ANNE-JULIE LALANDE : FOUGUE CRITIQUE

Quatrième volet du dossier Tou.te.s en salles : Cinémaniak donne la parole à Anne-Julie Lalande, gérante et responsable technique au Cinéma Moderne, après avoir été responsable de l’accueil et de la billetterie depuis mai 2019. Un entretien qui met de l’avant l’importance du pouvoir de ralliement que le cinéma possède. Portrait d’une cinéphile dont la fougue et la sagacité n’ont d’égal que le nombre incalculable de tâches qui lui incombent.

Cinémaniak : Parlez-nous de vos tâches au Cinéma Moderne et du parcours qui vous a amenée à exercer les fonctions que vous exercez aujourd’hui. 

Anne-Julie Lalande : Mon histoire avec le Cinéma Moderne a débuté il y a à peu près deux ans, avant que ça ouvre. Nous avions reçu un courriel à Concordia, là où j’étudiais en Film Studies. Le Cinéma Moderne était à la recherche de stagiaires pour l’ouverture. J’ai passé une entrevue et j’ai été choisie. Donc, j’ai fait un stage d’une durée de deux mois à ce moment-là. Quand ils ont sorti un poste de gérance, ils me l’ont proposé mais j’ai refusé, étant encore aux études à temps plein. Ils ont par la suite créé un autre poste, celui de responsable de l’accueil et de la billetterie. À ce moment-là, j’avais fini mes études ; j’ai appliqué et j’ai été prise. J’ai donc commencé à travailler au Moderne en mai 2019.

Puisque nous sommes une petite équipe, on touche un peu à tout. J’ai donc assez rapidement commencé à faire de la gérance, et j’étais aussi responsable des réseaux sociaux. Avant la fermeture du cinéma, j’étais en train d’avoir une formation technique pour tout ce qui est préparation des films, coordination avec les distributeurs… Cette partie a été coupée court par la fermeture. J’ai une collègue qui est en vacances, et c’est moi qui ai récupéré ses tâches en tant qu’assistante technique. Elle m’a formée pendant le confinement pour tout ce qui concerne le cinéma en ligne. On vous en a sûrement parlé, on a une plateforme de cinéma en ligne depuis le début du confinement. Quand j’ai appris qu’on rouvrait, j’ai un peu paniqué parce que ma formation n’était pas du tout finie. Donc j’apprends encore, beaucoup sur le tas, mais j’aime ça, c’est stimulant. C’est aussi stressant mais c’est un bon stress, nous prenons le temps en tant qu’équipe de régler les problèmes qui se présentent à nous, et surtout avec la période actuelle, tout le monde fait preuve de patience et de compréhension. En ce moment, mes tâches concernent donc principalement la technique. Dorénavant, nous avons les stagiaires qui nous aident énormément. Elles sont vraiment bonnes, c’est incroyable. Ça permet ainsi de mieux équilibrer la quantité de travail qui, en ce qui me concerne, s’avérait trop volumineuse : la billetterie, la gérance, les réseaux sociaux, le site web, et maintenant la technique… J’ai appris à déléguer, ce que j’aurais pu faire avant mais étant quelqu’un de perfectionniste, j’hésitais. 

C : Quelles sont les parties de votre travail qui vous stimulent le plus?

AJL : J’aime vraiment préparer les projections. J’aime travailler avec le projecteur, ingérer les films, gérer le son… le travail qui s’effectue dans la cabine. Je trouve ça motivant. J’apprécie également la communication avec les distributeurs. Puis encore une fois parce qu’on touche à tout, j’ai de plus en plus l’opportunité de faire de la programmation. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. En ce moment, j’aurais l’opportunité de le faire mais je n’ai malheureusement pas le temps. Je suis abonnée à des infolettres, je m’informe sur les sorties en salles qui s’avèrent intéressantes mais je n’ai pas le temps que je voudrais pour contacter les gens. Quand ma collègue va revenir de vacances, je pense que je vais pouvoir prendre le temps de le faire. 

C : Quelle programmatrice seriez-vous? Qu’auriez-vous envie de rajouter comme touche personnelle à ce qu’il y a déjà au Cinéma Moderne?

AJL : En ce moment, je trouve honnêtement que notre programmation est assez cool, assez diversifiée malgré l’été atypique que nous vivons, avec les grosses sorties qui ont été retardées. N’empêche, ça fonctionne bien. C’est important pour moi que nous accordions une place au cinéma autochtone et au cinéma réalisé par des personnes racisées, ou par des femmes. Je suis justement programmatrice pour le Festival de films féministes de Montréal. Si je continue dans la programmation, ce sera ma mission principale.

C : Quels sont les événements qui sont pour vous les plus intéressants, ou bien ceux où vos multiples connaissances et apprentissages vous servent le plus? 

AJL : Je n’ai pas beaucoup expérimenté la technique avant la pandémie, mais je peux tout de même parler de mon expérience en tant que gérante et responsable de la billetterie à ce moment-là. Je suis super contente que ça ait rouvert, les gens sont heureux, mais n’empêche que ce n’est pas comme avant. Le Cinéma Moderne, c’est un espace de rencontres qui ont lieu avant et après les projections. J’aime que l’endroit soit saturé de gens, j’aime ces moments stressants où il y a des invités dans la salle qui discutent, longtemps, alors qu’une représentation complète suit juste après. Malgré le stress, c’est tellement motivant de voir la passion des gens qui discutent comme celle des gens qui attendent de pouvoir entrer dans la salle pour le film suivant. Les gens sont toujours patients même si c’est un peu chaotique. On ne peut vraiment pas retrouver cette ambiance en ce moment, mais j’ai espoir que ça revienne. 

C : Quelles sont les expériences en salle qui ont été les plus marquantes pour vous en tant que spectatrice?

AJL : C’est une bonne question. J’ai commencé à aller davantage au cinéma quand j’avais 17 ans, et encore plus quand j’ai eu mon permis de conduire. Je viens de l’Assomption, et aller au Cinéma Triomphe quand tu veux faire des découvertes, ce n’est pas l’endroit idéal. Mes meilleures expériences en salle… je pense que c’est le Cinéma du Parc en général. Quand j’ai découvert ce cinéma, c’était à mes 18 ans. Ma cousine m’y avait emmenée, et j’avais choisi d’aller voir Twelve Years a Slave. Je me disais ‘’Wow, il y a un cinéma dans un sous-sol de centre commercial. Montréal c’est tellement cool !’’ Ensuite, j’y allais tout le temps. Parfois, je ne connaissais pas un film et je me disais que si ça jouait au du Parc, ça voulait dire que c’était bon. J’ai quand même changé d’opinion, mais j’aime beaucoup leur programmation. Ceci dit, depuis que je travaille ici, je vais moins dans les autres cinémas. D’ailleurs, nous avons beaucoup de films en commun avec le du Parc. En tant que membre de l’équipe du Moderne, il y a l’avantage d’avoir des liens de visionnement donc il y a beaucoup de films que je regarde de chez moi, même si ce n’est pas la même expérience. Mis à part au Moderne, je n’ai donc vu que très peu de films au cinéma dans la dernière année.

C : Y a-t-il d’autres expériences en salles qui vous ont marquée, même plus jeune, ou qui ont contribué à développer votre rapport à la cinéphilie?

AJL : Ma cinéphilie est vraiment partie de tout ce qui est club vidéo. Pour ce qui est des salles, la découverte du FNC et des RIDM y a contribué. J’ai eu beaucoup d’expériences au FNC il y a quelques années, au début de la vingtaine. Je me souviens quand la programmation du FNC sortait, j’achetais tous mes billets la journée même et j’avais très hâte de voir les films. J’ai aussi eu de belles expériences au Moderne en tant que spectatrice, où j’allais même avant d’y travailler. L’une de mes plus belles expériences au Moderne se situe au moment où j’y travaillais déjà. Il s’agit du film Jennifer’s Body, qui avait été présenté dans le cadre de la série cELLEuloid. J’avais vu ce film en français dix ans auparavant, au Cinéma Triomphe. Je me souviens avoir eu très peur et avoir trouvé ça vraiment mauvais. Et là, de le revoir au Cinéma Moderne… j’ai trouvé ça tellement bon. J’ai capoté. C’est un film qui se révèle être très féministe. J’aime le pouvoir que ça donne à Megan Fox, qui a été victime de beaucoup de sexisme et d’une misogynie intériorisée par beaucoup de gens. Moi-même, je ne l’aimais pas beaucoup étant plus jeune… mon regard est très différent aujourd’hui. Cette expérience m’a fait beaucoup réfléchir au chemin que j’ai parcouru en 10 ans par rapport à non seulement mes goûts en cinéma mais mes goûts en général, ma façon de percevoir la culture. C’est cool d’avoir une série comme cELLEuloid qui se concentre sur un aspect du cinéma, qui est dans ce cas-ci le cinéma réalisé par des femmes. Ça met en lumière un film que je ne pense pas que j’aurais revu si cette série ne l’avait pas présenté… et mon opinion de Jennifer’s Body a changé du tout au tout.

C : Quel est votre rapport au 35 mm? 

AJL : La cabine est minuscule et le projecteur prend vraiment toute la place. C’est à peu près là où je me trouve, je te dirais. Je rigole, mais il est vrai que du côté de la technique j’ai beaucoup à apprendre, c’est évidemment l’aspect que j’aimerais développer. Il est certain que visuellement je peux voir la différence. Il y a environ deux ans de ça, je suis allée voir un film à la Cinémathèque, un de mes films préférés que je regardais en Blu-Ray jusqu’alors : Naked de Mike Leigh. Je l’ai vu en 35 mm. J’ai capoté! Une expérience tellement unique. J’attendais quelqu’un qui finalement n’est pas venu, et ensuite je me suis dit que j’étais très heureuse d’avoir vécu cette expérience seule. Ce film est une ode étrange à Londres, un film qui joue beaucoup sur les lieux, la géographie de la ville. Quand je le regardais en Blu-Ray, on dirait que je prêtais moins attention à cet aspect du film. Alors qu’au cinéma, tu es tellement immergée que tu ne peux que te plonger dedans. Certains plans s’enchaînent, passant d’un coin de rue à un autre comme s’ils étaient voisins. En fait, le film joue sur une fausse géographie de la ville. Si tu connais bien Londres, tu te rends compte qu’en tournant à ce coin de rue, tu n’arrives pas à celui du plan suivant. Comme si je marchais sur Saint-Laurent et qu’en tournant sur Laurier, je me retrouvais sur Sainte-Catherine. Ce jeu aliène complètement le spectateur. Le rapport au lieu est vraiment ressorti à l’occasion de cette projection. Je n’ai pas connu les bobines, ou encore les négatifs, mais qu’on le veuille ou non, entendre le projecteur en salle amène un rapport physique à la chose qui contribue à l’expérience. Je trouve ça important qu’on puisse encore offrir ce genre de projections, et je dois dire que je suis très encline à vouloir revoir des films que je connais projetés en pellicule. Plus largement, je me précipite en salle lorsque les films qui sont importants pour moi s’y retrouvent, ces films qui ont alimenté ma cinéphilie.

C : Quel est votre film préféré?

AJL : Mon film préféré… Je devais aller le voir au Centre Phi, mais j’ai manqué la séance. Alors je l’ai regardé chez moi. Oslo, 31 août, quel film! Je regrette de ne pas l’avoir vu en salle. J’ai hâte de pouvoir le présenter au Moderne… J’adorerais qu’on puisse le programmer le 31 août. Par contre, le contexte actuel fait qu’il serait peut-être préférable d’attendre afin d’avoir le plus de gens possible dans la salle. C’est ça qui me plaît dans la programmation et la gérance : participer à l’expérience des gens. C’est ça qui est le fun. Le développement de ma cinéphilie va tellement de paire avec ma construction personnelle que voir des jeunes de 15-16 ans venir au cinéma, ça me touche profondément. Ce que je veux, c’est faire partie de leur expérience. Partager des avis avec les gens, car cette proximité m’est importante. En ce moment, c’est différent, mais on arrive à préserver une forme de proximité avec les gens. Le fait que la billetterie soit vraiment proche de l’entrée permet que les gens qui attendent leur séance discutent avec toi, celles et ceux qui en sortent aussi. Et même quand on est pas d’accord c’est intéressant, c’est un échange. C’est certain que notre lieu étant très petit, les choses changent actuellement. Mais ce dont je me rends compte c’est que les gens à la sortie discutent du film tout en gardant leurs distances. Ça ne se fait plus autour d’un verre dans le café-bar, mais dehors. L’échange se maintient. Si j’ai l’opportunité de sortir quelques minutes discuter avec quelqu’un que je connais, j’y vais. À ceci s’ajoute que le temps entre les séances est beaucoup plus long, afin de nous laisser le temps de désinfecter, et ce moment engendre parfois des échanges. J’en profite. C’est certain que ce n’est pas optimal comme situation, mais il reste que les gens entrent, se lavent les mains, mettent leur masque et nous disent… ‘’On est vraiment contents que vous ayez rouvert!’’ J’appréhendais de me retrouver à devoir faire la police, mais les gens sont très respectueux et compréhensifs. Je vois des spectateurs qui viennent plus souvent que jamais. On sent que c’est quelque chose qui leur manquait. 

C : Toutes les perspectives de celles et ceux qui s’investissent dans la réouverture des salles de Montréal nous intéressent. Ce qui nous amène à poser cette question finale : pensez-vous que la culture est un service essentiel?

AJL : Ben oui! Pour mille raisons. Qu’il s’agisse de cinéma, de musique ou de littérature, la culture m’a sauvée, m’a aidée à traverser diverses épreuves de la vie. C’est aussi ce qui crée les liens entre les gens. J’ai rencontré mes plus chers ami.e.s parce qu’on s’est lié.e.s autour de tel film, telle chanson. Nous parlions beaucoup de la pandémie, mais qu’aurions-nous fait sans la culture? Nous devions rester à la maison. Que serions-nous devenus sans lecture, sans films, sans musique? Un mot me paraît aussi essentiel, et c’est celui de divertissement. Encore plus en ce moment. On ne peut pas se contenter de ne regarder que le négatif. La période est trouble, il faut offrir des divertissements en toute sécurité. C’est ce que nous faisons au Moderne. Au-delà de la pandémie, il y a le mouvement Black Lives Matter, la vague de dénonciations… ce que je vois c’est combien le cinéma offre un réconfort, un écho à notre réalité, un esprit de communauté qui est et devient de plus en plus important par les temps qui courent. C’est à travers le cinéma que je me suis éduquée à certaines problématiques qui ne sont pas celles de mon quotidien en tant que femme blanche, cisgenre et hétéro. Il y avait beaucoup de choses dont je n’avais pas conscience, et quand tu réalises ces choses, tu veux les rendre accessibles. C’est comme en ce qui concerne Jennifer’s Body : je me suis reconnue dedans bien différemment de quand je l’ai vu à 14 ans, et j’ai eu cette prise de conscience au milieu d’autres femmes dans la salle. C’est ça, l’esprit de communauté. La culture est essentielle pour comprendre l’autre. Formuler une réalité à travers une oeuvre et la partager, c’est la chose la plus essentielle.

Retrouvez la programmation du Cinéma Moderne !

Entretien : Sophie Leclair-Tremblay
Photographie : Prune Paycha
Cinémaniak remercie chaleureusement Anne-Julie Lalande ainsi que toute l’équipe du Cinéma Moderne.

Retrouvez nos autres entrevues du dossier TOU.TE.S EN SALLES avec Mario Fortin, administrateur des Cinémas Beaubien, du Parc et du Musée ici, avec Aude Renaud-Lorrain, directrice par intérim du Cinéma Moderne ici et avec Vincent Labrecque, directeur technique du Cinéma du Parc ici.

Ouvoir.ca

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Un commentaire

  1. Lise Asselin
    4 août 2020
    Reply

    Félicitations Anne Julie
    Je te trouve très bonne tu te débrouilles très bien
    Continue ton beau travail tu le fais avec grand succès
    Je t’embrasse 😘 petite nièce
    Tante Lise

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