Annette : L’excentricité de la simplicité

France, Mexique, États-Unis, Suisse, Belgique, Japon et Allemagne,  2021
Note : ★★★ 1/2

Une comédie musicale pas comme les autres, Annette se distingue puisqu’elle est avant tout le rejeton de Leos Carax. L’enfant terrible du cinéma français réalise un film musical qui peut facilement faire fuir les avares du genre, mais qui réjouira ses fans ardus, surtout ceux qui ont aimé sa dernière offrande Holy Motors (2012). Loin d’une réécriture du musical qu’était Dancer in the Dark (Lars von Trier, 2000) et Moulin Rouge! (Baz Luhrmann, 2001) il y a 20 ans, le Annette de Carax est ailleurs. Bien ailleurs.

Henry McHenry (Adam Driver) et Ann Defrasnoux (Marion Cotillard) forment un couple inusité : lui, humoriste populaire aux performances et humour déplacés, elle, chanteuse d’opéra la plus célébrée sur la planète. Leur amour est soudain, passionnel, musical. Couverture médiatique de style people, vie commune et grossesse s’enchaînent rapidement. Annette naît. Henry s’occupe beaucoup de sa fille, Ann continuant à se produire dans tous les opéras du monde. Lentement, Henry est affecté par leur nouvelle situation familiale questionnant leur situation et leur couple. Lors d’un séjour sur leur yacht, Ann périt en mer lors d’une engueulade avec Henry en pleine tempête. Endeuillé, il se consacre à sa fille de deux ans, exploitant son talent musical unique. Il recrute le chef d’orchestre d’Ann, (The Conductor interprété par Simon Helberg) pour entamer un tour du monde avec Annette, la prodige adulée.

Contrat de départ

D’entrée de jeu, Annette se révèle être une construction et une performance destinées aux spectateurs : discours étalant les règles qu’impliquent de regarder un film en salle et le générique d’ouverture sur un numéro musical en plan séquence où les trois acteurs principaux chantent la pièce So May We Start. La proposition est explicite. Ajoutez à cela le genre de la comédie musicale, il est clair qu’Annette n’embrasse pas le réalisme. On découvre par la suite les personnages en musique. Les pièces composées par Sparks (les frères Russell Mael et Ron Mael) sont accrocheuses et musicalement riches. Le spectateur sait d’entrée de jeu qu’Annette ne sera pas une comédie musicale classique où l’on plonge conventionnellement dans les tumultes émotionnels des personnages.

Carax, Driver, Cotillard et Helberg

La réalisation de Carax est impeccable; visuellement magnifique et vivante, on comprend son prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes. Adam Driver démontre encore une fois qu’il est un des acteurs les plus fascinants de sa génération. Il impressionne par les performances de stand-up (il remercie personnellement Chris Rock au générique) que le réalisateur capte. L’humour un peu nonchalant, mais réfléchi rappelle le style de Bo Burham, réflexion sociale sous forme de paradoxe en moins. La voix de Driver, bien qu’elle ne soit pas extraordinaire, est parfaitement exécutée. L’oscarisée, pour son interprétation d’Édith Piaf, Marion Cotillard chante véritablement dans Annette, ce qu’elle ne faisait dans La môme (La vie en rose en Amérique). Sa voix est puissante et impressionne. Bien qu’elle chante, elle le fait pour les chansons composées par Sparks, non pas pour les performances en tant que cantatrice. Les deux acteurs jouent bien les amoureux, mais jouent encore mieux les amoureux malheureux. Simon Helberg s’éloigne de la comédie qui nous l’a fait connaître (12 saisons dans le sitcom The Big Bang Theory) et nous démontre ses talents d’acteur dramatique. On retiendra surtout son numéro de direction d’orchestre où il nous dévoile, à nous spectateurs, ses sentiments pour Ann. Le cinéaste capte sa performance dans un plan séquence où les mouvements de la caméra et le jeu de Helberg sont rythmés au tempo de la musique.

Symbolisme primaire

Tous les éléments au sein de la diégèse d’Annette y sont pour ce qu’ils représentent. Il ne faut pas surintellectualiser, leur symbolisme est simple. Les personnages sont réduits à leur titre et leur profession. Henry représente le cliché du stand-up comique déplacé, disgracieux, en apparence brouillon, populaire et mauvais garçon. Ann est son contraire, grande cantatrice distinguée, vénérée et célébrée dans son art associé à l’élite. Dans les deux cas, Carax prend bien son temps de nous montrer leurs performances et leurs relations au public. L’un est en échange constant, l’autre est en admiration seulement. L’union de ces deux contraires provoque alors la curiosité.

Si la forme que le réalisateur déploie devant nos yeux est réfléchie et complexe (même dans sa simplicité), l’histoire et ses protagonistes sont simples. Ce qui n’empêche pas la véracité et l’intensité de leurs motions. Les relations mises en images devant nos yeux sont également simples : on ne s’intéresse qu’aux relations entre Henry, Ann, Annette et The Conductor. Il y a très peu d’autres personnages et quand il y en a, ils sont toujours accessoires. Aucuns grands-parents ou ami.e nous sont montrés. Carax nous offre un huis clos relationnel en ce sens qu’il ne déroge pas des relations entre ces quatre personnages.

Les costumes n’échappent pas à ce traitement. Moto et habit de cuir pour Henry lors de l’annonce publique de leur relation, robe distinguée et fleurs à la main pour elle. Dans leur altercation sur le yacht en pleine tempête, Ann revêt le traditionnel imperméable jaune, chapeau inclus, alors que lui est vêtu d’un habit à la Capitaine Haddock. Il est le capitaine, elle est la matelot qui subit son autorité.

Même chose du côté des objets. Ann a toujours une pomme à la main, elle qui vient chambouler l’homme qu’Henry est. Quant à lui, il a toujours une banane à la main, tel l’homme primate qu’il est, tant sur scène que dans ses relations avec Ann ou Annette. Fruit du péché s’il en est un et fruit phallique s’il en est un. Elle est la victime collatérale de l’homme qu’il est. Henry n’est pas un protagoniste héroïque, il est plutôt un antihéros. Dépourvu de délicatesse, il est obsédé par la beauté de sa conjointe, exploite sa fille et est très centré sur lui-même. Comme le démontrent les six accusations portées publiquement contre lui. Il est quelque peu toxique.

Dans toutes ces symboliques simples et directes, une en rebute plusieurs : le corps d’Annette. Dès sa naissance, le bébé est incarné par une marionnette (animatronique). Tel un pantin rappelant Pinocchio, Annette est à la merci de ses parents, mais surtout de son père après la disparition de sa mère. Henry capitalise sur son talent, mettant de côté sa carrière pour offrir sa fille en spectacle. Elle est manipulable et formatée par son paternel. Ce n’est pas un hasard qu’elle tienne toujours à la main une peluche de gorille; cette affection et ce réconfort sont directement reliés à son père à la banane. Lors de sa première performance, il lui arrache des mains pour qu’elle puisse performer, marquant le début du bris affectif entre les deux. Plus Annette gagne en popularité, plus Henry est absent laissant The Conductor être aux soins de cette dernière. La jeune prodige connaît une évolution rapide dans sa carrière, passant de milieux de niche (opéra avec orchestre) à l’ultime événement en musique populaire qu’est le spectacle de la mi-temps du Superbowl, changement de style musical inclus. Encore une fois, ces choix évidents sont faits pour aller droit au but. Même réflexion pour la tache de vin au visage d’Henry qui prend de l’ampleur plus il devient toxique.

Tout ce symbolisme primaire peut agacer, dérouter, faire décrocher. 

Complexité?

Annette ne s’embourbe pas dans la complexité. Elle se trouve ironiquement dans les représentations de leur art respectif. L’opéra pour Ann révèle une mise en scène et une arrière-scène complexe. La performance d’Henry sur scène, malgré le ridicule apparent, agit comme constat de son désarroi. Et la scène de The Conductor en plan séquence mentionnée plus tôt. Dans les trois cas, la complexité est avant tout émotionnelle et technique (la réalisation de Carax). L’ensemble de Annette est composé d’éléments simples et directs, mais qui, une fois assemblés, nécessitent une recherche de sens tellement ils ne sont pas homogènes. La complexité est là : la recherche de sens dans ce ridicule apparent. Mais Annette n’est pas là pour donner dans la complexité, Annette est direct, sans compromis. Le film avance, laissant derrière une accumulation d’éléments déroutants.

Le cinéma ou l’absence de l’incrédulité

Tout comme dans Holy Motors, les mécanismes du cinéma sont explicites. Tant par les références cinématographiques diverses, des films noirs aux comédies musicales, que par la réalisation de Leos Carax. S’enchaînent alors plusieurs éléments techniques qui alternent entre clins d’œil et bris d’immersion pour le spectateur. Ces bris sont fréquents. Outre la marionnette, Annette comprend : une narration à double sens lors du générique de début, le numéro méta d’ouverture, des effets spéciaux évidents et assumés (les effets pour recréer la tempête en pleine mer), plusieurs caméos des frères Mael en tant que figurants (de pilote d’avion à manifestants dans une foule) ou encore le clin d’oeil de la chanteuse Angèle qui incarne une des présumées victimes d’Henry le temps de quelques secondes. Puis, il y a bien sûr la comédie musicale qui constitue le genre cinématographique le moins réaliste par l’expression des émotions en chansons. Tous ces éléments requièrent un investissement de la part du spectateur et une incroyable suspension consentie de l’incrédulité, cette capacité du spectateur à faire fi de l’impossible pour s’investir émotionnellement dans une histoire. Parce que le réalisateur fait tout pour vous provoquer et vous sortir de son film. Carax excelle dans l’exploitation de ses limites de la suspension consentie. Avec Annette, il pousse son spectateur dans les tranchées en flirtant constamment avec le ridicule, brouillant les limites de la parodie. Plusieurs laisseront sortir un rire, même dans les scènes dramatiques. Cette contre productivité dans notre capacité d’immersion est un défi tout au long des 139 minutes du film.

 

NDLR : La suite du texte aborde la scène finale du film et la met en contexte révélant ainsi des revirements. Si vous n’avez pas vu Annette, cela vous le divulgâchera. Nous préférons vous en avertir.

Ajustements finaux

Après tout cet effort demandé au spectateur, Annette se termine sur une scène émotionnellement prenante. Après avoir été dénoncé par sa fille lors du spectacle de la mi-temps pour le meurtre de The Conductor, Henry est condamné à la prison. Lors d’une visite d’Annette, le père et la fille ont une conversation émotionnellement chargée. Carax révèle alors le symbolisme de l’incarnation corporelle de la jeune fille : sous les yeux d’Henry, Annette devient une petite fille de chair et d’os. Interprétée avec brio par la très jeune Devyn McDowell, la scène est émotionnellement prenante dans ce duo sur la relation entre père et fille. Si les acteurs sont particulièrement excellents, le cinéaste se permet tout de même un bris d’immersion par une fausse larme bien immobile sur la joue d’Annette. Distrayante, mais surmontable face à ces performances. Pour ceux qui persévèrent, le générique de fin vous offre un numéro de clôture méta qui répond au numéro d’ouverture.

Annette n’est pas un film facile qui plaira à un public populaire. Le contrat est explicite d’entrée de jeu : abandonnez tout désir de réalisme et soyez prêt à vivre une aventure qui vous sortira constamment de la magie du cinéma. C’est dans cet état d’esprit que vous pourrez apprécier la proposition de Carax et des frères Mael.

 

Bande-annonce originale anglaise avec sous-titres français :

Durée : 2h19

Crédits photos : mk2|Mile-End, Amazon

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