The Alpinist : Gester avec la pierre

Etats-Unis, 2021
Note : ★★★

Aucun son ne se fait entendre, excepté ceux de la montagne et du corps agressé par le froid. Pas de musique, pas d’effet, juste un plan séquence fixe. Pendant cinq minutes. Marc-André n’avance que de quelques mètres, un ou deux tout au plus. Il jauge la pierre, place son bras, sa main, son pied, essaye, il change de position, teste son appui, déplace son poids, exerce de la force, pose son piolet contre sa nuque, le reprend de l’autre main, l’enfonce dans la roche, s’y agrippe, prépare son pied et s’élève de quelques centimètres. Le cinéma est l’art du geste. Il se suffit à lui-même. Ici il est précis et patient, touche au sublime. C’est dans ces moments que le cinéma est le plus grand ; quand il nous émeut par la simplicité du geste, le rend grandiose sans autre artifice que la présence d’une caméra. Robert Bresson l’avait déjà compris en 1959 avec Pickpocket et The Alpinist nous en offre 53 ans plus tard l’un des plus beaux rappels.

Écrire sur un documentaire d’alpinisme n’est pas chose aisée. L’exploit mis en scène, les images époustouflantes et la singularité des personnages présentés sont tellement d’éléments hors du commun qu’il est parfois difficile d’évaluer les qualités intrinsèques du long métrage. On se retrouve souvent indulgent face à un film aux ambitions esthétiques trop petites par rapport au sujet qu’il traite. The Alpinist, comme beaucoup d’autres, fait partie de ceux-là. Après Alex Honnold et le succès aux oscars de Free Solo (on en parle ici), The Alpinist s’intéresse lui aussi à un soliste, Marc-André Leclerc. Cependant, ici, plus question d’une seule paroi montée seul sans corde. Marc-André enchaîne l’ascension de plusieurs pics enneigés à plusieurs milliers de kilomètres d’altitude. On se concentre donc en plus de l’escalade sur roche, sur celle de glace, munit de piolet, de chaussures spécifiques et d’un froid polaire. Amateur du Sommet des Dieux vous voilà en terrain connu.

Il est difficile de retranscrire l’effort que nécessite une ascension, se dire que c’est impressionnant n’est pas la même chose que le ressentir. Filmer en plan large un tout petit point se déplaçant sur une paroi gigantesque est souvent très beau et impressionnant, mais nous déconnecte totalement de l’effort. Nous sommes trop loin du geste et du contact entre la chair et la montagne. Une des façons de régler ce problème est de passer par une approche haptique de la mise en scène. Filmer en très gros plan : les pieds qui se posent sur de minuscules renforts dans la pierre, la peau abîmée, les doigts blanchis de magnésienne qui se tordent par la force des muscles sur une lame de pierre aiguisée, le corps qui se déforme et s’étire pour atteindre un mur opposé. C’est lors de ces moments, lorsque l’on perçoit les quelques millimètres de contact entre l’humain et le minéral que l’on ressent enfin. Même si ces plans sont présents dans quasiment tous les films du genre, ils se font trop rares, la faute à un impératif de narration poussant les réalisateur·trice·s à toujours aller de l’avant, à ne pas assez s’attarder. The Alpinist, au milieu de toute sa vitesse narrative, prend le temps. Pendant cinq minutes il filme sans bruit l’organisation rigoureuse du grimpeur. La simplicité évidente du plan fixe au diapason des mouvements à l’écran. Nous sommes témoins d’une des plus belles choses qu’offre le cinéma, la maîtrise absolue du geste.

Mais voilà, en dehors de cette scène et de quelques autres bonnes idées, le film reste d’un classicisme à toute épreuve. Comme dans The Dawn Wall, le précédent film de Peter Mortimer, The Alpinist donne une grande place à la caractérisation de son personnage principal. Point positif, le film prend le temps de se poser et de montrer plein de petites choses annexes à l’escalade, ce qui nous permet de dresser un portrait assez clair de la personnalité de Marc-André. Casse-cou, rêveur, passionnée à l’extrême, hors du monde et du temps. En contrepartie, la narration du documentaire reste très scolaire. La voix off omniprésente du narrateur nous promène de situation en situation. Le film enchaîne classiquement entrevues et scènes de grimpe. On sent surtout que cette forme est le résultat d’un tournage mouvementé. Marc-André ne fait pas beaucoup d’effort pour qu’on le filme, disparaissant pendant plusieurs mois pour grimper de son côté. La fin du documentaire a sans doute précipité les choses, empêchant les réalisateurs de véritablement trouver une forme qui collerait mieux au destin hors norme et à la personnalité de Marc-André. Malgré le fait que l’on comprenne l’origine pratique de cette esthétique, il reste dommageable qu’elle reste aussi classique. Un sujet extraordinaire mérite une mise en scène plus qu’ordinaire. 

Surement influencé par Free Solo on sent également l’envie de mettre en avant la relation réalisateur/grimpeur, ce qui est en soi louable, mais tout comme chez son ainé, n’est pas véritablement bien exécuté. Critiquer sa position de documentariste à l’intérieur même de son film est toujours une démarche bienvenue et pertinente, mais si cette réflexion ne s’accompagne pas d’une démarche esthétique particulière cela n’est pas d’une grande utilité. On se retrouve à la place d’un réel questionnement sur l’éthique documentaire devant une mise en scène de questionnements, participant avant tout à la progression narrative du film. Par souci du grand spectacle, les réalisateurs ne cherchent pas la distanciation avec le public et ne veulent pas, à l’écran du moins, se remettre en question.

On rêve devant The Alpinist de voir un jour un véritable documentaire naturaliste sur l’escalade. Qui ne s’embête pas d’impératif autre que de filmer et faire honneur à tous ces microgestes inscrits par habitude dans le muscle des athlètes. Chercher à nous faire ressentir, au-delà du spectaculaire, ce que c’est de grimper sans corde, une paroi à 3000 m d’altitude. J’ai l’impression que le documentaire d’escalade suit la tendance de son sujet, des exploits toujours plus dangereux et extraordinaires. Monter ; seul ; sans corde ; le plus vite possible ; des pics enneigés ; en hiver… Chaque documentaire semble se sentir obligé de montrer plus impressionnant que le précédent. C’est une course perdue d’avance, car si on continue à les filmer comme ça ils ne déploieront jamais leurs potentiels cinématographiques. 

Il y a trois choses qui comptent dans un documentaire d’escalade, l’humain, sa pratique et son rapport à la montagne. Le reste est superflu. L’essence de ces films réside dans le fait de montrer des athlètes en pleine possession physique et mentale de leurs corps et faire croire au·à la spectateur·trice qu’ellui comprend ce lien si particulier qu’iels entretiennent avec un environnement qui ne fait rien pour les accueillir. Iels n’ont rien à faire ici, mais y sont parce qu’iels préfèrent mourir là-haut que vivre en bas. Les grimpeur.euse. s qu’on nous présente dans The Alpinist ou Free solo sont amortel·le·s. La mort n’est pas un sujet pour elleux, elle ne les intéresse pas, iels savent que ce qu’iels font est dangereux, mais sans l’escalade iels ne vivraient pas. C’est là toute l’essence de leur art.

The Alpinist est un film honorable qui offre à son meilleur de grands moments de cinéma et touche du bout des doigts le sublime. Cependant, à cause d’une structure trop classique, un impératif de narration trop présent et des effets de mise en scène désuets et superflus, il ne parvient jamais à dépasser son statut de simple « bon film ». Il reste toutefois un incontournable pour tous·tes les amateur·trice·s d’escalade.

Bande-annonce original anglaise :

 

Durée : 1h33
Crédit photo : Red Bull Media House

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