États-Unis, 2025
Note : ★★1/2
Tout commence à l’enfance. Scott Cooper n’y échappe pas dans ce biopic qui manque cruellement d’originalité. Mais comment être extravagant quand on s’attaque à un artiste reconnu pour mettre en chanson la dure réalité de la classe moyenne américaine? Ce n’est pas parce qu’un musicien est un géant qu’il devient, par essence, un héros captivant pour le cinéma.
Cooper établit d’emblée le parallèle entre le passé et le présent : un flashback évident ouvre le film. Enfance, noir et blanc, époque marquée, impossible de s’y tromper. Père alcoolique et violent (l’armoire à glace qu’est Stephen Graham de la série Adolescence), mère aimante mais impuissante (la toujours excellente Gaby Hoffmann), le jeune Bruce tente de s’interposer, grand protecteur des désavantagés. Sa nature empathique est ainsi soulignée avec insistance.
Puis saut dans le temps : 1981. Springsteen connaît ses premiers succès. Jeremy Allen White, convaincant, reproduit avec justesse les tics du musicien. Le Bruce qu’on nous présente apprend à vivre avec la gloire : voiture, notoriété, première maison… mais toujours dans la solitude. Les premiers signes du mal intérieur qui le grugent apparaissent. Ce Bruce Springsteen est un héros déchiré par ses traumatismes d’enfance, persuadé qu’il ne peut vivre qu’en retrait, isolé dans sa maison en pleine forêt. L’archétype de l’artiste torturé est bien explicité.

Mais le film, trop explicatif, devient irritant, et ce, même si les performances solides suscitent de l’empathie et des émotions sincères. Les flashbacks redondants s’ajoutent aux répliques appuyées : « It’s hard coming home ». Malgré toute la sympathie qu’on éprouve pour le véritable Springsteen, cette histoire, au cinéma, demeure déjà vue, banale. Le film de Cooper s’adresse surtout à la génération qui a grandi avec le Boss, plus qu’à ceux qui le découvrent. Springsteen: Deliver Me from Nowhere cherche la clarté à tout prix plutôt que l’audace. En visant l’universalité, Cooper livre une œuvre sans personnalité, paradoxalement, à l’opposé des chansons remarquables de son sujet. On y retrouve bien la dépression et la mélancolie du quotidien qui affligent le vrai Bruce Springsteen, mais le film ne parvient jamais à les transcender pour nous faire tomber en amour avec son œuvre (pour les novices) ou à nous faire voir l’idole d’un regard inédit (pour les fans).
Il faut reconnaître toutefois la cohérence du regard du réalisateur : il respecte la nature « profil bas/low key » de son héros, un créateur noble, sans prétention, fidèle à ses origines. Les grandes collaborations (avec les plus grands du milieu de la musique américaine) sont mentionnées sans désinvolture ; Bruce revient sans cesse au New Jersey ouvrier ; une romance avec une serveuse monoparentale (excellente Odessa Young) complète ce portrait d’humilité.

Le moment le plus captivant demeure celui de la création des premiers titres de l’album Born in the U.S.A., et donc de son titre principal. Pourtant, même là, Cooper court-circuite son propre climax : la chanson, pourtant emblématique, est mise de côté pour laisser place à un projet plus intime sur le mal de vivre américain, inspiré par Badlands de Terrence Malick, le projet Nebraska. L’intention est noble, mais l’effet dramatique tombe à plat, même si historiquement vrai. On respecte l’artiste déterminé à livrer une œuvre d’art fidèle à son ressenti, et ce, contre les pressions du label. Si narrativement ce combat demeure somme toute sans spectacle, on célèbre l’accès privilégié à ses démos lors de la création de l’album, véritable cadeau pour les admirateurs.
Au final, l’ensemble se tient, mais ne provoque guère d’émotions fortes. La proposition reste convenue, parfois monotone. Jeremy Allen White s’investit pleinement, mais il n’est pas Springsteen : on voit le jeu, parce que nous savons qu’il n’est pas le vrai Boss. Là encore, un paradoxe s’impose : une performance pour rendre la nature profondément humble du sujet. Ça sonne faux.

Springsteen: Deliver Me from Nowhere convaincra ceux qui le sont déjà, mais ne convertira aucun novice au génie de Springsteen. Pour comprendre réellement la puissance de sa musique, mieux vaut se tourner vers Blinded by the Light de Gurinder Chadha, film qui, lui, parvient à transmettre ce que Cooper n’a fait qu’illustrer : la ferveur viscérale d’un artiste capable de transformer la douleur en lumière. Après tout, Springsteen: Deliver Me from Nowhere est fort probablement un film sur la dépression, plutôt que sur un génie musical.
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Durée : 1h52
Crédit photos : 20th Century Studios

