La venue de l’avenir : Chacun cherche son pas

France, 2025
★★★1/2

En mai dernier, Cédric Klapisch présentait hors compétition à Cannes La venue de l’avenir, son 15ème long métrage. Une œuvre mélancolique palpitante, dans la juste lignée d’un patrimoine filmographique toujours aussi bien incarné qui explore une réflexion sur la création à travers différents couloirs du temps.

Découvrir un nouveau Klapisch (lire notre entrevue ici), c’est s’attendre à un cahier des charges assez itératif mais non moins jouissif : un caméo du réalisateur (ici le passager d’une diligence), la curiosité de retrouver Zinedine Soualem – qui est de presque tous ses films- dans un nouveau second rôle bigarré (chorégraphe dans Ni pour ni contre, bien au contraire, barman dans L’Auberge espagnole, pharmacien dans Deux moi, ou encore l’administrateur d’En corps). Mais avant tout, c’est ressentir le même plaisir à observer son nouvel assemblage de personnages, de corps et d’idées qui, malgré leurs disparités, vont finir par se connecter les uns aux autres pour faire front aux croyances limitantes. La venue de l’avenir ne fait pas exception à cette méthode Klapischienne toujours aussi affable et empreinte d’humanité.

Afin de raser une maison centenaire normande dans le but d’accroître une zone commerciale, un grand groupe européen se voit contraint de prendre contact avec ses nombreux héritiers parisiens. Parmi eux, Seb (Abraham Wapler), Guy (Vincent Macaigne), Céline (Julia Piaton) et Abdel (Zinedine Soualem) : quatre représentants aux parcours et aux origines sociales métissées, mandatés aux yeux de la loi pour ouvrir la vieille bâtisse délabrée, en vider le contenu et décider de son sort. Au fil de leurs rencontres et de leurs découvertes, ils vont tenter de reconstituer, par le biais de de quelques lettres et photos retrouvées, l’histoire de leur aïeule Adèle Meunier (Suzanne Lindon), qui, à la fin du 19ème siècle troqua sa Normandie natale pour l’effervescence culturelle de la capitale. Et si par son entremise, il leur était possible de se (re)découvrir et se réparer? Telle est donc la prémisse de ce nouveau métrage placé sous le signe de la transmission, qu’elle soit picturale, photographique, numérique ou même œcuménique.

Dès l’ouverture du film, le metteur en scène choisit de cadrer en plan serré une demoiselle, dont l’apparition sur les Nymphéas de Monet s’opère par un fondu où la modernité vient se mâtiner au passé. Puis, le plan s’élargit sur un groupe de jeunes gens, qui, le cellulaire à la main, se (com)plaisent à poser sans réellement mesurer la portée de la toile rognée en arrière-plan. S’en suit une séance photo menée par Seb de qui on exigera le changement de la couleur du tableau sur ses clichés de mode afin de mieux s’agencer avec celle de la robe. Dans une critique à peine voilée sur notre rapport à l’art (notamment à des fins mercantiles), le cinéaste questionne la façon dont les œuvres voyagent à travers le temps et les procédés mis en place pour préserver notre héritage culturel et artistique, dans le but d’adapter notre regard en perpétuel évolution de générations en générations.

Dialoguer avec le passé

Non sans humour, le réalisateur ironise au passage sur le modernisme propre à chaque nouvelle époque dont les limites et les contours se dessinent avec les lignes du temps. Il use notamment d’anachronismes pour se moquer gentiment des poncifs sur les heures qui passent, lorsqu’un charretier du début du siècle dernier s’écrit tout va trop vite ou encore lorsqu’Adèle se fait draguer avec impudence. Ce faisant, il fait s’interroger le spectateur sur la notion du progrès dans nos sociétés où l’homme a gagné en confort et en rapidité (électricité, internet) mais perdu en authenticité. Les time-lapse qu’utilisent régulièrement Klapisch dans ses films (ici le vidéo-clip de Seb) sont d’ailleurs une façon de nous mettre en garde contre la course effrénée à laquelle on s’adonne tous en grandissant, face à la vie, dans son inextricable complexité jonchée de coïncidences que certains se plaisent à appeler providence. C’est pourquoi le générique d’ouverture est filmé en panoramique latéral, semblable à une frise chronologique sur laquelle défile à l’écran les artisans du film, à la manière d’un orgue de Barbarie dont l’organiste ne serait autre que le cinéaste chargé d’égrainer le temps.

De fait, les bascules d’une époque à une autre, renforcent l’idée selon laquelle les problématiques du passé sont exactement les mêmes que celles à venir. Rien ne sert donc de courir, il vaut mieux ralentir pour les saisir à point. Le temps n’est pas réversible et il faut accepter d’en être que le simple passager. En charrette, en train comme en bateau, les transports sont alors l’occasion pour les personnages de se poser et d’accepter le rythme qui leur est imposé car ils n’ont aucun contrôle sur leur avancée. De surcroît, ces moyens de locomotion leur permettent également de changer de siècle comme de classes sociales. Ainsi, lorsqu’Adèle arrive à Paris avec Anatole (Paul Kircher) et Lucien (Vassili Schneider), c’est en provinciale qu’elle découvre une capitale carte postale, grâce à un panoramique latéral. Une fois descendue du bateau, elle devra monter les marches d’un escalier depuis les quais pour rejoindre la ville où, plus tard, son parisianisme ne tardera pas à se manifester, par le truchement de ses nouvelles toilettes grises (anciennement rouges) qui travestiront ses origines.

C’est d’ailleurs peut-être cette ascension sociale incarnée par une fille de, qui a fait sourciller plus d’un internaute. En effet, le film a beaucoup fait parler de lui à la suite du ridicule procès d’intention dont Cédric Klapisch a été victime. En cause? Le népotisme entourant son casting, loin de ses préoccupations d’homme et de cinéaste ayant souvent fait tourner des acteurs non professionnels et issus de minorités depuis le début de sa carrière. Alors oui, Suzanne Lindon, Julia Piaton, Paul Kircher et Abraham Wapler sont les progénitures d’acteurs/trices reconnus. Au même titre que Vincent Cassel, Chiara Mastroianni ou encore Charlotte Gainsbourg qui ont pourtant su, avec les années, faire oublier le nom qu’ils portaient et s’imposer dans le cinéma français. Est-ce que leur blaze a facilité l’ouverture des portes auxquelles ils ont cognées? Très sûrement. Cependant, il serait hypocrite de ne réserver la question de la légitimité qu’aux célébrités alors qu’elle s’adresse à tous les corps de métier. Refuseriez-vous sincèrement d’être pistonné pour un poste auquel vous êtes qualifié, par souci d’équité envers les autres salariés?

Ma part du tableau

Au-delà des thématiques inhérentes au film, force est de constater l’effort mis en place pour dépeindre les différentes époques avec crédibilité. Si l’on n’imagine bien les difficultés techniques rencontrées sur le tournage pour faire cohabiter la modernité avec des éléments du siècle dernier (omnibus, calèche…), l’aisance et la légèreté avec laquelle les images nous sont restituées dégagent une véracité assez troublante. Le travail du chef opérateur Alexis Kavyrchine, tantôt imite la lumière naturelle des premières photos couleur, tantôt recompose les tableaux bucoliques de Claude Monet (La gare Saint-Lazare, Le Bassin aux nymphéas, Impression, soleil levant). Une jolie façon d’être au plus près de la réalité, celle des paysages mais aussi des personnages, dans une démarche documentaire nourrie par les nombreuses visites au musée du réalisateur et de son scénariste Santiago Amigorena. Il faut savoir qu’avant d’expérimenter la photo artistique, Cédric Klapisch a effectué des photos reportage dès l’âge de 12 ans, tirant le portrait des maraîchers rue Mouffetard en raison de son affection pour les petites gens qu’il a, par après, toujours eu plaisir à portraiturer. Au demeurant, c’est à travers une lentille d’objectif qu’il perçoit le mieux la vie, ses travers et ses impairs. Il scrute, il décortique, à la recherche d’une vérité cachée qui ne se laisse pas facilement attraper, un peu comme l’ombre d’Adèle dont la silhouette imprimée sur le drap blanc tiré au milieu de la chambre laisse deviner ses formes lorsqu’elle se change, sous l’œil attentif d’Anatole mû par la photogénie de la scène et de son désir.

Cette production a aussi été l’occasion de rendre compte de sa passion pour l’Histoire (le personnage de Luchini dans Paris, 2008), la photographie donc (son premier court-métrage, Ce qui me meut, en fut déjà un bel exemple) et la musique, une autre des passerelles temporelles permettant d’identifier le lieu où l’action se situe. Avec le compositeur Rob, Klapisch a alors cherché à créer une partition musicale moderne tout en empruntant à Satie qu’il affectionne particulièrement (Paris). Son amour pour le 7ème art n’est pas en reste, évoquant jusqu’à l’avènement du cinéma où il fait intervenir plusieurs personnalités qui ont fixé, dans l’esprit collectif, quelques-uns des plus beaux clichés de Paris. Un Paris révolu que le metteur en scène aime raviver, transposer et faire briller, à l’image de cette scène où deux amants s’embrassent sous un lampadaire, rappelant l’intemporalité de la Ville Lumière. Cette idée est également reprise lors d’une séquence clin d’œil à Midnight in Paris (Woody Allen, 2011) où nos quatre joyeux lurons du présent iront, le temps d’un instant, côtoyer le milieu artistique de la fin du 19ème, grâce à une drogue hallucinogène évoquant les effets de trucages par impressions d’une sortie de bar dans L’Auberge espagnole (2002).

À la recherche du clan perdu

C’est donc bien à travers l’art que le cinéaste a choisi, une fois n’est pas coutume, de nous parler d’un héritage autant culturel que familial. La filiation a toujours été au cœur de son ouvrage, de ses personnages à une facture visuelle singulière qu’il aime d’ordinaire revisiter. Il n’y a qu’à voir ce poster de vigne dans la salle de conférence où sont convoqués tous les descendants d’Adèle dans une mise en abîme invoquant Ce qui nous lie (ici notre critique de Retour en Bourgogne, 2017). Lorsque les quatre mandataires découvriront dans la masure en ruine une œuvre à la valeur inestimable, un dilemme moral se posera à eux. C’est en interrogeant le passé qu’ils embrasseront leur rôle et leur responsabilité par déférence envers les artistes et l’Histoire, sur le modèle d’Abdel glanant des souvenirs emboîtés comme des poupées russes, à la recherche du clan perdu. De son côté, Adèle ressentira le besoin de percer le mystère de ses origines en allant à la rencontre de sa mère biologique (Sara Giraudeau) pour mieux affronter l’avenir. In fine, ces va-et -vient entre les époques n’opposent pas les deux perspectives qui se répondent plus qu’on ne le pense et permettent, par la même occasion, de mettre en avant un sujet récurrent chez Klapisch : la déconstruction restaurative.

Dans un premier temps, elle est d’abord visuelle : sur presque toutes les affiches de film du réalisateur se chevauchent une myriade de photos désaccordées les unes des autres. Cette obsession se poursuit ici lorsqu’Abdel retrouve son ancienne élève Calixte (Cécile de France), dans un bar où les miroirs morcelés sont à l’image des cadres photos qui jonchent les murs de la vétuste demeure, reflétant des modèles et des cultures discordantes. Par la suite, l’idée se décline de manière analogue, avec un plan d’ensemble d’immeuble où un appartement est ensuite mis en exergue grâce à un focus avant qui puise son inspiration de Ni pour ni contre (bien au contraire) (2003). De fait, cette multiplicité de petits carrés regroupés dans un espace de vie limité, s’apparentent à ceux de la cousinade qui cohabitent et coexistent dans les écrans d’une réunion zoom où l’individualité de chacun forme un tout. Isoler pour mieux rassembler, telle est la devise de Klapisch qui aime tant filmer le collectif et l’incongru, le particulier et l’exigu, à l’instar de la plus petite rue de Paris (L’auberge espagnole).

Emboiter le pas au passé

Dans un second temps, cette déconstruction restaurative peut être familiale (Adèle et Seb ont tous deux été élevés par un de leur grand-parent), sociale (Sébastien, Céline, Guy et Abdel sont respectivement créateur de contenu digital, ingénieure, apiculteur et professeur de français) tant que le dénominateur commun soit l’Autre. Lorsqu’Anatole apprend les rudiments de l’écriture à Adèle, leurs bras se croisent comme les fils du temps. Celui dont elle ne connaissait pas jusqu’alors l’existence va, en bout de ligne, lui permettre de s’émanciper. Car C’est ensemble qu’on va gagner, comme dirait Monsieur Lepetit dans Riens du tout (1992), c’est par le collectif que l’humain triomphera de la solitude. Celle de Chloé dans Chacun cherche son chat (1996), de Caty dans Ni pour ni contre (bien au contraire) ou de Rémi dans Deux moi (2019). Ensemble, nous avons un avenir. Ensemble face au passé pour mieux apprivoiser la personne que nous sommes en passe de devenir. Seb dira : je regardais toujours devant, ça m’a fait du bien de regarder derrière. Celui qui venait à reculons rencontrer ses cousins éloignés finira par filmer le départ à la retraite d’Abdel, un nouveau membre de sa famille recomposée. Une famille à l’apparence instable qui n’est pourtant jamais désunie face à l’adversité. L’incommunicabilité des débuts cédera donc la place à la solidarité.

Tout bien considéré, Klapisch a toujours fait du cinéma populaire, au sens noble du terme, loin de l’intelligentia parisienne qui se complaît souvent à le rabrouer. Certains critiques s’accordent à dire que son cinéma ne fait pas dans la dentelle, pointant du doigt une tendance naturelle chez l’auteur à parler des sentiments avec munificence. Comme si la bonté était devenue un défaut, un mal à peine soignable sur lequel on ne sait pas mettre de mots. Peut-être par peur de s’accoutumer au bonheur? Certes, il est possible de ne pas adhérer à son propos, de lui reprocher un discours démago qui pour beaucoup sonne faux, mais ce serait mal juger ce fils d’immigré polonais qui s’est toujours attaché à déceler le vrai, jusque dans sa représentation à l’écran de la diversité. S’il a su y arriver avec habileté, c’est parce qu’il n’a jamais cessé d’être tourné vers l’Autre et de croire en l’humain. Parce que la simplicité de son regard n’est que le prolongement spontané des élans de son cœur.

Qu’il est beau de voir Cédric Klapisch s’épanouir sous nos yeux, film après film, à l’instar des « Nymphéas » de Monet qu’il aime cadrer en plan large, dans une boucle temporelle à la tonalité romanesque. Une jolie façon de prendre de la distance pour mieux saisir toute l’ampleur et l’impénétrabilité des œuvres, comme de l’existence.

En définitive, La venue de l’avenir est sûrement son film le plus audacieux dans la forme, tout autant que dans son discours assez didactique sur l’art, l’écologie (la nature en perdition) et l’évolution, sans toutefois n’avoir jamais prétendu vouloir résoudre tous les mystères du temps. La force de ce dernier métrage, comme bien souvent chez l’auteur, est alors de parler des choses de la vie sans froufrous et sans ambages, véhiculant avec un aplomb communicatif son sens du partage. Et s’il est possible de trouver la leçon de morale convenue (la richesse n’est pas le tableau, mais l’Autre), il est néanmoins appréciable de percevoir la sincérité de son engouement pour une utopie sociale inspirante. Par les temps qui courent, il serait dommage de ne pas s’y arrêter.

***

Durée : 2h06
Crédit photos : Métropole Films Distribution

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1 Comment

  1. Merci pour cette jolie et fine critique d’un film qui fait du bien, car honnête et tendre.

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