Hong Kong à l’honneur au Cinéma du Parc

En septembre, le Cinéma du Parc vous offre la chance de découvrir certains des plus grands classiques du cinéma hongkongais des années 80-90, récemment numérisés en 4K. La programmation spéciale, qui se tiendra du 5 au 18 septembre, propose une rétrospective de 7 œuvres incontournables qui seront présentées à plusieurs reprises au cours des deux semaines de l’événement. C’est le moment idéal afin de (re)découvrir des films méconnus, dont certains étaient auparavant indisponibles, dans les meilleures conditions possibles. La sélection témoigne d’une époque cinématographique où les cinéastes hongkongais favorisaient l’opulence, le mélodrame et l’intensité de la mise en scène, faisant naître des œuvres uniques et explosives ayant marqué leur époque, inspirant les réalisateurs de la génération suivante.

D’abord, on ne peut passer sous silence le célèbre John Woo, populaire réalisateur de films d’action connu pour ses célèbres productions américaines Mission : Impossible 2 ou Face/Off. On nous propose ici quatre de ses œuvres hongkongaises ayant façonné l’histoire du cinéma de genre.

> A Better Tomorrow (1986, ★★★★)

Le film oppose deux frères qui ont pris un chemin de vie radicalement opposé ; Sung Chi Ho (Lung Ti) est la tête dirigeante d’un réseau criminel, alors que le jeune Sung Chi Kit (Leslie Cheung), a récemment été admis dans le corps policier de la ville. Les deux frères seront confrontés à leur destin qui les dirige inexorablement vers un duel éthique (et épique). Sung Chi Ho, qui voue une relation tout aussi fraternelle avec le criminel Mark Lee (Chow Yun-Fat, qui signe avec ce film sa première collaboration d’une longue série avec John Woo), est partagé entre ces deux avenues : une vie rangée et l’adrénaline de la criminalité.

Le réalisateur, qui a déjà une expérience acquise en frais de cinéma d’action, allie ici l’art martial et les fusillades avec une impressionnante prouesse. La mise en scène est précise, enlevante, et on y retrouvera de ces moments éthérés, au ralenti, qui font la signature du cinéaste (sans toutefois que ce soit aussi mielleux que l’envol de colombes de Mission : Impossible 2). A Better Tomorrow signe le point de départ de ce qui deviendrait rapidement la marque de commerce de John Woo.
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> The Killer (1989, ★★★★)

Le conflit entre les forces de l’ordre et le crime est également exploré par le même cinéaste dans son film suivant, The Killer, également présenté dans le cadre de la rétrospective.

C’est dans ce classique d’action que John Woo établit plus précisément le style et l’esthétique qu’on lui connaît aujourd’hui. Dans une variation sur le même thème que dans A Better Tomorrow, Jong (Chow Yun-Fat), un tueur à gages, attire l’attention de la pègre lorsqu’il se met à agir de manière erratique, refusant d’éliminer une cible qui lui a été confiée. En effet, après avoir causé la cécité d’une femme au cours d’une fusillade, il se met à développer des sentiments pour celle-ci et devient une menace pour l’organisation criminelle pour laquelle il travaille. Jong sera donc pourchassé autant par son patron que par l’inspecteur Ying (Danny Lee), policier dont la carrière semble vouée à la capture de Jong.

C’est donc d’un autre duo que tout oppose dont il est question ici. Mais dans les films de John Woo, autant les bons que les méchants parlent de la bouche de leur canon, peu importe la raison qu’ils se donnent pour tirer. C’est ce que les deux hommes comprendront au fil des nombreuses scènes d’action, fusillades et trahisons que comporte le film.

The Killer, c’est donc l’histoire de cette rivalité, dans une escalade de violence qui entraîne tout l’entourage des deux hommes. Le film n’a pas de temps mort, et prêche par son esthétisme extrêmement mélodramatique qui, combiné à l’intensité de l’intrigue, donne toute sa saveur au cinéma de John Woo.
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> Bullet in the Head (1990, ★★★★1/5)

C’est dans Bullet in the Head, réalisé l’année suivant The Killer, que John Woo déploie tout le panache de son style et le met au profit d’une intrigue à plus grand déploiement que dans ses précédentes œuvres.

On y suivra les aventures de trois amis extrêmement proches qui flirtent avec le crime et la violence (comme c’est le cas dans l’ensemble de l’œuvre du réalisateur). D’abord dans le gangstérisme de rue à Hong Kong, les personnages seront parachutés en pleine guerre du Vietnam au milieu du film, avant que celui-ci se conclue avec un thriller psychologique puissant. On a donc l’impression de trois films distincts ayant comme point commun la totale maîtrise de la mise en scène d’un réalisateur qui signe ici son œuvre la plus personnelle.

Bullet in the Head se déroule durant les protestations de 1967 dans Hong Kong, où la lutte des syndicats contre le gouvernement donnerait bientôt lieu à une révolte générale contre le colonialisme. L’escalade de violence entre les civils et les forces de l’ordre est en trame de fond du récit, montrant la détresse psychologique de ses personnages qui, peu importe où ils sont et à quelle échelle ils la vivent, ne peuvent fuir l’horreur prédominante.

Mais même si les événements se situent au cœur d’un conflit différent, le réalisateur s’inspire quand même des conflits propres à son époque, comme en témoigne certaines images fortes, dont le célèbre conflit sur la place de Tian’anmen, où un civil s’immobilise devant une file de chars d’assauts menaçant la population.  Bullet in the Head, avec toute sa violence et la paranoïa qui l’habite, est donc une critique directe du gouvernement autoritaire et du désespoir généralisé, quelques années après les événements de Tian’anmen, le fameux 4 juin 1989. On ne peut se sortir des traumatismes liés à la violence, et paradoxalement, c’est avec une imagerie extrême et explosive que  John Woo le démontre.
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> Hard Boiled (1992, ★★★★)

Parmi les quatre films de John Woo présentés dans le programme, le plus récent est également le dernier de sa période à Hong Kong, avant que le réalisateur n’ouvre son cinéma au public américain. Hard Boiled est un concentré de toutes ses autres propositions ; Explorant les mêmes thématiques, le réalisateur affirme dans celui-ci son contrôle sans conteste de la mise en scène d’action dans les fusillades et les scènes de combat les mieux maîtrisées de sa filmographie, jusqu’à maintenant.

Lorsque l’inspecteur Yuen (Chow Yun-Fat) perd son partenaire lors d’une fusillade dans un salon de thé, il s’investit d’une quête de vengeance personnelle, voulant désormais remonter jusqu’à la source du réseau de criminel ayant causé son décès. Ce faisant, il fera la rencontre d’Alan (Tony Leung), l’un des bandits, qui est en réalité un autre policier ayant infiltré le groupe à l’insu de tous. Ensemble, au fil des combats (autant internes que physiques) que les hommes livreront, ils questionneront leur code moral respectif tout en réaffirmant leur loyauté.

Réalisé deux ans après Bullet in the Head, il y a tout de même une moins grande profondeur dans Hard Boiled. Le film est un spectacle incroyable, un divertissement de très grande qualité, mais on trouvera tout de même moins de gravitas derrière les fusillades. Bien que la réflexion par-rapport à la justification de la violence et la balance entre le bien et le mal sont intéressantes et toujours aussi présentes, on sent tout de même une redite thématique qui est mieux exploitée dans d’autres films du réalisateur.

Tout de même, la formule technique habituelle de John Woo est bien présente dans le film : ralentis excessifs, plans qui figent et montage agressif qui montre trois fois la même explosion pour en amplifier l’impact. L’œuvre est cependant moins mélodramatique que certaines propositions précédentes, accordant davantage de poids aux séquences d’action en diminuant leurs conséquences pour les personnages. Mais en contrepartie, la seconde moitié du film, une énorme séquence se déroulant dans un hôpital pris d’assaut par un groupe criminel armé et les forces policières les encerclant, est une leçon de cinéma d’action qui impressionnera toujours aujourd’hui.

En un sens, Hard Boiled peut se lire comme un condensé de ce qui fonctionne bien dans le cinéma du réalisateur : de l’action mise en scène de manière grandiose, une intrigue boostée aux stéroïdes et des personnages tourmentés par leur morale (et qui ont accès à des fusils).
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> Peking Opera BluesHark Tsui (1986, ★★★1/5)

Du mélodrame et de l’exubérance de John Woo, on passera ensuite à l’humour avec Peking Opera Blues.

La comédie d’action de Hark Tsui se situe dans une Chine vivant encore les remous de la révolution de 1912, ayant mis fin au régime monarchique pour un statut de République (qui sera finalement moins progressiste qu’on peut le penser).

On y suivra principalement les aventures de trois femmes vivant les contrecoups de la révolution et leur transition dans ce nouveau monde espéré, chacune à leur manière. Tsao (Brigitte Lin), une jeune révolutionnaire fille d’un général, tente de s’emparer de plans secrets supposés donner une fortune à son père. Pat (Sally Yeh), employée d’un opéra théâtral traditionnel, voudrait fouler les planches, mais malgré les changements sociaux de l’époque, les femmes n’ont toujours pas accès à la scène, même pour y interpréter des personnages pourtant féminins. Et finalement, Sheung (Cherie Chung Cho-Hung) est une musicienne tentant de mettre la main sur un petit trésor qu’aurait perdu le général lors d’une attaque de révolutionnaires.

Ces trois personnages, n’étant finalement liés que par leur désir d’émancipation dans cette société en crise, joindront leurs forces dans cet hybride entre comédie et film d’espionnage. Loin de se soucier d’un profond réalisme, Hark Tsui favorise les quiproquos, situations absurdes et personnages loufoques afin de faire progresser l’intrigue.

La mise en scène est réussie, particulièrement les nombreuses séquences d’action se déroulant pendant différentes pièces musicales qu’interpréteront les personnages. Dans ces séquences, le traditionalisme se mêle à la révolution progressiste, à l’instar de la politique chinoise de l’époque. Le film s’inscrit bien dans cette période en la critiquant au passage, tout en parvenant par le même coup à divertir par ses séquences de combat originales.

Une belle découverte, juste assez intense et mélodramatique comme l’époque l’exige, jumelée à une réalité historique bien exploitée : la République de Chine des années 10 est encore un système autocratique, patriarcal, féodal. Le film exprime bien ces problématiques, tout en n’écartant pas le divertissement.
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> A Chinese Ghost StorySiu-Tung Ching (1986, ★★★★)

La prochaine œuvre de la sélection se rapproche davantage du folk horror (même si le traitement de celui-ci s’apparente parfois au registre comique, se payant même une portion chantée délirante à un certain moment du film). Rares sont les œuvres ayant exploré la spiritualité chinoise ancestrale avec autant de folie et d’éclat que A Chinese Ghost Story, réalisé par Siu-Tung Ching.

On y suivra l’histoire de Ling (Leslie Cheung), jeune homme courant de village en village afin d’y faire une collecte d’impôts. Une nuit, personne ne voulant l’héberger, il se voit obligé de coucher dans un temple isolé de la communauté, en pleine forêt. Là, il fera la rencontre d’une belle et douce jeune femme, Lip (Joey Wong Cho-Yin), de laquelle il tombera instantanément amoureux. Mais tout cela est bien trop beau pour être vrai, la demoiselle étant en réalité un fantôme, le temple étant hanté par plusieurs entités étranges et horribles.

C’est à ce moment du récit que la mise en scène, tout comme l’intrigue, vivra un éclatement majeur. On passera de conte d’horreur pure à des scènes de kung-fu impressionnantes, où les combattants sont traités comme des super-héros à l’américaine, sautant partout, utilisant des pouvoirs surréels. Cet éclatement, combiné à l’intrigue de fantômes initiale, est un amalgame intéressant qui détonne parfois, mais qui est tellement assumé que son audace prend le dessus.

Les effets pratiques utilisés pour représenter les entités dans le film font sourire aujourd’hui, mais ils sont tout de même toujours aussi efficaces pour montrer le caractère étrange et mystérieux des manifestations spirituelles de l’œuvre. La réalisation fait parfois le pari d’une esthétique éthérée, drapée de ralentis et de tissus en mouvement, qui rehaussent les événements surnaturels tout en incarnant bien la valse hypnotique que vit le personnage.

La mise en scène et le montage sont parfois confus, le passage entre l’horreur et l’humour, pas toujours réussis, et quelques effets vieillissent plutôt mal. Mais le film hongkongais aura marqué l’inconscient collectif chinois, générant deux suites par le même réalisateur ainsi qu’une autre, plus récente, par Wilson Yip. La franchise est également saluée encore à ce jour par les amateurs de genre, comme par exemple ici, à Fantasia, où le 3e volet était encore présenté dans l’édition 2025 du festival.
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> City on FireRingo Lam (1987, ★★★)

Pour conclure le programme, on fera un bref retour dans la pègre et la criminalité hongkongaise avec City On Fire, de Ringo Lam.

Ici, les éléments les plus déterminants du film noir sont à l’honneur, de l’intrigue criminelle aux policiers tourmentés, le tout serti d’une musique jazz évoquant les classiques américains. Il n’est pas surprenant, vu le caractère violent et sans compromis de sa finale, que Quentin Tarantino s’en soit grandement inspirée pour son célèbre Reservoir Dogs.

On retrouve dans City on Fire un Chow Yun-Fat encore peu connu du grand public, dans le rôle complexe d’un informateur de la police infiltrant un réseau de criminels. Mais plus son emprise sur la pègre sera grande, plus l’homme vivra un conflit de valeurs entre sa place dans le crime organisé, son rapport avec les forces de l’ordre, et l’énergie qu’il ne peut plus consacrer à sa vie amoureuse chancelante. Cherchant à jongler avec toutes ses préoccupations, il s’enlisera dans chacune d’entre elles, qui se nuiront les unes aux autres dans un destin tragique.

Le film de Ringo Lam comporte de bonnes séquences d’action qui en sont la force, mais on sent tout de même que le réalisateur n’a pas la même force de mise en scène d’un John Woo, qui produisait ses meilleures œuvres à la même époque. Le scénario de City on Fire tient la route, mais le film demeure de facture assez classique, sans trop de prise de risque, mis à part une séquence de fin plutôt ambitieuse.

Il s’agit tout de même d’un bon classique qu’il vaut la peine de revisiter, ne serait-ce que pour découvrir une autre vision du cinéma d’action à Hong Kong.
(Voir la bande-annonce ici)

***

Le cinéma de Hong Kong des années 80-90 est énergique et bouillonnant. On y voit le portrait tantôt sombre d’une ville où règnent la confusion et la violence des groupes armés (comme c’est le cas du cinéma de John Woo ou Ringo Lam), tantôt le reflet d’une culture traditionnelle encore bien présente dans l’inconscient collectif (A Chinese Ghost Story, Peking Opera Blues).

La programmation offerte au Cinéma du Parc est l’occasion idéale de se plonger dans cette culture finalement très proche du cinéma américain de la même époque.

Bonne(s) découverte(s)!

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