Mauvais Sang : L’hyper stylisation d’un film culte

France, 1986
Note : ★★★★★ 

Confirmant le talent du jeune réalisateur qu’il était à l’époque, la sortie en salle de Mauvais Sang (1986) a bâti la réputation de Léos Carax comme digne héritier des réalisateurs de la Nouvelle Vague française. Désormais considérée comme un film culte, destin anticipé par les prix que le film s’est vu décerner (Prix Louis-Delluc 1986 et Prix Alfred-Bauer 1987 à la Berlinale), cette œuvre est un incontournable dans la filmographie du réalisateur, dans la longue liste des films français et dans l’histoire du cinéma. Présenté à la Cinémathèque québécoise le 29 juin prochain, voici pourquoi vous devez voir ce film.

Retrouver le sourire de la vitesse

Alex (Denis Lavant), jeune homme qui a oublié le bonheur, atteint d’une tristesse maladive, parvient à trouver un semblant de sens dans la mort précipitée de son père. Des collègues de ce dernier visitent Alex pour lui proposer de participer au cambriolage d’une vie, lui assurant un avenir quelque part, peu importe où. Enfin orphelin, il y voit l’occasion rêvée de tout laisser derrière : son appartement, ses livres, sa copine Lise (Julie Delpy), même sa moto. Séjournant au repère de la bande, Alex tombe follement amoureux d’Anna (Juliette Binoche), la copine de Marc (Michel Piccoli), le cerveau de l’opération. Plus le temps avance, plus la tension monte au sein du noyau criminel. Alex aime Anna et voit en elle sa rédemption vers le bonheur. Anna veut rester fidèle à Marc, bien qu’elle éprouve certains sentiments à l’égard d’Alex. Marc veut réussir son dernier coup avant de prendre sa retraite et puis vivre, tout simplement. Mais surtout, Alex veut se débarrasser de cet affreux bloc de béton qu’il ressent dans son estomac et qui l’empêche de retrouver le sourire de la vitesse.

Le prétexte

Certes, il y a une histoire présente dans Mauvais Sang, mais celle-ci n’est qu’un prétexte dont Carax se sert pour traiter d’un sujet cher à lui (et maintes fois exploité dans ses autres films) : l’amour. Toute cette histoire sophistiquée d’un nouveau virus meurtrier, cette rivalité entre gangs de criminels et cette panoplie de personnages ne sont qu’une invention permettant au réalisateur de faire ce qu’il fait de mieux : du look et des émotions pures. L’évolution de l’action ne sert que d’excuse au réalisateur pour truffer son film de références à des gens qu’il admire, d’une allusion explicite à la nuque de Jean Cocteau jusqu’à la stylisation des dialogues qui ne va pas sans rappeler l’écriture poétique de Duras dans Hiroshima mon amour (Resnais, 1959).  

Il ne faut toutefois pas en réduire le côté narratif du film. Les personnages secondaires y sont hautement divertissants et uniques, extravagants, mais crédibles dans leurs délires. En fait, ceux-ci apportent la couche d’originalité nécessaire pour démarquer le film au niveau scénaristique, une maîtrise de Carax qui culminera dans son Holy Motors (2012). Le jeu des acteurs, autant principaux que secondaires, y est merveilleux. Lavant happe le regard et Binoche irradie, présageant déjà leurs longues carrières au grand écran. Ils parviennent à donner chair à ces héros, pourtant non-crédibles sur papier, et à nous les faire aimer. N’oublions pas de mentionner également Piccoli, le géant déjà bien établi à l’époque, et la toute jeune Delpy, qui ne pâtissent pas aux côtés des principaux héros de ce film.

Le look

La substance du film réside cependant dans sa puissance visuelle, un travail de maître orchestré de pair entre Carax et son directeur photo Jean-Yves Escoffier. Comme on l’a vu dans son récent Annette (2021) (ce qu’on en a pensé), Léos Carax est un maître de la couleur, lui accordant des vertus symboliques et esthétiques par la dialectique qui s’articule à l’intérieur même du film. Un rouge et un bleu s’opposent, un jaune rend malade et un noir insuffle du mystère. Le jeu des couleurs raconte autant que les dialogues, établit des rapports, explique les états d’âme.

La maîtrise de la caméra y est aussi vertigineuse. Aucun plan ne ressemble à ce que l’on a pu voir avant. Les cadrages, les jeux d’accélérés et les flous participent à la définition d’un nouveau langage cinématographique du look et de l’émotion. Évidemment inspiré de son prédécesseur Jean Epstein, notamment à La Chute de la Maison Usher (1928), Carax réussit avec brio à établir sa marque visuelle extravagante et consistante.

Au niveau sonore, Mauvais Sang reste assez classique, mais tout en gardant quelques as dans sa manche, dont il fait usage aux moments opportuns. Également, une utilisation parcimonieuse de la musique fait en sorte de profiter pleinement de l’univers créé par Carax, ne nous en extirpant que lors des quelques scènes de délire total, dont la mythique séquence Modern Love :

 

Le culte

L’émotion pure, la maîtrise du 7e art, l’énergie de Bowie et le sourire de la vitesse, Mauvais Sang c’est tout ça. Ajoutez-y une distribution impeccable, et on en arrive au film parfait. Vraiment, il ne s’est fait que très peu de films pouvant aspirer à la renommée de ce chef-d’œuvre de Carax dans l’histoire du cinéma. À voir, à tout prix.

 

Bande annonce :

Durée : 1h56
Crédit photos : Les Films Plain-Chant, Soprofilms, Les Films Ariane, FR3 Films productions et Sofima

Cycle Léos Carax : Monsieur X à la Cinémathèque québécoise du 23 au 30 juin 2022

 

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