Entrevue de Xiaodan He, pour Montréal Ma belle

Synopsis : Feng Xia (Joan Chen), immigrante chinoise de 53 ans et mère de famille vivant à Montréal, a passé sa vie dans une obéissance silencieuse — envers sa famille, sa culture, et un mariage fondé sur le non-dit. Mais lorsqu’elle rencontre Camille (Charlotte Aubin), une jeune Québécoise libre et insouciante, un désir longtemps réprimé refait surface. Sous la chaleur étouffante de l’été montréalais, Feng Xia ose, pour la première fois, se choisir. Son aventure amoureuse interdite et sa quête de soi deviennent une confrontation bouleversante avec ses choix, son passé et le prix de la liberté.

Bonjour Xiaodan, le 13 février prochain sort Montréal, ma belle, votre deuxième long métrage de fiction. On y découvre Feng Xia, une immigrante chinoise dans la cinquantaine, engoncée dans sa vie de femme et de mère qui va, au contact d’une Québécoise de plus de 20 ans sa cadette, décider d’embrasser son désir pour les femmes jusqu’alors refoulé. Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce long-métrage?

XD : La motivation, elle vient de loin. Elle vient même de très loin, d’une époque où j’étudiais à la Beijing Film Academy. La situation homosexuelle en Chine a toujours été un sujet qui m’intéresse parce que je sais combien la communauté LGBTQ+ ne vit pas les choses facilement, en raison de la culture ainsi que de la situation politique. Tout ça a fait que c’est resté un sujet tabou dans mon pays d’origine. L’intention de départ est donc venue lorsque j’étais à l’université. Puis, après avoir fini mes études, j’ai commencé à pratiquer le cinéma sans réellement penser concrètement à réaliser un film sur ce sujet. Néanmoins, comme vous avez pu le constater, mes autres films parlent toujours de gens qui sont en marge de la société. On dirait que les gens marginalisés sont ceux qui retiennent le plus mon attention. J’ai beaucoup d’empathie pour eux. Après mon premier film, Un printemps d’ailleurs (2017), j’ai commencé à chercher le sujet de mon prochain métrage. Je me souviens qu’à ce moment-là, j’ai regardé sur internet beaucoup de reportages sur la situation homosexuelle en Chine. Il y a eu quelques développements mais le tabou culturel est malheureusement toujours présent. C’est un fardeau mental et spirituel pour beaucoup de monde.

J’imagine que le film, malheureusement, ne va pas pouvoir avoir de distribution là-bas.

XD : En effet, pas pour le moment. Mais je dis toujours à mes amis qu’il faut continuer de croiser les doigts pour qu’un jour les choses évoluent.

Avez-vous conscience que vous êtes, tout comme Joan Chen, une figure de résistance en Chine avec votre film face à la politique du pays?

XD : Pour le moment je ne sais pas mais tantôt, je te raconterai une chose très positive, voire très encourageante qui m’a vraiment énormément réconfortée. Je vais d’abord répondre à ta question. De par mon expérience montréalaise, j’ai pu me rendre compte de la façon dont les gens ici traitent l’homosexualité avec une grande ouverture d’esprit. Bien sûr, cela a été tout un processus. Au départ cela n’a pas été simple, surtout en campagne, mais il me semble que les Québécois ont dépassé le tunnel noir et sont devenus ouverts, tolérants et respectueux envers la communauté homosexuelle. C’est quelque chose que je trouve très touchant car les gens sont profondément humains. De voir l’ouverture ici au Québec, ou dans d’autres pays qui acceptent cette différence, ça m’a encouragée à me renseigner sur l’évolution des mentalités et les manières de penser. En Chine, on dirait que ça reste toujours perçu comme une honte. Les gens ne parlent pas. Même si la jeune génération commence à être beaucoup plus ouverte, il y a toujours, malgré tout, une grosse pression culturelle et mentale qui s’exerce sur la population. Avec le temps, je me suis aperçue des quelques changements qui se sont opérés en moi. J’ai réalisé, en tant que cinéaste, qu’il y avait des choses que je voulais faire dans mon travail, comme aller explorer des choses plus profondes liées au mental, au spirituel, à la liberté. Comme je suis quelqu’un qui aime réfléchir et regarder des reportages à la télé ou lire des choses philosophiques, ça a eu des répercussions sur ma pensée et sur les choix que j’ai fait en lien avec le personnage de Feng Xia. Pour le moment, ça ne m’intéresse pas de réaliser un film juste pour du divertissement. Cela ne me ressemble pas. Je trouve que ce n’est pas assez. Je préfère montrer des choses plus profondes. Les êtres humains sont tellement complexes, il serait dommage de ne pas aller explorer leurs dilemmes intérieurs.

Et ça se sent dans le film. Il y a beaucoup de sous-couches. En pleine ménopause, alors qu’elle doit accepter l’inéluctabilité d’un corps qui ne répond plus avec autant de vigueur, Feng Xia subit physiquement la moiteur de l’été montréalais. De fait, elle sort régulièrement dehors dans son jardin prendre une bouffée d’air frais pour pallier ses bouffées de chaleur qui la consument de l’intérieur. C’est un havre de paix où elle prend plaisir à fumer. J’ai particulièrement aimé la place que vous accordez à la nature (bruit du vent et de la pluie, la caméra qui suit l’eau qui s’écoule et qui suit son cours au chalet…) et cette façon de la filmer pour la rendre enveloppante, voire protectrice. Vu que Feng Xia semble ne se sentir bien qu’en extérieur, là où elle peut respirer, est-ce que c’était une façon pour vous de mettre en exergue le fait qu’on n’échappe pas à sa propre nature et qu’on ne peut être heureux qu’en acceptant la personne que l’on est vraiment?

XD : Oui, j’aime beaucoup ce que tu as analysé et faire des interviews comme ça parce que ça vient réveiller mon instinct profond. C’est comme ça que je vois les choses également, être en symbiose avec sa propre nature. Si on arrive à être nous-mêmes, on développe ainsi une espèce de paix spirituelle.

La paix spirituelle dont tu parlais tantôt.

XD : Exactement, c’est essentiel pour moi, pour l’humain. Peu importe qui on est, peu importe la nationalité, que l’on soit homosexuel ou non, c’est au-delà de ça. Et aussi, la scène de chalet dont tu parles avec le cours d’eau, j’y vois beaucoup de symboles. C’est un endroit spirituel, isolé des perturbations quotidiennes, une sorte de territoire pur où il n’y a ni jugement, ni méchanceté, et encore moins de pression. C’est un endroit libre. Cette scène permet aux personnages de regagner confiance en eux et de retrouver une forme de dignité également.

Le film s’ouvre sur Feng Xia, figée à une intersection, comme dans sa vie. Elle attend sagement que le feu passe au vert pour traverser. Elle n’est jamais sortie du cadre, au sens propre comme au figuré, soumise aux besoins et volontés de son mari, toujours en proie au conservatisme de la Chine. Il est parfois difficile de faire coexister deux cultures dissemblables, entre traditionalisme et progressisme. Comment s’adapter sans trahir qui l’on est, sans effacer son passé? Lorsqu’un désir profond (ici la sexualité) est réprimé par la société où l’on vit, est-ce qu’il est nécessaire selon vous de s’expatrier pour arriver à être pleinement qui l’on est?

XD : Oui, je crois que oui. Je suis très contente que tu aies ressenti ça. Le mari de Feng Xia, Wang Jun, est par exemple resté coincé entre deux cultures. Honnêtement, j’aurais aimé avoir plus d’espace et de temps pour développer ce personnage. Je le trouve très intéressant et très touchant. Le français est vraiment très éloigné de sa langue maternelle, tout comme la culture québécoise en opposition avec les idées conservatrices et traditionnelles de la Chine qu’il a gardées. Ça ne veut pas dire que c’est une mauvaise personne, il a juste été élevé comme ça. Il frappe un mur et ne comprend pas ce qu’il lui arrive. C’est une situation très dure pour lui.

Je sens vraiment, à travers votre filmographie, comme une envie de perpétuer les traditions tout en insufflant une pensée moderne. Feng Xia pratique des danses traditionnelles chinoises mais s’ouvre à son homosexualité, elle fume également ce qui est rare pour une femme chinoise de son âge. J’entends souvent des gens dire que pour être bien intégré, il faut être assimilé. Je trouve que vous questionnez habilement la difficulté de préserver son héritage culturel d’origine tout en s’intégrant à la nouvelle société où l’on demeure.  Feng Xia vit dans cet entre deux-là. Est-ce que l’assimilation vous semble nécessaire pour arriver à s’intégrer?

XD : Ah, c’est ça que vous avez senti chez Feng Xia? Oui c’est vrai il y a de ça. Elle reste proche des codes culturels de son pays tout en étant ouverte à apprendre de nouvelles choses.

Finalement, est-ce que ce n’est pas ça la clé de l’intégration? Avoir cette curiosité-là, celle que son mari n’est pas capable d’avoir. Il ne s’intéresse pas à sa terre d’accueil, il ne comprend même pas pourquoi elle veut apprendre le français. Il travaille dans son dépanneur du quartier chinois, il a des amis chinois. Malgré lui, il finit par être enfermé dans sa culture d’origine. Et c’est ce manque d’ouverture qui l’empêche de s’intégrer. Il n’a pas la curiosité d’aller vers l’autre, il n’a pas cet appétit de l’autre.

XD : Oui, vous avez raison. Hormis le bagage culturel, je crois néanmoins que c’est aussi une question de personnalité. Chaque individu a une personnalité différente. Il y a des gens qui sont beaucoup plus curieux que d’autres, peu importe leur nationalité. Et il y a ceux qui aiment rester dans leur communauté, leur zone de confort. Peu importe qu’il soit à Montréal ou ailleurs, il reste un Chinois dans sa tête et son cœur. Mais comme vous avez dit, il reste toujours dans le quartier chinois, il regarde la télévision en chinois…On dirait que ça ne le dérange pas, bien qu’il soit malheureux de ne pas pouvoir pratiquer son métier d’ingénieur. Il a dû faire ce sacrifice là en immigrant ici. Vous savez, les personnages que j’ai créés sont basés sur des gens que j’ai rencontrés. J’ai fait beaucoup d’observations en plus de 20 ans de vie au Québec. Le personnage de Wang Jun, il ne vient pas de nulle part. J’ai déjà entendu des Italiens me dire qu’ils trouvaient des similitudes entre la culture chinoise et la leur. Wang Jun travaille fort pour garder sa famille soudée, quitte à rejeter la culture québécoise.

Oui. Lorsqu’il apprend que sa fille sort avec un Québécois, il dit que ce ne sont pas des personnes respectables. Il a une idée figée de ce qu’est le Québec sans vraiment le connaître. Est-ce que l’intégration finalement, au-delà de la curiosité, ce ne serait pas une question de choix? Je pense à ce plan d’ensemble où Feng Xia est face à trois portes à l’extérieur de l’appartement de son amante Camille (Charlotte Aubin). Selon moi, ce plan a une symbolique forte, parce qu’elle est face à 3 portes, soit 3 choix de vie différents.

XD : Oui, c’est très intéressant ce que vous avez vu. À ce moment-là, elle n’est plus la Feng Xia qui a grandi en Chine. Elle est devenue curieuse. Je connais bien ce genre de chinoises. Je crois bien que je suis comme elle. J’ai gardé beaucoup de choses en lien avec mes racines chinoises. Du moins j’essaye, surtout qu’avec l’âge, je n’ai jamais arrêté de découvrir de belles choses sur la culture chinoise. Par exemple, je suis en train d’étudier un livre en ce moment qui s’appelle Le livre des changements (le Yi Jing). C’est le plus ancien livre philosophique de la Chine. Et là, rendu à 50 ans, tout à coup ce livre me parle. Je suis toujours curieuse des belles choses sur ma culture, mais aussi celles d’ici.

C’est intéressant ce que vous dîtes sur la curiosité parce que je l’ai beaucoup ressenti dans votre film. La curiosité de l’autre, je trouve que c’est quelque chose qui s’apprend, mais qui s’entretient aussi. C’était important pour vous de questionner notre rapport à l’autre à travers les biais culturels que l’on peut tous avoir à l’égard d’une culture différente?

XD : On peut vivre tous ensemble. Je ne pense pas qu’on ait besoin d’être à l’identique de l’autre. Dans tous les cas, cela ne me semble pas possible d’être complètement à l’image de l’autre. Par exemple, moi Xiaodan, je ne pourrais jamais être complètement Québécoise et je ne le souhaite pas. Je trouve que c’est très important d’avoir notre marque, notre singularité. C’est ça qui est intéressant.

Oui, ce n’est pas grave d’être différent. On n’est pas obligé d’être toujours conforme à la majorité.

XD : Du Tout, du tout. Exactement.

J’ai trouvé très juste la scène où la mère de Camille questionne Feng Xia sur ses origines, suivi d’un groupe de copines qui avoue ne pas savoir faire la différence entre une Japonaise, une Vietnamienne ou une Cambodgienne. Ça fait 14 ans qu’elle vit à Montréal mais on est toujours en train de lui rappeler qu’elle n’est pas d’ici. Et ça, c’est une situation que vivent beaucoup d’immigrants. Les gens ne sont pas spécialement mal intentionnés quand ils posent la question mais il faut qu’ils se mettent davantage à la place de l’autre. Il faut accueillir les différences de l’autre.

XD : Oui, il faut rester ouvert, et surtout, lorsque tu ne connais pas une culture, ne la juge pas et n’impose pas ton opinion qui n’est que le fruit de ton imagination. Dans un premier temps, apprends à connaître, écoute, et ensuite, essaye de comprendre. Ça me fait penser à cette anecdote que j’ai lue où un journaliste demandait à un écrivain à quel personnage il s’identifiait le plus. Il lui a répondu qu’il était tous ses personnages. Ça m’a parlé parce que je suis autant Feng Xia que son mari Wang Jun, que leur fille Joy ou encore leur fils Dong Dong.

En somme, vous avez égrené un peu de vous en chacun de vos personnages.

XD : Oui, je me reconnais dans tous parce que je connais leur situation, leur dynamique et bien entendu, je les comprends. C’est pourquoi d’ailleurs je traite dans mon film de la relation entre une chinoise et une québécoise.

Vous parlez de ce que vous connaissez.

XD : Exactement.

C’est là où l’on sent dans le film, en tant que sino-canadienne, que vous maitrisez très bien les codes des deux cultures.

XD : Je suis très contente d’entendre ça parce que ça fait 23 ans que je suis ici. Toutefois, c’est seulement après 20 ans que je me suis sentie à l’aise d’aborder ce film de cette façon.

Quand des gens me disent : Xiaodan, t’es comme une montréalaise, je suis très contente. Je leur réponds bien sûr. Même mon accent est de plus en plus québécois. Je trouve que c’est cute. J’aime beaucoup les accents. Néanmoins, quand je retourne en Chine, je parle encore le dialecte local de Dazu, ma ville d’enfance. Ce n’est pas un chinois officiel que tout le monde comprend à la télévision ou à l’école.

Et quand tu reviens là-bas, est-ce que les gens pensent que tu es une touriste à l’instar du personnage principal de ton premier film Un printemps d’ailleurs?

XD : Non. Ça tu vois, c’est ma création. Si je ne parle pas et que je ne montre pas mon passeport, les gens ne savent pas que j’habite maintenant au Canada. Personne ne le remarque. Quand j’ai fait ce film, je me suis inspirée de ce que j’ai pu observer autour de moi, mais dans mon cas, si je parle le dialecte local, personne ne peut vraiment savoir que je viens d’ailleurs. C’est quelque chose dont je suis fière.

Je comprends, c’est comme une façon de rester fidèle à tes origines.

XD : C’est exactement ça.

Bien que Feng Xia signifie Phoenix au soleil levant, il ne lui est pas facile au départ d’apprivoiser les sentiments qui l’animent. Elle semble ne pas pouvoir se résoudre à y succomber. Lorsque les deux femmes sont filmées en plan large en train de se rapprocher pour la première fois, la caméra se resserre autant sur le visage de Feng Xia que sur son désir qu’elle cherche à repousser, en corrélation parfaite avec la scène suivante où ses deux enfants se chamaillent. Cette transition m’est apparue intéressante car elle fait concorder son incapacité à s’abandonner à son désir avec cette altercation fraternelle, comme si l’idée de penser à ses enfants, à sa famille, venait stopper son désir. C’était une façon pour vous de mettre en avant la difficulté de s’émanciper face aux valeurs traditionnelles chinoises familiales?

XD : Oui, absolument. C’est un gros, gros défi pour Feng Xia que d’assumer son désir. C’est pourquoi je trouve ce personnage très courageux d’aller au bout de sa curiosité et de son désir alors qu’elle reste mère de famille avec les obligations qui vont avec. Elle sait bien que c’est contre la morale du pays d’où elle vient, mais plus elle se laisse aller à son désir, plus elle devient elle-même. J’aime ce genre de conflit intérieur.

Et au-delà de la question de la sexualité, est-ce que toute immigration n’est pas, au fond, qu’une recherche permanente de soi? Une envie d’assumer une partie de nous que la culture, parfois la famille, nous empêche de vivre pleinement?

XD : Exactement. Je suis très contente que tu aies vu ça. C’était ça mon intention. Quand j’ai déposé mon dossier à la SODEC dans le but d’obtenir une subvention, j’ai pris le temps d’expliquer dans un paragraphe que le sexe avait une symbolique très forte dans le film, car il permet à Feng Xia de se rapprocher d’une forme de liberté spirituelle. Les deux me paraissent intrinsèquement liés.

J’ai toujours trouvé que les films qui parlent le mieux de l’homosexualité sont ceux qui n’essayent pas d’englober tout le spectre de la communauté mais qui, au contraire, tissent des liens entre la sexualité et d’autres sujets. Ce qui me plaît dans votre film, c’est justement qu’il soit aussi question d’immigration et que l’acceptation ne soit pas que d’ordre sexuel. Vous laissez le temps aux sentiments d’infuser chez le spectateur. Vous filmez des corps qui parlent, des visages qui parlent même lorsqu’ils se taisent.

XD : C’est très encourageant pour moi d’entendre ça parce que c’est ça que je cherche à exprimer dans mes films. Comme je te disais tantôt, j’aime la complexité.

Ce qui n’est pas palpable?

XD : C’est ça. Il ne faut pas oublier de regarder ce qui se passe en dessous de la surface des choses. On risque d’y trouver un monde encore plus intéressant, plus surprenant.

Il y a quelque chose de l’ordre du tragique dans la relation entre Camille et Feng Xia car elle est vouée à l’échec, en raison des enjeux différents que chacune ressent. La première vit ses amours de manière dilettante, sans réelle vision à long terme, alors que la seconde est en rébellion contre un système qui l’a empêché de vivre au grand jour son amour de jeunesse. Camille est alors l’élément catalyseur qui réveille le désir de cet amour empêché chez son aînée. Un amour impossible dû en partie à l’écart d’âge et aux différences culturelles inconciliables. Je pense à cette scène au chalet où les deux femmes font l’amour en plan serré, puis, par un travelling arrière, la caméra se faufile à travers une fenêtre donnant sur l’extérieur, venant ainsi emprisonner et condamner leur désir commun à l’écran dans une boîte. Votre mise en scène souligne ainsi toute la difficulté pour Feng Xia de vivre au grand jour (il fait nuit) cet amour pleinement. Les rideaux souvent fermés dans les chambres à coucher ne permettent également pas à la lumière de pénétrer. C’est venu rapidement cette idée d’enfermement par le cadre?

XD : Bien sûr. En premier lieu, j’aime bien filmer les scènes de sexe avec une certaine beauté et de la poésie. C’est même quelque chose de très important pour moi.

Dans Terres des femmes (2009), votre moyen métrage, vous filmiez déjà les appareils reproducteurs féminins dans des cadres serrés et vous parliez du peuple Mosuo, une société matrilinéaire adepte du walking mariage (un esprit libre et précurseur sur la liberté sexuelle). J’y ai vu un parallèle avec Montréal, ma belle où le désir des femmes semble empêché. Avez-vous conscience de votre obsession pour le désir féminin à travers des personnages qui tentent de reprendre le contrôle de leur corps, de leur vie (scène du coup de volant)?

XD : Oui, oui et oui. De nature curieuse, je ne sais pas toujours où le sujet de mon film va m’emmener. Il peut y avoir tellement de possibilités. Concernant les scènes de sexe, c’est la première fois que je les ai filmées de manière aussi frontale et avec autant de passion, autant d’audace. Je n’avais jamais fait ça avant. Au début j’étais un peu inquiète, mais par la suite, grâce au travail du coach d’intimité sur le plateau avec deux comédiennes aussi expérimentées, je me suis vite sentie très à l’aise et très calme. C’est quelque chose d’instinctif. Je sens qu’une des choses qui me fascine dans le cinéma, c’est d’aller chercher dans chaque sujet, dans chaque scène et dans chaque mise en scène, une forme de beauté et de poésie comme je te disais tantôt.

Et votre film possède d’indéniables qualités esthétiques.

XD : C’est gentil de dire ça. Vous imaginez bien le budget modeste qu’on a eu pour faire ce film mais malgré tout, je suis très satisfaite du résultat.

Les femmes connaissent mieux les femmes dit un personnage du film. Est-ce que finalement ce qui pourrait inciter une femme à désirer une autre femme, ce n’est pas le manque d’intérêt de l’homme pour le désir féminin?

XD : Mhhh, je ne pense pas. Les femmes connaissent mieux les femmes, c’est une phrase que les femmes chinoises aiment dire sans qu’il soit nécessairement question de lesbianisme. J’aime laisser la chance au spectateur de se faire sa propre opinion, d’imaginer ce qui lui fait plaisir.

Il n’est pas commun de parler du désir féminin passé 50 ans, encore moins de le voir à l’écran au travers le prisme saphique. Il y a bien le film de Filippo Meneghetti, Deux sorti en 2019 avec Barbara Sukowa et Martine Chevallier, ou encore Carol de Todd Haynes (2015) mais fait notoire, il n’existe pas de films évoquant une femme gaie chinoise dans la cinquantaine. Vu que l’homosexualité est encore taboue en Chine, il y a peu de chance, j’imagine, que le film ait une sortie nationale. En tant que sino-canadienne, avez-vous conscience de l’impact et de l’aspect politique du film?

XD : Totalement. Je suis contente de pouvoir faire entendre ma voix et d’apporter mon soutien à la cause LGBTQ+. Je vous disais tantôt que je vous conterai une anecdote et bien je vais vous partager une bonne nouvelle. Sur Little red book, le média social indépendant chinois le plus populaire en Chine auprès des jeunes, des gens ont mis en ligne la bande-annonce de Montréal, ma belle et il y a eu déjà eu plus de 30 000 likes.

C’est une très bonne nouvelle.

XD : Oui. Aujourd’hui, on doit surement être rendu aux alentours de 40 000 likes. Toute cette publicité est due aux médias sociaux. Imagine il y a 20 ans, ça aurait été impossible. Même si le film ne peut pas jouer là-bas au cinéma, les gens savent au moins maintenant qu’il existe.

Exactement et le plus important, c’est que le film soit vu, même si c’est par une minorité dans un circuit fermé. De savoir que le film existe est déjà porteur d’espoir pour beaucoup de monde, j’en suis sûr. Et l’espoir, c’est ce qui permet de tenir.

XD : Ma nièce qui est en Chine m’a dit que les gens ont suivi les nouvelles autour du film et les prix qu’il a gagné. Ils postent tout sur les réseaux sociaux.

C’est comme ça qu’on arrive à faire évoluer les mentalités. Si votre film gagne vraiment beaucoup de prix, arrivé à un moment, le gouvernement ne pourra plus fermer les yeux et il lui faudra faire montre de plus de souplesse.

XD : C’est une vitrine pour notre pays. On se dit que si on arrive de plus en plus à tordre le bras au gouvernement, on va être en mesure de faire bouger des choses. En plus, tous les Chinois connaissent et aiment Joan Chen. Ça aide forcément énormément le film.

Justement, comment on aborde et surtout, comment on convainc Joan Chen pour un rôle aussi demandant? Elle a même appris à parler français.

XD : Elle est tombée en amour avec le personnage. Ça m’encourage beaucoup. Avant le début du tournage, je n’avais pas trop de noms en tête, surtout que je ne suis pas une réalisatrice connue. Je suis correcte avec ça, ça ne me dérange pas. Je crois toujours que c’est grâce à notre travail qu’on finit par aller toucher les gens. Puis, par le biais d’une amie en Chine, j’ai pu avoir son contact. C’est une femme qui a travaillé dans le domaine du cinéma chinois toute sa vie. Elle a 72 ans aujourd’hui. Je lui ai fait lire le scénario quand je l’ai eu finit. Elle m’a tout de suite proposé Joan Chen. Elle la connaissait ainsi que son agent. Même si c’est une grande vedette, mon amie m’a dit : Xiaodan n’aie pas peur, montre ton travail et laisse-le parler pour toi. C’est quelqu’un que je respecte beaucoup. Elle m’a aussi aidé à trouver l’acteur qui fait l’amoureux à Dazu dans Un printemps d’ailleurs.

C’est un film qui m’a beaucoup touché et que je trouve très maîtrisé pour une première fiction. J’ai été transporté et j’y ai vraiment vu des parallèles avec Montréal, ma belle, notamment dans le rapport au désir.

XD : Je suis heureuse d’entendre ça parce que vous savez, c’est un petit film, mon budget était vraiment limité. Malgré tout, je l’aime beaucoup. J’ai pu tourner dans mon pays natal, un des endroits que je connais le plus. Il y a donc un peu de nostalgie liée à tout ça, à mon histoire personnelle également. J’ai eu besoin de faire ce film-là pour avancer librement. Avec Montréal, ma belle, j’ai plongé complètement dans mon imagination.

Le mari ne voit pas l’intérêt que sa femme parle le français. C’est comme s’il craignait qu’en maîtrisant la langue, elle apprenne également à verbaliser ses besoins et donc, à gagner en indépendance. Maintenir sa femme à son niveau, dans l’ignorance, c’est en fait une façon de garder de l’emprise sur elle et de continuer à exercer son contrôle. Je l’ai senti notamment lors des scènes de sexe où vous filmez les ébats en contre plongée, ce qui renforce la notion de poids, celle de la société comme du patriarcat. Même dans l’intimité, il ne lui est pas possible d’être elle-même. Il lui fait porter une perruque.

XD : C’est exactement ça.

J’ai aimé également que dans votre film, l’émancipation de Feng Xia soit tributaire de la volonté d’une autre femme. Après tout, c’est grâce à sa fille qui la challenge que Feng Xia prend des cours de français. Cette même fille qui pointe du doigt le fait que sa mère n’est pas capable d’avoir sa propre opinion et appuie constamment les dires de son mari. Elle lui rend service en ne voulant plus dormir avec elle et en la confrontant. Elle doit ainsi se responsabiliser. J’ai aimé l’idée que les rôles soient inversés et que c’est grâce à une autre femme qu’elle va pouvoir s’émanciper.

XD : Feng Xia va enfin avoir le courage de dire non et se révéler à elle-même. Au départ, on peut être amené à penser que sa fille Joy est frustrée alors qu’elle veut simplement que sa mère avance et s’écoute davantage. Joy, c’est la seule personne dans la famille qui s’est vraiment intégrée dans la société québécoise. Elle a donc une certaine fierté de pouvoir parler à ses parents de la sorte. Surtout qu’ils dépendent d’elle pour faire les traductions. Mais à un moment donné, même si je traite de sujets lourds, de tragédie, de sacrifice, j’aimerais qu’on retienne l’espoir qui émane du film.

Et l’espoir, comme tu disais tantôt, il est dans le fait qu’il y a énormément de vues illégales de la bande-annonce pour défendre des idées auxquelles on croit.

XD : Oui. Et merci à Montréal où tellement de monde différent se côtoient tous les jours. Cette ville m’a donné une autre vie et ça a complètement changé mon destin. Je me demande parfois ce que serait devenue ma vie si j’étais restée en Chine.

Pour finir, est-ce que vous avez déjà une idée pour votre prochain film ?

XD : J’en ai une, mais cette fois ci, il sera davantage question de tragédie et de vengeance. Ce sera un sujet lourd et assez surprenant mais qui portera encore sur les femmes.

*
Cette entrevue a été préparée dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma 2025.
*

Durée : 1h57
Crédit photos : Filmoption

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *