes. Pour ce faire, il a décidé de prendre des acteurs non professionnels pour accentuer le réalisme et pour que les spectateurs puissent mieux s’identifier aux comédiens. Offside a été censuré en Iran parce que l’état considère que certaines scènes pourraient encourager les femmes à manifester. Presque 10 ans après la sortie du film, une jeune femme anglo-iranienne, Ghoncheh Ghavami, a même été arrêtée et condamnée pour avoir manifesté contre l’interdiction faite aux femmes d’accéder à un match de volley-ball. Il semblerait qu’Hafsia Herzi ait les mêmes préoccupations que le réalisateur iranien, à savoir faire évoluer les codes et les mentalités.

NM : C’est tout à fait ça.

Tu incarnes une femme musulmane pratiquante et lesbienne. Est-ce que tu as conscience de l’image que tu véhicules à travers cette histoire et du poids social que c’est d’incarner un personnage de la sorte?

NM : Oui, j’en ai conscience et j’en suis très fière. Je suis fière que cela dérange et je suis fière que cela crée des débats qui permettent de faire reculer les limites de l’intolérance. À un moment donné, il faut arrêter de les ghoster ces personnes-là. Elles existent. Et ce film les met en lumière en leur donnant une voix. Et ça, c’est génial. Parce que le cinéma, c’est un grand moyen d’expression. C’est son objectif premier. Ce n’est pas de faire de la science-fiction, d’inventer des choses, même si parfois, c’est en lien avec ce qu’il se passe (intelligences artificielles etc.) Dans le réalisme pur, selon moi le cinéma doit être utile. Et à mon humble avis, je n’ai aucune expertise dans ce domaine, je n’ai pas de carrière, je ne vais pas faire comme si j’en avais une, mais de mon point de vue actuel, je trouve que c’est très beau de faire réfléchir une société en brisant des clichés et des stéréotypes. Je pense notamment aux séquences avec l’imam. J’ai pris part à des avant-premières et je me suis retrouvée face à une dame qui nous a dit : « j’ai du mal à croire que Fatima, d’origine algérienne, pratiquante musulmane, puisse le soir aller en boîte de nuit ». Mais est-ce qu’on se rend compte de la pensée de cette dame ?

C’est triste mais ce sont les a priori de beaucoup de gens. C’est-à-dire qu’en voyant le film, on se rend compte de cette volonté dans la réalisation de regrouper et d’isoler les femmes dans la cuisine, séparées du père assis dans le salon par un rideau. Il n’y a presque jamais de communication avec lui, même lors de cette scène de table où il trône au centre et les femmes de chaque côté. Donc ça nous ramène à cette idée reçue qu’on peut avoir sur la communauté musulmane où la femme n’a pas son mot à dire, alors que dans cette famille, Fatima sort le soir et personne ne lui demande de rendre des comptes.

La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films
La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films

J’ai aimé que le film vienne bousculer les codes, entre traditionalisme et progressisme, comme en son temps Rachida Brakni et Lyna Khoudri, toutes deux lauréates du César du meilleur espoir féminin, l’une pour Chaos de Coline Serreau en 2002 et l’autre pour Papicha de Mounia Meddour en 2020. En 2025, c’est Hafsia Herzi qui remporte le César de la meilleure actrice pour son rôle dans Borgo de Stéphane Démoustier, devenant ainsi la première femme racisée à remporter ce prix. Qu’est-ce que cela vous fait de savoir que vous pouvez incarner à votre tour ce modèle pour de jeunes femmes musulmanes qui ne se retrouvent pas dans le schéma classique qu’on tente de leur imposer?

NM : Je ne sais pas si je vais être un modèle et si j’ai envie d’en être un.

Mais ça, vous ne le contrôlerez pas malheureusement. Ce sont les gens qui le décideront.

Papicha, Copyright Jour2fête
Papicha, Copyright Jour2fête

NM : Rires. J’ai juste envie que les gens s’aiment en fait, qu’ils arrêtent de se prendre la tête, qu’on s’accepte tous avec tout ce qui se passe dans le monde actuellement, politiquement, les conflits, etc. Moi, je trouve qu’on manque énormément d’humanité en ce moment et que ce film en est rempli justement.

Complètement. Je reviens sur la scène dans la cuisine où les femmes se tiennent les unes avec les autres, tricotées serrées.

NM : Je ne connaissais pas l’expression.

Vous vous en rappellerez pour votre prochain séjour. Rires. Déjà dans Bonne mère en 2021, la réalisatrice rendait hommage à sa propre maman et à toutes celles qui élèvent seules leurs enfants. Pensez-vous que c’est une façon pour elle, au travers ce portrait de femmes, de dépeindre des personnages porteurs d’espoir dans les luttes pour l’égalité?

NM : Déjà, Hafsia Herzi fait beaucoup de films sur les femmes qui ont dû affronter des épreuves dans la vie et qui sont très combatives. Je pense notamment à Bonne Mère dont vous parlez ou encore Tu mérites un amour (2019) où une femme vit une relation amoureuse toxique de laquelle elle finira par s’extraire. Elle a cette faculté à toujours mettre en lumière des femmes qui se battent et je trouve ça hyper intéressant dans le cinéma français. Surtout que j’ai appris qu’il y a quelques années, une dizaine d’années, les femmes n’étaient pas tant que ça représentées.

Oui. C’étaient souvent des personnages de faire valoir.

NM : Et encore aujourd’hui, il y a beaucoup plus de réalisateurs masculins que de femmes qui font partie de cet univers-là. Je trouve ça intéressant parce qu’on s’est toujours battues pour nos droits, que ce soit la révolution de mai 68, celle que j’ai gardée emblématique dans ma tête. Vraiment, il y a eu un bouleversement de la liberté de la femme. On s’est battues pour ouvrir un compte bancaire, on s’est battues pour l’avortement. On s’est même battues pour porter un pantalon. On s’est battues pour tellement de choses et on continue de se battre. Et je pense qu’Hafsia Herzi est très engagée dans ces combats-là, mais pas seulement. Le film est quand même assez universel et quand je le regarde avec du recul, j’y vois plein d’autres thématiques : de la psychologie, de la sociologie…

Bonne mère, Copyright SBS Distribution
Bonne mère, Copyright SBS Distribution

D’ailleurs, j’en ai une autre thématique que je voulais aborder avec vous. Le film est découpé en quatre saisons : le printemps c’est le déni, l’été c’est la découverte, l’automne c‘est la désillusion et l’hiver, c’est l’émancipation, l’acceptation. Dans la première partie, après la remarque d’un camarade qui l’apostrophe sur sa sexualité, Fatima ne supporte pas de perdre la face devant ses amis et l’agresse physiquement. Bien qu’au moment où elle pose son geste, des adultes sont présents, personne n’intervient. Est-ce que vous pensez que l’école a une responsabilité vis-à-vis des agressions subies dans son enceinte?

NM : C’est sûr. On est éduqués chez nous, au sein de notre famille, mais il y a aussi l’éducation qu’on va recevoir à travers l’école. L’école, ce n’est pas uniquement acquérir de la connaissance, c’est acquérir aussi des codes. Parce qu’il y a du vivre ensemble, il y a des interactions avec d’autres élèves, donc il faut savoir se comporter aussi en leur présence. Et je pense que le rôle des enseignants, c’est d’avoir une certaine autorité, non pas d’être hyper disciplinaires mais de maintenir une forme d’horizontalité. Il n’y a pas de verticalité. En fait, leur rôle est fondamental dans le respect de chacun, dans leur intégrité.

Je trouve qu’on voit nettement deux époques dans le film, deux mondes : celui du lycée assez fermé et celui de la faculté où Fatima se libère du carcan familial. Est-ce que vous trouvez qu’à l’heure actuelle, la nouvelle génération, dont vous faites partie, est un peu plus ouverte et un peu plus tolérante sur les différences de genre ?

NM : Je pense que la génération d’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et la technologie, ont beaucoup plus de contenu sur ces sujets-là. Ils ont un accès aussi beaucoup plus rapidement à ce type d’informations, ce qui n’était pas le cas il y a une vingtaine d’années. Et je pense que le fait d’y avoir accès, ça permet de sortir du cadre de l’ignorance. Quand on ne connaît pas, on juge énormément. Et finalement, quand on voit le parcours qu’entreprennent ces personnes-là, qui est dur, qui est complexe, ça fait de la peine à voir. Non pas que ces personnes m’inspirent de la pitié, au contraire, ça me bouleverse simplement de connaître leurs histoires personnelles. Aujourd’hui, avec toute cette technologie, les gens sont de plus en plus familiers avec ces sujets et je pense qu’en les voyant, ça permet aussi de prendre du recul et de se rendre compte combien ce n’est pas évident pour elles, en tout cas dans cette société. Je parle notamment de la France parce que c’est encore très tabou l’homosexualité.

La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films
La petite dernière, Copyright 2025 June films Katuh studio Arte France mk2films

Dans la deuxième partie du film, lors de la rencontre avec le personnage de Ji-Na, il y a beaucoup d’intensité dans vos échanges de regard. Comment avez-vous appréhendé cette scène clef du film qui donne à sentir le réveil du désir chez Fatima ? Surtout que Fatima est un personnage assez mutique et peu démonstratif.

NM : Fatima, c’est quelqu’un qui ne parle à personne. Elle ne dit rien, elle est très taiseuse. La seule personne à qui elle se confie par la suite, c’est l’imam. Il agit comme une sorte de psychologue et de thérapeute. Il est d’ailleurs plutôt comique contrairement au personnage du roman. Mais je pense qu’avant même qu’elle subisse cette rupture douloureuse, il y a un changement, une transformation du personnage. En fait, quand elle tombe amoureuse, elle va se livrer, elle va devenir authentique. Et c’est beau parce que c’est ce que ça représente l’amour. L’amour c’est un sentiment authentique rempli de vérités. Et c’est à partir de ce moment-là aussi qu’elle ne va plus mentir sur son identité. Elle va être en mesure de donner son vrai prénom, elle ne va pas non plus dire qu’elle a des frères. Je pense que pour l’incarner, ça m’a aidée de m’entendre super bien avec Park Ji-Min (Ji-Na) lors des répétitions. C’était la première fois que je la voyais

Elle était super dans Retour à Séoul de Davy Chou (2022).

NM : Oui. Je l’ai adoré. Et en la rencontrant en fait il y a une complicité qui s’est installée. C’était vraiment trop bien. On s’est tapé plusieurs fous rires.

Et est-ce qu’il y a eu dans le film quelques scènes ou une scène en particulier que tu as trouvé vraiment plus dure à interpréter ?

NM : Je dirais la scène de fin. Ce n’était pas difficile au niveau de l’interprétation mais je sentais que j’avais besoin de plus de temps pour me remettre dans l’état initial du personnage. Elle rentre du footing et elle est dans un état plutôt neutre. Elle s’en va annoncer quelque chose à sa maman, jouée par Amina Ben Mohamed qui n’est pas actrice mais qui joue tellement bien. Je suis très empathique. Les sujets comme celui-ci, ça m’émeut.

Est-ce que ce n’est pas ça la plus belle des qualités pour être actrice, savoir être empathique ?

NM : Je pense, mais ça peut aussi porter préjudice vous savez. Quand j’ai interprété ce personnage, j’ai tellement cherché à le représenter de la façon la plus fidèle possible qu’à un moment donné, je suis devenue Fatima. D’ailleurs, la scène de fin qui s’est déroulée le dernier jour de tournage, c’était hyper beau parce que Fatima vivait ses derniers instants à l’écran et moi aussi. C’était un moment où elle relâchait toute la pression. Le fardeau qu’elle se mettait sur les épaules parce qu’elle craignait de décevoir, avec la peur d’être rejetée. Parce qu’elle reste malgré tout loyale vis-à-vis de sa famille, vis-à-vis de sa religion et elle essaye de se frayer son petit chemin. Ce n’est pas quelque chose d’évident. Et quand je quitte ce personnage à la fin, moi aussi, je me laisse submergée par ce que je ressens. Je me dis que ce qu’elle vit, c’est tellement dur et sa maman le comprend tellement bien. J’ai vraiment eu l’impression d’être Fatima à ce moment-là. J’étais Fatima, c’était moi qui vivais cette scène. Je me suis rendu compte à quel point c’est fou le travail d’acteur lors du dernier jour de tournage. Pourtant, tout au long de l’aventure, je me suis mise dans une bulle de concentration où je me répétais : je suis Fatima, je suis Fatima, je suis Fatima…et à la fin, je vois Fatima qui part. Je sors alors du personnage et Fatima, de son côté, s’allège du fardeau qu’elle était en train de porter. Ça m’a touchée. J’étais vraiment bouleversée.

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Cette entrevue a été réalisée dans le cadre du Festival de films Cinemania 2025.
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Durée : 1h53
Crédit photos :
Crédit photo de couverture : Alexandre Blasquez

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