La guerre nuptiale : L’émergence d’une esthétique pandémique

Québec, 2021
Note : ★★★ ½

Si la pandémie causée par la Covid-19 fut particulièrement dure pour le milieu cinématographique, elle vit néanmoins l’émergence d’une nouvelle esthétique visuelle. Cette dernière est fondée sur un sentiment d’isolation dans le cadre rappelant les conversations par écrans interposés qui ont rythmé le quotidien du monde entier pendant plus de deux ans maintenant, se détachant ainsi des films antérieurs à la pandémie représentant simplement le point de vue d’un ordinateur, comme le film d’horreur Unfriended ou le thriller Searching. Peu de films ont cependant eu le temps de capitaliser sur ces nouveaux codes cinématographiques, notamment le méconnu The 12 Day Tale of the Monster that Died in 8 de Shunji Iwai — une science-fiction pince-sans-rire dans laquelle des monstres en capsule sont supposés nous sauver de la Covid. La guerre nuptiale, dernier film du réalisateur québécois Maxime Desruisseaux (Harry : Portrait d’un détective privé), reprend lui aussi les codes de cette esthétique pandémique, mais enlève toute trace de la maladie dans le scénario pour raconter une histoire sur l’amour, la solitude et, si possible, sauver le monde au passage.

Montage, le nerf de la guerre

La relation entre Alain (Tobie Pelletier) et Jasmine (Eve Gagné) bat de l’aile ces derniers temps ; ils ont de la difficulté à se parler, et leur couple d’amoureux chevaleresques commence à être remis en question. Leur conflit gagne encore en cacophonie lorsque des inconnus aux titres prestigieux arrivent de nulle part et commencent à se mêler de leur situation supposément pour assurer de la survie de la planète Terre… Le tout prend la forme d’un appel Zoom éclaté où une dizaine de personnages ont droit à leur propre monde et sont représentés par un décor monochrome permettant de comprendre leurs relations par association de couleurs (Alain et Jasmine, par exemple, sont dans une gamme de rouge). Si le procédé laisse présager une surdose malvenue, le travail de montage permet toujours à la formule de se renouveler, que ce soit via une construction des plans repensant en permanence la composition des split screens ou par l’ajout d’éléments extérieurs. Dans le dernier cas, des schémas expliquant la « science » derrière le scénario sont appréciés, même si la palme revient au passé du Shérif dont les paysages réels sont particulièrement envoûtants.

Le plus gros travail a dû cependant être dans le peaufinage des dialogues, pour s’assurer que les personnages aient du répondant entre eux même si la majorité des acteurs ne se sont même pas vus sur le plateau. La guerre nuptiale relève le défi et réussit à construire un narratif cohérent et crédible, même si quelques concessions ont dû être faites au passage. Pour éviter des jeux trop disparates, les acteurs jouent la carte de la retenue, évitant des explosions émotionnelles qui demanderaient une présence immédiate pour pouvoir y répondre adéquatement. Cela donne certaines belles prestations, comme Emmanuel Bédard jouant un Sénateur friand de piques passives-agressives ou Sylvio Arriola faisant tout son possible pour garder son calme face à l’incompétence d’Alain, mais Tobie Pelletier n’a pas la possibilité de mettre de l’avant l’exaspération que demanderait un protagoniste subissant une situation aussi absurde. On peut aussi regretter la mise à l’écart graduelle de certains personnages, comme le Docteur ou le Détective. Ces derniers sont excellents pour initier le côté décalé du film, mais deviennent anecdotiques lorsque l’intrigue commence réellement à prendre de l’ampleur.

Entre Buñuel et l’attachant

Évidemment, La guerre nuptiale est plus qu’un exercice de forme — une simple présentation éclatée d’une histoire d’amour banale aurait été peu pertinente. Le vrai vent de fraîcheur vient avec la manière dont Desruisseaux présente l’évolution du scénario. Alain, véritable victime d’une intrigue rappelant L’Ange Exterminateur, doit comprendre pourquoi il est enfermé dans un purgatoire mental dans lequel tout le monde lui dit qu’il doit sauver la planète et son couple sans lui donner de contexte ou lui expliquer comment faire. À chaque réponse reçue, d’autres questions plus alambiquées s’ajoutent, mettant davantage l’accent sur le côté loufoque et surréaliste de sa situation. Le film s’assure heureusement de fermer toutes les portes qu’il ouvre, évitant ainsi de laisser un arrière-goût incomplet à l’histoire.

La complexité visuelle du film est ainsi contrebalancée par son message simple, mais efficace. Sous une histoire d’intraterrestres et de grand refroidissement, il y a un réel sentiment de solitude émanant de la séparation des individus via la multiplication des cadres. Peut-être que l’amour entre les deux protagonistes est parfois un peu trop idéaliste, mais il fournit une satisfaction qui fait du bien, surtout dans une réalité où la fin de la pandémie semble être à portée de main, quand on commence à voir le bout du tunnel. C’est un de ces films qu’il est heureux de voir exister, débordant tellement de passion qu’elle devient contagieuse. La guerre nuptiale fait preuve d’une énergie qu’on aimerait voir plus souvent, que ce soit au Québec ou ailleurs, en vérité.

Bande-annonce :

Durée : 1h19
Crédit photos : Maxime Desruisseaux

Ce film a été vu dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma 2022.

Vous aimez le cinéma québécois qui sort des sentiers battus ? Retrouvez notre critique de Le bruit des moteurs ici et de Il n’y a pas de faux métiers ici.

 

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