Comment est née cette idée de filmer votre passion, votre adoration pour Pasolini ? C’est un désir qui sommeillait en vous depuis longtemps ou c’est en parlant avec le réalisateur Fabrice Du Welz qui connaissait votre amour pour le réalisateur italien ?
BD : C’est effectivement avec Fabrice du Welz que tout a commencé, mais aussi grâce à Anthony Vaccarello, le directeur artistique de Saint-Laurent qui avait déjà produit Lux Aeterna (2019) de Gaspar Noé dans lequel je jouais. J’ai adoré faire ce film, surtout que je rêvais de tourner avec Gaspar depuis un moment. Je joue presque son rôle d’ailleurs. C’était une vraie carte blanche. Anthony connaissait mon amour pour le cinéaste. Ce n’est pas un secret, il n’y a qu’à voir mon corps tatoué. Mon dos est entièrement recouvert de poèmes de Pasolini. On a alors évoqué l’idée de faire une sorte de documentaire autant qu’un voyage initiatique sur les traces de Pier Paolo Pasolini. J’ai entendu dire qu’Abel Ferrara et Martin Scorsese font du cinéma grâce à L’évangile selon Saint-Matthieu (1964) qu’ils citent comme une source d’inspiration importante, comme pour beaucoup d’autres metteurs en scène, Fabrice particulièrement. D’ailleurs, savais-tu que le personnage de Martin Sheen, accroupi et portant un bandeau dans Apocalypse Now (Francis Ford Copppla, 1979) est en fait un hommage au peintre inspiré de Giotto qu’incarne Pasolini lui-même dans Le Décaméron (1971), torse nu avec un tablier en cuir?
Je ne savais pas. Je regarderai le film en pensant à vous la prochaine fois que je le verrais.
BD : Tu verras. C’est la plus belle photo de Pasolini. Il est torse nu sur un échafaudage où il peint. C’est sublime.

Dans votre dernier film, vous ne vous contentez pas de parler de votre amour pour Pasolini, vous nous le faites ressentir. Vous marchez sur ses traces et on va à la rencontre des paysages, des lieux de tournage, des personnages importants qui ont jalonné sa vie. Fabrice du Welz filme ainsi les rails de train, l’avion, le bateau. J’ai beaucoup aimé cette façon de montrer à quel point l’art nous transporte, l’art nous fait voyager. Cela donne quelque chose d’organique à l’écran. Est-ce que ces étapes-là ont été organisées en amont du tournage ou ça a été improvisé?
BD : Fabrice a vraiment tout organisé. Par exemple, les rencontres avec Dacia Maraini (amie de Pasolini et actrice dans Les milles et une nuits, 1974), puis celles avec ce professeur incroyable d’université avec qui je regarde la projection de L’évangile selon Saint-Matthieu, avec Abel Ferrara car il est dingue de Pasolini.
Oui, il avait même fait un film sur le réalisateur.

BD : Voilà, avec Willem Dafoe (Pasolini, 2014). Du coup toutes ces rencontres ont été, je dois dire, extraordinaires. Notamment celle avec le restaurateur à Ostia où il allait manger tous les jours. Il y passait l’après-midi à lire et le soir, il y draguait des gars. Puis il y a Dacia Maraini dont je te parlais, l’épouse d’Alberto Moravia, dotée d’une intelligence foudroyante qui vient d’un milieu intellectuel très privilégié. Elle m’a raconté plein d’anecdotes le concernant dont une que je n’ai pas trouvée très jolie et qui m’a un peu fait démystifier Pasolini. Elle m’a expliqué qu’il était assez déçu par le prolétariat italien car il ne soutenait pas les pauvres. Je lui ai répondu : « tu sais, mes parents ne sont pas issus du prolétariat italien mais du prolétariat français et si mon père n’a jamais donné aux associations, c’est parce qu’il avait déjà énormément de mal à nourrir sa femme et sa fille ». Mon père, c’était un commando des forces spéciales des marines. C’est-à-dire que les gars sont à la retraite très tôt. Par la suite, il a été mécanicien parce qu’on leur garde des places et que l’on contribue à la liberté d’un pays. Et je lui ai donc expliqué que mes parents n’étaient pas de mauvaises personnes. C’est juste plus facile de pouvoir donner lorsque tu es riche. Ça m’a donc permis de démystifier l’homme, surtout que moi, lorsque j’aime, je sacralise. Tu sais, sur scène, avec Virginie Despentes, la rappeuse Casey et le groupe Zëro, j’ai fait des lectures musicales de textes féministes dont un est écrit par Juliette Langevin, une poétesse qui vient de Montréal je crois. Je ne sais plus ce que je voulais dire.
Je reprends alors.
BD : Vas-y !
Vous découvrez Salo ou les 120 journées de Sodome (1975) à 17 ans et c’est une révélation. Lorsque vous parlez à Dacia Maraini de Pasolini vous lui dîtes : « Personne ne l’aimait plus que moi ». Cette connexion que vous ressentez à son égard alors que vous n’avez pas eu la chance de le connaître, est-il possible d’y voir une forme de mysticisme et de croyance en lien avec cette adoration ?
BD : Complètement. Je me souviens que Dacia m’a même dit qu’il m’aurait forcément aimée. C’est touchant. J’ai le corps recouvert de poésie, de Genet à Pasolini. Elle m’a demandé pourquoi je faisais ça. Je lui ai dit : « comme ça si je suis avec un gars pas très cultivé… »
…Vous allez pouvoir l’instruire ». C’est la phrase que vous dîtes dans le film.
BD : Voila. Et puis s’il s’ennuie, il aura de la lecture également.
Exactement. (Rires)
L’évangile selon Saint Matthieu est au cœur de La passion selon Béatrice, du titre qui lui répond jusqu’à cette façon de cadrer en gros plan les visages comme le faisait Pasolini. Lorsqu’on vous voit redécouvrir la pellicule dans le noir d’une salle de cinéma, la réflexion des images sur votre visage révèle un moment de communion presque christique entre vous et le film.
BD : Exactement.

C’est un instant de calme et de pause entre les épisodes échangés avec Clément qui participe, je trouve, à la fantasmagorie de l’œuvre. Dans un sens, j’ai l’impression que vous l’avez eue votre rencontre avec le réalisateur.
BD : C’est vrai.
Vous vous êtes sentie dans la peau d’une héroïne pasolinienne à ce moment-là?
BD : Je n’irai pas jusque-là parce que ça serait un peu présomptueux de ma part. Néanmoins, ce que je peux dire, c’est que je suis quelqu’un d’honnête et que l’honnêteté, ça paye. Je n’aurais pas tourné avec des gens aussi incroyables le cas contraire. Je n’aurais pas eu non plus l’occasion de faire un film comme celui-ci où l’on a mis à ma disposition un metteur en scène aussi dingue que moi de Pasolini. Anthony Vaccarello (le producteur NDLR) ne m’aurait pas non plus donné carte blanche simplement parce qu’il a les moyens de le faire. J’ai vraiment ressenti que c’était une carte blanche d’amour. Je pense que le film est très beau en partie grâce à cette honnêteté. Tu sais, pour les 30 ans de la mort de Kurt Cobain, j’ai fait un spectacle intitulé Come as you are pour le Printemps de Bourges 2024. C’est complètement différent mais ça reste un spectacle d’amour sur un autre de mes héros.
Qui d’autre que moi pouvez-faire ça? J’ai été formée à Quantico. [Rires]. C’est le FBI qui m’a donné des cours sur Kurt Cobain j’imagine.
Ahahaha.

BD : Personne n’est plus calée que moi sur ce gars-là. On a donc fait un spectacle où je lis des extraits du journal intime de Kurt Cobain. J’ai décidé de ne choisir que des passages que je trouve très poétiques. Parfois, il parle de ses états d’âme, notamment du fait qu’il n’aime pas conduire en voiture avec sa petite fille à bord car il craint d’avoir un accident. Bon, il aime sa fille, c’est super mais on s’en fout j’ai envie de dire! Moi je préfère le texte de la BD When I was an alien où il parle de lui tout petit et qu’il dit se sentir comme un alien parce qu’il ne comprend pas ce qu’il fait sur terre. Chacun de ces textes est accompagné par un morceau emblématique de Nirvana. Il n’y a ni basse ni batterie, simplement Bastien Burger à la guitare et le rappeur Youv Dee au chant. Ça a fait un triomphe. Voilà. L’intégrité et l’honnêteté ça paye parce qu’on est tous les trois des passionnés. On a monté ce show en une semaine, comme si on faisait un bœuf entre potes. Mais on y a mis tellement de cœur que le truc a fait un triomphe.
C’est vrai que dans le film, l’honnêteté se ressent et qu’elle va droit au cœur.
BD : Je m’émeus de tout dans la vie et tu vois, lorsque je regarde L’Évangile selon Saint Matthieu, le professeur d’université qui connaissait très bien Pasolini m’a dit que la passion n’était plus sur l’écran mais sur mon visage. On a tourné cette scène pendant 10 heures. J’ai pleuré à chaque image et ce que je trouve très beau, c’est aussi cette anecdote du jeune gars qui joue Jésus. Je ne sais pas si tu connais cette histoire. Il en a fait un révolutionnaire. Jésus, on le représente toujours blond aux yeux bleu alors que le mec est israélien et qu’il devait plus ressembler à un arable ou un juif. Cette représentation que l’on voit dans toutes les églises, c’est le symbole de la pureté comme la vierge. Pasolini a préféré le représenter comme un anarchiste espagnol. Je trouve que c’est très juste parce que Jésus-Christ a ce trait de caractère lorsqu’il va au marché du temple et qu’il fout tout en l’air parce que les grands prêtres prennent une dîme sur la vente des fruits et des animaux. Pour lui, c’est un endroit sacré et donc, on ne peut pas prendre de l’argent aux pauvres. C’est pour ça qu’il casse tout. J’ai trouvé que de faire jouer Jésus-Christ, un révolutionnaire, par un autre révolutionnaire, c’est une idée sublime.

C’est un point intéressant que vous soulevez parce qu’il est vrai que Pasolini a souvent défendu les laissés-pour-compte. Il a suscité de nombreuses polémiques en raison de sa radicalité. Qui plus est, il était athée, marxiste et homosexuel.
BD : Incroyable c’est vrai, il cumulait les rôles. [Rires]
En effet, ça faisait beaucoup pour une seule personne à l’époque. Vous partagez avec lui, je trouve, ce goût pour la provocation. Vous brouillez souvent les pistes avec une image punk alors que dans ce film, vous dévoilez un côté hyper sensible que l’on connaît moins. Est-ce que vous ne cultivez pas un peu cette ambivalence?
BD : Pas du tout! Je suis une hypersensible. Regarde-là (en pointant son bras), j’ai tatoué sur mon corps Paradoxe mon amour. C’est comme ça que m’appelait mon ami Guillaume Depardieu parce qu’il trouvait que ça me représentait bien. Moi je suis quelqu’un de passionné, j’aime infiniment les gens et je n’ai jamais cherché à cultiver quoique ce soit. C’est comme l’intégrité, tu ne peux pas être intègre et chercher à cultiver ce trait. Je ne suis pas riche à la banque mais putain, je suis milliardaire grâce aux rencontres extraordinaires que j’ai faites.
C’est d’ailleurs une phrase que vous dites aussi dans le film. Finalement, la richesse ne se trouve pas que dans votre porte-monnaie mais également dans votre cœur.
BD : C’est pour ça que j’ai commencé à te parler tout à l’heure du spectacle Come as you are. J’ai eu la chance qu’on m’aide à monter ce projet pour lequel on m’a donné cette liberté de pouvoir parler de quelqu’un que j’aimais éperdument. Une fois encore, l’intégrité ça paye.
Dans Trouble every day de Claire Denis (2001), vous incarnez un personnage cannibale et dans la vraie vie vous avez avoué avoir mangé une oreille.
BD : [Rires]
La passion selon Béatrice n’est donc pas le premier de vos films où la réalité se mêle à la fiction. Ici, la mystification du Christ s’apparente à votre célébrité. Votre nom disparaît du titre du film en référence à L’évangile selon Saint-Matthieu. Ce n’est pas La passion selon Béatrice Dalle mais La passion selon Béatrice.
BD : C’est vrai.

Je trouve ça intéressant car c’est une façon de vous descendre de votre piédestal et de vous rendre plus accessible. D’habitude, il y a une starification et une glorification autour de vous et de votre nom. Et là, d’un coup, vous n’apparaissez plus comme un mythe, simplement comme une femme, humaine et touchante. Vous avez conscience de l’iconographie qui plane au-dessus de vous?
BD : Oui quand même parce que beaucoup de gens me le font sentir. Tu sais, ce sont souvent des gars, surtout des jeunes gars homos qui me témoignent leur amour. C’est dingue, ma vie est jalonnée de pédés. J’ai souvent vécu avec eux, c’est pour ça que je dis toujours qu’on ne tombe pas amoureuse d’un genre ou d’une couleur. La diversité, c’est une telle richesse. Pourquoi préférer la consanguinité? On a tout à apprendre des autres. Quand tu vois ce qui s’est passé aux derniers Jeux olympiques où tout le monde a critiqué Aya Nakamura parce qu’elle est noire et qu’elle allait reprendre une chanson d’Edith Piaf dont la grand-mère était algérienne en passant. Il y a même un tableau de de Toulouse Lautrec au musée d’Orsay qui la représente en costume traditionnel algérien. Je me demande bien quelle différence cela fait alors avec Aya Nakamura.
Je pense que beaucoup de gens ont une image très biaisée de ce que doit être un Français de nos jours.
BD : Oui, c’est très sectaire. Je trouve que c’est beau de vouloir que cette chanteuse nous représente car cela veut dire que des jeunes filles ou des jeunes hommes qui viennent d’horizons différents peuvent devenir des grandes stars en France si on leur donne leur chance. En plus, j’ai trouvé que sa performance accompagnée par la Garde républicaine était dingue. C’était également un beau pied de nez à ceux qui ont critiqué le passage de Philippe Katerine pensant qu’il était question de la Cène alors qu’il incarnait Dionysos, un dieu grec qui n’a rien à voir avec le tableau de Léonard de Vinci. Que les gens arrêtent d’ouvrir leur gueule quand ils n’ont même pas la culture pour distinguer la Cène d’une représentation d’un dieu grec. Et puis si Dieu a créé tout le monde, c’est donc lui qui a aussi créé les trans et les noirs. Acceptons-le.
Est-ce que le fait de venir d’un milieu populaire vous a donné envie d’asseoir une certaine forme de légitimité en ne tournant presque que des films indépendants?
BD : Pas du tout! Je n’y ai jamais pensé. Par exemple quand j’ai fait 37°2 le matin de Jean-Jacques Beineix (1986), je ne connaissais rien au cinéma. J’allais voir des films parce que je trouvais un acteur sexy, c’était de cet ordre-là. Lors de la promo de ce film, je disais même que le réalisateur avait fait Les nuits de la pleine lune avec Pascale Ogier (Éric Rohmer, 1984) alors que je voulais parler de La lune dans le caniveau (1983). Tout le monde me regardait l’air étonné. J’avais confondu les deux. Cela dit, ça ne m’est pas tombé dessus par hasard non plus. Jean-François Dalle, mon premier mari dont je porte le nom, m’avait emmenée voir un film de Pasolini et c’est là que j’ai commencé à découvrir une autre sorte de cinéma. Je ne critique pas le cinéma de distraction mais je ne vais pas voir ce genre de films. Maintenant, je ne veux pas que ça sonne prétentieux de ma part, je ne suis pas là pour dire quels films sont bien ou cons, c’est juste que moi, j’aime apprendre des choses. Je m’intéresse à tout. Je peux te faire une leçon sur les B-52 ou les armoires normandes. Ce n’est pas une blague. Alors je m’en fous des armoires normandes, c’est juste que j’ai regardé un truc l’autre jour et ça m’a fascinée. Tout m’intéresse.
C’est vrai que vous avez une culture plutôt impressionnante. On s’en rend compte dans le film lorsque vous parlez de votre amour pour Mozart ou encore Vivaldi.
BD : Tu sais qu’il y a une anecdote très belle sur Mozart que j’ai racontée plusieurs fois mais je veux te la dire parce que je viens de l’apprendre. La veille de l’opéra Les noces de Figaro, alors qu’il est 6h du soir, Constance rappelle à Amadé -tout le monde dit Amadeus mais c’est Amadé je te jure- qu’il n’a toujours pas d’ouverture de composée. C’est un grand moment pour lui alors elle lui raconte des histoires afin qu’il ne s’endorme pas. Il écrira donc de minuit à 6h du matin l’ouverture de cet opéra. Et quelle histoire lui raconte-t-elle? Cendrillon. Il adore Cendrillon et l’écoute en boucle pour ne pas s’endormir. Je suis amoureuse de Mozart. J’ai lu toute la correspondance qu’il a entretenue avec son père lorsqu’il était à Paris. Je suis même allée voir la maison qu’il a habitée dans le marais.
Vous avez encore fait un pèlerinage. [Rires]

BD : Ouais, il est très punk Mozart. Tu sais que c’est le premier sur lequel on dansait dans les bals à l’époque? C’était sacré. Tu prends Bach, c’est de la musique sacrée qui se jouait dans les églises, c’était réservé à une élite. Là, on jouait du Mozart dans les bals comme tu entendrais dans n’importe quel bled du ABBA. C’était vraiment un triomphe incroyable, les gens avaient envie de danser sur sa musique. Dans les échanges avec son père, on se rend bien compte que l’humour du 18ème siècle était très pipi-caca, c’était très scato. Il lui disait en parlant des filles de Vienne : « je fais que baiser des culs, c’est tout ce que je fais ». Mozart, il était tout le temps comme ça tu sais. C’est un punk qui parlait mal, qui rigolait beaucoup, qui baisait, qui buvait et qui passait la nuit dans les tripots à jouer. C’était vraiment un punk.
Vous dites à un moment donné dans le film : « je peux tout supporter, sauf la honte ».
BD : C’est vrai.
C’était important pour vous, une fois devenue célèbre, de rendre fiers les gens que vous aimez ?
BD : J’ai envie de te dire qu’il ne faut pas faire les choses pour les autres, que ce soit un film ou n’importe quel métier : docteur, boulanger… Je pense qu’il faut d’abord faire les choses pour soi. Par exemple, lorsque j’ai un homme dans ma vie, je me tiens bien, je me respecte, dans le sens où je ne fais pas aux autres ce que je n’aimerais pas qu’on me fasse. Avant de respecter l’autre, je me respecte en premier. Si je me tape un gars, ça me regarde. Personne n’a à me juger ou me montrer du doigt. C’est ma vie, que ce soit avec des filles ou des gars. Je lui annonce la couleur dès le départ et je dépose toutes mes cartes dans ses mains. Et s’il a envie de les aimer alors on va s’aimer comme des dingues, passionnément.
Les premiers mots que vous prononcez dans le film sont « je suis une force du passé » et par la suite, « je dois être nécrophile, je n’aime que les morts ». Vous semblez tout droit sortie d’une autre époque. Est-ce qu’aujourd’hui vous vous sentez en phase avec la société dans laquelle vous vivez?
BD : Écoute, moi tu sais, je trouve que tout est magique. Je trouve tellement triste parfois qu’on respecte si peu la vie humaine. Tu vois en ce moment ce qui se passe entre Israël et la Palestine, ça m’attriste. Je trouve ridicule les gens qui disent que de faire la guerre et de tuer des enfants, c’est pas beau. Oui on sait. Si on met un drapeau palestinien comme j’ai pu faire, pour certains ça veut dire que j’aime pas les juifs alors que ce n’est pas ce que ça veut dire. Le sang d’un juif, d’un arabe ou d’un chrétien, c’est le même. Et leur souffrance, elle est la même. Je trouve ça dingue que d’un seul coup on mette en place une hiérarchie de la souffrance alors que s’il en existait une, on devrait mettre les Indiens d’Amérique du Nord en premier. Je crois que c’est plus de 40 millions de gens qui ont été massacrés. Les États-Unis devraient être le pays le moins raciste au monde car il n’est peuplé que de migrants. C’est marrant ce suprémacisme blanc. Comment ils peuvent vouloir construire des murs à leurs frontières avec leur histoire? Putain c’est dingue.
On a malheureusement tendance à oublier l’histoire, c’est un problème.
BD : J’ai appris une anecdote il n’y a pas si longtemps. Thanksgiving, tu sais d’où ça vient ?
C’est horrible quand t’y penses, c’est en lien avec les migrants du Mayflower. Lorsque les colons sont arrivés en Amérique, ils ne savaient pas maîtriser les cultures et ce sont les indiens d’Amérique qui leur ont tout appris. Pour les remercier, ils ont alors fait un grand dîner le jour de Thanksgiving. Par après, ils les ont tous massacrés. Voilà ce que c’est cette tradition. J’en ai des frissons d’horreur. Tu sais, je me souviens avoir tourné un film au Venezuela dans une tribu indienne où les chefs de poste étaient français tandis que les autres étaient vénézuéliens. Ils n’avaient donc pas le même salaire, t’imagines bien. Avant d’arriver dans la tribu, toute l’équipe était logée dans des beaux hôtels. C’était tellement chiants que je suis allée dans les hôtels des petits bleds avec tous les techniciens. À la suite de ça, je me souviens avoir entendu des réflexions du genre « tu fais amie avec le peuple ». Je trainais avec une bande de vénézuéliens parce que les autres, je les trouvais chiants. Ils critiquaient les locaux parce qu’ils se bourraient la gueule jusqu’à 6 du matin. Et alors? C’est leur vie. Ça les regarde s’ils veulent niquer toutes les gonzesses et tous les mecs qu’ils veulent. Un jour sur le tournage, je m’aperçois qu’ils ont voulu nous faire plaisir en préparant des croque-monsieur alors que moi, ça m’allait ce qu’on mangeait. Les techniciens avaient demandé aux femmes qui préparaient la cuisine d’amener du pain car ils ne voulaient pas manger la même chose que les tribus. Je me souviens alors m’être dit que je venais de connaître ce que c’était que d’être colon, tu sais quand t’es blanc et que tu te crois mieux que tout le monde. Un peu plus tard sur un bateau du tournage, je vois une trappe s’ouvrir et on passe des bouteilles d’eau en bas. Je me rends compte que t’as un des Indiens, un mécano tout maigre qui bosse là alors qu’il fait 70 degrés.
C’est la seule fois de ma vie où j’ai fait arrêter un tournage. J’ai dit à l’équipe : « on va remettre les choses en place ». Tant qu’il n’y avait pas quelque chose de construit sur le bateau où le gars pouvait être à l’air libre avec des conditions acceptables, je ne voulais pas reprendre le travail. Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais j’espère que ça a fait la différence. Il y aussi ces dames que j’ai vu chauffer des grandes bassines pour me préparer un bain. J’ai dit non. J’avais honte de ma vie. Ils étaient tous là à se laver dans la rivière et j’ai dit aux autres qu’on allait tous faire pareil. Un soir avant le diner, je vois un jeune homme indien qui cueille dans un arbre un gros haricot vert, un truc très moche. Il vient vers moi et il l’épluche comme une banane. Dedans, il y avait une fleur rouge qu’il m’a tendue, J’ai alors dit à tous les gars de l’équipe : « il vient de vous mettre 10 longueurs dans la gueule ». Par la suite, j’ai passé 4 mois avec lui.
[Rires]
J’ai renchéri : « vous êtes une bande de bouffons ». Le gars, il ne parle pas la même langue et ce geste, c’est le truc le plus romantique qu’un homme n’a jamais fait pour moi.
Le plus romantique?
BD : Oui, c’était extraordinaire! Le mec, il ne connaissait rien de moi et il pose ce geste-là.
C’est important pour vous la condition humaine, on le sent, vous défendez les gilets jaunes, vous prenez toujours opposition contre une forme d’autorité pour dénoncer. Et même dans vos choix de films, vous avez beaucoup tourné avec de jeunes gars gay qui aimaient (Christophe Honoré, Gaël Morel…)

BD : Tu sais, je me suis souvent dit, je ne suis pas juive, je ne suis pas arabe, je ne suis pas noire, je ne suis pas lesbienne, mais on est tous en vie, tous ensemble. Alors c’est pour ça que j’ai fait le spectacle Troubles avec Virginie Despentes et la rappeuse Casey qui sont lesbiennes et qui le revendiquent. Je suis à leurs côtés, je suis là aussi pour en parler. Il faut respecter la liberté et la différence. T’imagines, j’ai vécu avec un black, Didier (JoeyStarr de NTM, NDLR) et tous les jours, il y avait des réflexions. Quand on est blanc, tout ça, on ne l’entend pas ça. Je trouve ça dingue.
Et ce qui est encore pire, même s’il n’y a pas de hiérarchie dans la souffrance comme on le disait, c’est que Didier est guadeloupéen et donc français.
BD : Oui et puis il y a toujours cette espèce de clicheton sur les noirs en rapport avec le cul. Je me souviens d’une très bonne copine qui m’a dit une phrase horrible lorsque j’ai commencé à sortir avec Didier : « j’ai jamais essayé avec un noir ». Mais meuf, on ne parle pas d’un scooter, on parle d’un homme. Tu vois, je préfère un vrai raciste qui parle mal ou qui te dit d’aller te faire enculer car au moins tu sais à qui t’as affaire. C’est mieux que le gars qui fait le gentil jusqu’à ce que sa fille ramène un arabe ou que son fils soit pédé. Je préfère les vrais enculés. Tu prends l’autre Bardella, c’est quoi ce premier de la classe qui sent le savon, putain sérieux! Et la fille Le Pen, Marion Maréchal, elle est pire encore. Souvent les femmes de pouvoir de droite sont plus dangereuses.
Et votre spectacle avec Virginie Despentes, est-ce que vous pensez venir le présenter à Montréal?
BD : Non malheureusement. On devait venir l’année dernière en fait mais comme elle a écrit un nouveau livre, ça n’a pas été possible. On fait nos deux dernières représentations là au Luxembourg et à Bruxelles. J’aurais beaucoup aimé venir.
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Durée : 1h23
Crédit photos : Carlotta Films

