Partie 1 : Rivalry
Soyons honnêtes d’emblée. Au synopsis, Heated Rivalry n’a rien pour crier chef d’œuvre. L’emballage est provocant, le résumé racoleur, l’esthétique ouvertement sexy. Tous des éléments qui nous indiquent que ce n’est pas de la « quality TV », tout comme ce n’est pas le genre de série qu’on cite pour démontrer sa rigueur intellectuelle. On est dans le paraître, dans le fantasme, dans l’excès assumé, relié au smut. Le hockey y est traité de façon situationnelle, probablement peu réaliste, à l’exception notable de l’homophobie, qui, elle, ne relève malheureusement pas de la fiction.
Et pourtant.
Sans prétention aucune, Heated Rivalry fait exactement ce qu’elle doit faire. Et je dirais même plus : elle le fait exceptionnellement bien. À un point tel qu’elle dépasse en quelques sortes (les images frappent et concrétisent), les romans dont elle est adaptée. Et c’est là que quelque chose de fascinant se joue, non seulement dans la série elle-même, mais dans sa réception.
Beaucoup de gens semblent refuser d’admettre que Heated Rivalry fonctionne précisément parce qu’elle est « simple ». Comme si reconnaître son efficacité revenait à avouer un plaisir coupable. Comme si aimer quelque chose que tout le monde aime était une forme de trahison identitaire. Comment accepter de faire partie de la majorité simple quand on a passé sa vie à ne jamais y appartenir? La question est particulièrement complexe dans les communautés queers. Elle touche à la fétichisation (particulièrement à la fétichisation des corps masculins homosexuels), au regard extérieur, au droit d’aimer une œuvre sans devoir constamment la justifier politiquement ou théoriquement. Évidemment, tout le monde a le droit de ne pas aimer. Rien ne fait l’unanimité, malgré ce que les médias semblent nous dire. Mais les conversations autour de son succès sont, en soi, révélatrices. Qu’elles soient positives ou négatives.
On semble oublier souvent que Heated Rivalry s’inscrit dans un genre extrêmement codifié et immensément populaire : la romance, et plus précisément la romance MM (Male-Male / homme-homme). Un genre populaire dans l’intime, dans la lecture solitaire, mais rarement respecté publiquement. Ou du moins célébré publiquement. Les romans dits « à l’eau de rose » traînent encore une réputation, souvent injuste, associée à la facilité, à la superficialité. Pourtant, ils répondent à un besoin fondamental.
Oui, les acteurs sont beaux. Oui, il y a de la nudité. Oui, les corps sont idéalisés, les standards irréalistes. Mais c’est de la romance. C’est du fantasme. Et c’est précisément ce contrat-là que la série respecte sans jamais le mépriser.
Partie 2 : Heated
Ce qui impressionne, c’est à quel point Jacob Tierney, créateur, scénariste et réalisateur, prend le genre au sérieux. Il ne le regarde pas de haut. Il en comprend les codes, les mécanismes, la réalité émotionnelle en son cœur. Il bâtit tout l’univers de la série autour de cette vérité-là.
Une histoire d’amour entre hommes placée au centre du récit. Une chimie émotionnelle et sexuelle forte. Un contexte précis, le hockey professionnel, qui agit comme obstacle narratif. Des arcs clairs sur l’identité, le coming out, l’acceptation. Une structure immersive, à points de vue multiples. Et surtout, une déconstruction assumée de la masculinité traditionnelle, au profit de l’intimité, de la vulnérabilité, du ressenti.
Dans la romance, il n’y a pas de zones grises complexes : le sujet principal, le véritable protagoniste, c’est la relation amoureuse, ici celle entre Shane Hollander (Hudson Williams) et Ilya Rozanov (Connor Storrie). Tout gravite autour d’elle. Il n’y a pas de trames secondaires avec les membres de leur famille respective ou leurs coéquipiers outre leur présence dans quelques scènes. On s’investit toujours dans ces deux personnages. Et là où Tierney est particulièrement intelligent, c’est dans la mise en parallèle de deux histoires d’amour aux genèses opposées, ce qui permet d’avoir une histoire plus complexe que dans les romans. Si trame secondaire il y a, c’est le coup de foudre classique entre Scott Hunter et Kip (François Arnaud et Robbie G.K.). C’est également la relation amoureuse qui ressemble le plus aux romances mettant en scène des hétérosexuels. Heated Rivalry n’est pas une adaptation épurée comme l’ont été Love, Simon (Greg Berlanti, 2018 – voir notre compilation ici) ou plus récemment Red, White & Royal Blue (Matthew López, 2023). Shane et Ilya, c’est d’abord le sexe, puis l’amour. Pour arriver à s’aimer, ces deux derniers doivent traverser des obstacles extérieurs, bien sûr, mais surtout intérieurs. Et la série est remarquablement habile dans la façon dont elle nous fait ressentir ces blocages. L’histoire de Scott et Kip existe parce qu’elle a une grande influence sur l’aveu amoureux de Shane et Ilya; tout relie le véritable protagoniste de la série.
Faire d’une relation amoureuse le fil rouge d’une série est inhabituel. Tout comme les multiples sauts dans le temps qui ponctuent surtout les deux premiers épisodes. Par ce rythme effréné, le temps défile rapidement nous laissant peu de chance de voir évoluer les personnages de Shane et d’Ilya. On revient donc à cette structure narrative qu’impose le sujet : leur relation amoureuse. Parce que leur amour a pris du temps à se manifester.
Beaucoup de cette réussite passe par la structure narrative de Heated Rivalry. La série ne peut échapper aux délais souvent forcés de la déclaration d’amour, après tout, il s’agit du climax de cette principale trame narrative. Ainsi, elle réussit — parce qu’elle doit — à prolonger le plaisir, mais sans jamais l’épuiser. Le 3e épisode est en soi un énorme risque puisqu’il s’intéresse à une nouvelle relation, celle de Scott, personnage brièvement aperçu dans les épisodes précédents, et de Kip. Sa présence est si minime qu’il était questionnable d’avoir le nom de François Arnaud en premier au générique de tous les épisodes. En faisant confiance à Tierney, le spectateur se laisse emporter. Parce que cette relation agit comme facilitateur à la trame principale qu’est la relation entre Shane et Ilya. Tout en offrant une contre-balance à la relation sexuelle intense des deux premiers épisodes, le duo Scott et Kip explicite le genre romantique. Ils nous offrent ce que l’on attend de nos deux protagonistes, ce que l’on sait inévitable. Les risques payent et permettent ici de complexifier l’univers plutôt simple et univoque du hockey professionnel de la MLH (la ligue de hockey fictive). La fin de l’épisode 5 est un autre exemple d’une structure inhabituelle avec son crescendo. L’épisode aurait pu se terminer à plusieurs reprises (la coupe, le baiser), mais enchaîne les moments forts (amplifiés par la caméra de Tierney), jusqu’à cette phrase culte, désormais bien ancrée dans la culture populaire : « I’m coming to the cottage ». Après tout, Heated Rivalry sait que ses protagonistes sont Shane et Ilya, on se doit donc d’y revenir.
On commence à comprendre que la force principale derrière le succès de la série sont les femmes, plus particulièrement les femmes hétérosexuelles. Parce que le fantasme n’est pas que pour la communauté gaie masculine, mais aussi pour les femmes dont l’orientation est envers les hommes hétérosexuels qui sont, généralement, émotionnellement peu articulés. Le fantasme que nous offre Heated Rivalry est aussi celui de l’homme qui exprime ses émotions, qui a une intelligence émotionnelle. Et qui aborde la sexualité dans le consentement constant. Ce qui renforce notre sentiment de sécurité, même dans la fiction. Leur dynamique s’appuie également sur leur désir individuel et mutuel. Les deux veulent la sexualité, il ne s’agit pas d’une course, d’une chasse, où d’une abdication émotionnelle. Les deux VEULENT, et donc consentent. En tout temps.
La série refuse nettement de hiérarchiser les genres ou de mettre en scène une misogynie paresseuse. Les personnages féminins ne sont jamais décoratifs, jamais instrumentalisés, jamais ridiculisés. Ils sont fonctionnels, oui, mais surtout essentiels. Une beard lucide qui voit clair avant tout le monde (Rose). Une amie qui sait dire sans brusquer la vérité (Svetlana). Une collègue qui soutient sans condition et avec humour (Maria). Une mère qui means business, avec ses contradictions, ses regrets, mais aussi une capacité d’écoute réelle (Yuna). Une meilleure amie qui refuse qu’on romance la souffrance et qui pointe la toxicité quand elle apparaît (Elena). Et surtout, ces femmes parlent. Les conversations sont sécuritaires, intelligentes, bienveillantes. On pense évidemment au coming out de Shane avec Rose : chaque mot est choisi non pas pour créer du drame, mais pour protéger. Protéger Shane. Protéger la relation. Protéger ce qui est en train de naître, même si ça ne porte pas encore son nom. L’humour est souvent là pour désamorcer, pour rendre l’évidence légère : ce n’est pas un problème, ce n’est pas une crise. C’est juste vrai. Et accepté comme tel. Ces alliées servent une chose très précise : permettre au personnage d’avancer vers son amour inavoué, mais déjà démontré mille fois. Elles ne forcent rien. Elles accompagnent. Chez Shane, l’amour passe par la parole, par l’affection explicite, par des conversations franches qui rassurent. Chez Ilya, c’est l’inverse : les alliées sont dans le silence (obligation russe), dans la présence, dans l’affirmation non verbale. Svetlana, notamment, comprend tout sans jamais l’énoncer. Elle sait. Et ça suffit. C’est une écriture qui fait confiance à l’intelligence émotionnelle des personnages féminins, sans jamais les sacrifier au fantasme masculin ou au récit queer. Elles ne sont pas là malgré la romance entre hommes. Elles sont là pour qu’elle puisse, cette romance, exister sainement. Et ça, dans un genre souvent accusé de simplifier ou d’effacer, c’est loin d’être anodin.
Les performances peuvent sembler simples à première vue, mais elles regorgent de micro-détails qui ne se trouvent pas dans les dialogues (rare en télévision). Une nervosité, un geste, un silence. Les acteurs trahissent l’amour qu’ont leurs personnages sans jamais l’énoncer. L’image devient souvent plus éloquente que le dialogue. Et c’est exactement là que réside le plaisir. Dans une difficulté à s’attacher en voiture, dans la distraction de heurter ses meubles à la présence de l’autre, dans les intonations qui infantilisent leur émotions, etc. On sait qu’ils s’aiment. On sait qu’ils finiront ensemble. On est témoins de la naissance de cet amour dans un espace sécuritaire. Il n’y a rien à craindre. Comme dans le cinéma d’horreur, on accepte la peur parce qu’on sait qu’on est en sécurité. Ici, Shane et Ilya s’aiment, mais ne le savent pas encore. Nous, oui. Nous savons donc que nous ne serons pas meurtris alors qu’ils le découvriront.
C’est là que le yearning, le longing opère. On veut qu’ils se l’avouent. Immédiatement. Mais la série nous fait attendre. Et cette attente devient une enquête émotionnelle. On scrute les signes, comme dans la vraie vie lorsqu’on a un crush. L’excitation est présente parce que chaque indice trouvé est un pas de plus vers l’objectif, vers la catharsis romantique. Plus on cherche, plus on est investi. Plus on vit par procuration, en toute sécurité. C’est simple et d’une efficacité redoutable.
Pour les Québécois·es attentifs, plusieurs clins d’œil font sourire, ajoutant au plaisir du visionnement : Lanaudière comme lieu important, la chanson thème de la série Le chalet de La Bronze alors qu’ils sont en route vers le cottage, la musique originale de Peter Peter, la musique de Dumas, Alfa Rococo, Philippe B et Wolf Parade, le t-shirt Bagel St-Viateur de Rose, la blague sur McGill et le bar incontournable pour les joueurs de hockey “Ciel” (référence certaine au bar le Sky dans le quartier Le Village).
Ajoutons à cela un budget modeste, un tournage extrêmement court (36 jours pour la saison entière), et pourtant une rigueur formelle impressionnante. Parce que plusieurs scènes sont filmées d’une manière peu télévisuelle en ce sens qu’il n’y a pas d’autres options de plans au montage. Tierney et son directeur photo Jackson Parrell ont fait des choix élaborés, troquant les champs contre-champs pour des zooms sur dolly (effet vertigo) ou des travellings circulaires. Ne facilitant pas le travail des monteurs Véronique Barbe et Arthur Tarnowski. Chaque détail est pensé. Des phrases qui changent de sens entre le premier et le dernier épisode. Des situations qui se répètent mais évoluent comme leurs face-à-faces de mise au jeu, des rappels de plans (gym/sofa, les pieds à la conférence de presse/à table, les couchers de soleil, etc.). Des corps filmés de plus en plus proches d’épisode en épisode plus leur amour fait surface, des plans en contre-jour lorsqu’ils sont en public. Les plans rapprochés sont de l’ordre de l’intime, les plans larges sont généralement de l’ordre du conflit créant de la distance. Des espaces clos qui s’ouvrent progressivement à la lumière naturelle pour marquer leur aise. Jusqu’à ce paroxysme lumineux du sixième épisode. Ce qui permet à nous spectateurs d’être face à quelque chose de plus en plus rayonnant, de plus joyeux. Même les choix de focales changent de symbolisme; le grand angle appuie cette distance qu’ils s’imposent dans les premiers épisodes, alors que dans le dernier il permet à l’image de respirer, parce que Shane et Ilya respirent finalement. La réalisation de Tierney se donne entièrement à la réalité émotionnelle de ces protagonistes, et par le fait même, emporte son spectateur dans ce dérobage émotionnel chaleureux. La série conclut son contrat romantique en culminant à cette dernière image qui forme un cœur. Rien n’est laissé au hasard. Tout mène à leur bonheur. Tout mène à notre bonheur.
Accrocher des millions de téléspectateurs à la fois, partout sur la planète (même dans les pays où la série est censurée) n’est pas une tâche facile en 2025. Les clichés existent pour une raison, mais regarder la télévision, cellulaire à la main, s’inscrit maintenant dans la normalité. C’est pourquoi la réussite de Tierney et son équipe se doit d’être soulignée.
Partie 3 : Parce que chaque rivalité a besoin de son baume chaleureux
Le monde va mal. 2025 a été une année violente. Nos écrans nous déversent des atrocités à chaque seconde. On veut du sensible. On a besoin de tendresse. De positif. Heated Rivalry nous offre un fantasme collectif où l’amour triomphe. Et le triomphe est d’autant plus improbable dans ce monde où les minorités sexuelles sont sous attaques, dans un milieu sportif très résistant à la différence (on espère le changement maintenant que certaines sources affirment que la série a fait augmenter les ventes de la LNH de 40% depuis la diffusion). L’actualité nous fait comprendre, ou au minimum nous laisse croire, que ce triomphe n’est pas possible, n’est plus possible. C’est pour ça qu’on regarde. C’est pour ça qu’on s’investit dans ce fantasme sécuritaire et célébratoire. Voir des gens se rassembler, organiser des soirées de visionnement public, crier, pleurer, célébrer pour ces personnages. Voir des balados sportifs (non queer) s’y investir. Voir l’engouement se déployer sans machine promotionnelle massive. Tout ça témoigne d’un besoin profond de célébration commune.
Pour chaque centaine de séries cyniques et psychologiquement lourdes qui étalent leur vision pessimiste du monde (même si de très grande qualité), il nous faut un refuge. Oserais-je dire un cottage. Là où Schitt’s Creek nous offrait un monde sans homophobie pour nous préparer, sans le savoir, au premier mandat du 45e président états-unien, Heated Rivalry arrive comme un baume à la brutalité du présent. Une solution fictive. Un espace sûr. L’amour que les fans leur donnent est proportionnel à cette désillusion ambiante. Si une série de romance queer canadienne peut rétablir un peu de paix mentale, ne boudons pas notre plaisir. Faites comme le tiers des spectateurs canadiens qui ont regardé la série : faites-vous des reheats que vous voulez. Au cottage dans Lanaudière, nous sommes en sécurité dans leurs bras.
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La série est disponible sur CRAVE.

