Babysitter : Et si la moquerie était nécessaire

Québec, France, 2022
Note : ★★★★

La réalisatrice et comédienne Monia Chokri nous offre son second long-métrage, après La femme de mon frère (2019) et son coup de cœur du jury d’Un Certain Regard de Cannes. Bien que l’humour et le ton bien particulier de la cinéaste soient encore bien présents, nous avons affaire ici à une proposition nettement plus assumée et plus exploratoire, tant dans la forme que le propos. Délaissant avec Babysitter la formule de la comédie réaliste bourgeoise, elle tente une approche plus satirique et décalée, embrassant sans gêne le cinéma de genre, pour élaborer un postulat cinématographique étonnant sur des questions sociétaires modernes.

Après une inconduite à la télévision, Cédric (Patrick Hivon) tente de se racheter avec l’aide de son frère auteur (Steve Laplante) en écrivant un livre sur ses réflexions en tant qu’homme sexiste. Sa femme (Monia Chokri), désabusée et en quête de sens, engage une babysitter (Nadia Tereszkiewicz) pour l’aider à s’occuper de leur bébé qui ne dort pas. La présence de la nounou vient se mêler à la vie des trois protagonistes, bouleversée chacune à leur façon, pas sa présence. 

Masculinité toxique, hypersexualisation, harcèlement sexuel, dépression, abus de pouvoir, et j’en passe. Ces thèmes servent de matière première à la réalisatrice, qui ne s’en sert pas pour marteler les mêmes redites et commentaires sociaux communément déployés autour de ce type de propos. Elle écarte toute approche réaliste et conventionnelle pour explorer l’ironie derrière ses enjeux, la satire intrinsèque aux maux de la modernité. C’est sous cet angle ingénieux qu’elle nous offre raz-de-marée d’absurdité, de dialogues grinçants et de pur plaisir avec ses comédiens, tous à leur plein potentiel comique. La moquerie, aussi concrète puisse-t-elle être, est judicieusement apportée, en décelant les incongruités de toutes les parties, n’étant pas ici pour pointer du doigt, mais bien pour en démontrer les incohérences, s’en narguer avec toutes les bonnes intentions. 

L’intelligence de la mise en scène de Chokri, nettement plus élaborée et plus en accord avec le ton choisi que son premier film, provient d’une envie de faire du cinéma pour parler de cinéma. En questionnant les divers archétypes objectifiant les femmes depuis le début de l’histoire du cinéma (la vamp, la lolita, la maman, la femme hystérique, la putain, etc.), elle permet de questionner leur héritage, leur présence encore bien marquée dans l’imaginaire collectif, leur impact sur les dogmes imposés par ce type de représentations. Elle s’amuse avec les ruptures de ton drastiques, ne se limitant jamais à un genre de cinéma. Chokri vogue dans ce qui lui semble le meilleur angle pour aller puiser l’ironie ou le drame d’une scène. C’est cette malléabilité qui donne tant de fraîcheur au film, car jamais il ne se retient d’aller dans une direction ou une autre, et quel bonheur de sentir un film québécois s’approprier sa recherche créative sans se limiter à la surjustification de toutes décisions artistiques ou scénaristiques. 

À ce propos, l’écriture cinglante de Catherine Léger, bien que quintuplée par les choix de Chokri, se marie parfaitement avec le surjeu complètement assumé des comédiens. Frôlant presque le théâtre d’été par moment, ce jeu fait sens, car il s’articule dans un univers qui est tout aussi exagéré et délirant. La parodie est réelle, les enjeux sont concrets, et pourtant elle réussit à faire des envolées incongrues avec ses acteurs pour puiser au creux de cet absurde. Il faut souligner le caractère profondément personnel du film, avec la réalisatrice comme personnage central tout de même. Sa quête, bien que quelque peu floue, se veut malgré tout un affranchissement de soi, une reconquête de ses besoins, de ses désirs, de sa condition féminine. Cette fragilité, même si recouverte par des couches d’exagération, est bel et bien l’instrument permettant au film d’avoir une réelle sensibilité, une affection pour ses personnages et un dévouement à l’égard de sa proposition cinématographique.

Sur ce point, l’originalité toujours renouvelée de la photographie de Josée Deshaies s’articule pour donner une œuvre déjouant constamment les attentes du spectateur. Chaque plan déborde d’idées, de références, d’inventivité, proposant à coup sûr une surprise, une attente constante de la prochaine proposition visuelle. Le choix de la pellicule aide évidemment le caractère d’historisation des référents, s’intégrant comme par défaut dans une mythologie cinématographique. L’exploration des archétypes est machinalement intégrée dans une démarche de questionnements idéologiques par ce grain, ces couleurs exagérées, ces mouvements parfois incertains. La réaction vis-à-vis du film peut sembler un peu brutale, par son découpage brusque et son montage haletant, mais nul ne peut y rester insensible. Ce qu’elle nous propose c’est de s’interroger, tant sur les questions sans réelles réponses que Babysitter incarne, que sur la nature même des choix visuels ou de mise en scène. Cette fine ligne qui peut jouer en la défaveur du film permet aussi d’aboutir à une richesse, à une œuvre qui peut se permettre de ne pas être lisse et s’octroie le luxe de se laisser découvrir.  

Bande-annonce :

Durée : 1h27
Crédit photos : Maison 4:3

 

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