Psaume Rouge : Dénonciation du plus fort

Hongrie, 1972
★★★ ½ 

Fidèle à sa réputation d’auteur à la caméra exubérante et dont les chorégraphies se renouvellent dans une complexité sans fin, Psaume Rouge (1972) de Miklós Jancsò ne se limite pas aux prouesses techniques pour affirmer la maîtrise du septième art par le cinéaste hongrois. Dans ce film, qui lui a d’ailleurs valu le prix de la mise en scène à Cannes, Jancsò parvient à tisser une critique des cruautés commises par les instances autoritaires, celles qui abusent de leur pouvoir face à la classe paysanne.

Le film ne met aucun personnage de l’avant, ne nous laissant pas l’opportunité de s’ancrer à un visage qui pourrait nous guider à travers les dédales allégoriques du récit. En fait, plusieurs personnages nous sont montrés, mais aucun d’eux ne présente assez de singularité pour s’établir comme protagoniste. Les personnages de ce film doivent plutôt être compris comme des groupes : les oppresseurs et les oppressés. Le récit de Psaume Rouge repose sur une structure narrative non traditionnelle, soit qui ne suit pas une progression logique de péripéties, mais va plutôt s’ancrer dans un symbolisme parfois plus vaseux qu’évocateur. À la fin du XIXe siècle, un groupe de paysans se rebelle contre des soldats du royaume hongrois, défendant leur droit à conserver leurs récoltes et ne pas mourir de faim. Toujours en mettant de l’avant l’opposition entre deux groupes, le film présente une succession de saynètes dépeignant des actions dont la signification ne se saisit pas si facilement. Entre autres, des morts subites aux apparences bancales, une profusion de chants folkloriques et plusieurs conflits au sein même des paysans, dont on pourrait juger la nécessité narrative.

Il faut cependant souligner la virulence de la critique dirigée envers les groupes autoritaires, que le film adresse à l’ancien régime impérial hongrois, de l’Église catholique et du régime communiste qui sévissait à l’époque de la production du film. Les paysans s’unissent face à l’oppresseur (ici les soldats du régime impérial hongrois), cherchant à renverser ce système qui impose une famine à la classe paysanne en la dépouillant de ses récoltes. On voit ainsi le peuple enchaîner les numéros de chants et de danses traditionnels en signe de protestation, dansant bras dessus, bras dessous, formant des cercles qui marquent leur complicité face aux oppresseurs. Ces derniers sont, au contraire, présentés comme des individus à part les uns des autres, qui vont même jusqu’à s’entre-tuer, ne présentant jamais d’affinités entre eux, sauf lors des moments de trahison envers leurs supérieurs. Le cinéaste déploie tout son génie de la chorégraphie, réussissant à communiquer ses intentions par le déplacement des personnages.

La technique de ce film est impeccable, fidèle à l’habitude du cinéaste qui est un véritable maestro de la mise en scène. Les plans se déploient dans une chorégraphie de la caméra avec les comédiens, la première qui varie sa position, qui zoome et dézoome dans la scène, qui tourne un peu partout pour valser avec les interprètes, passant de l’un à l’autre au gré de leur importance. Avec la précision d’un chirurgien, le réalisateur couvre toute sa scène de manière très fluide, sans faux pas. À ce titre, il faut également souligner le travail exceptionnel de Janos Kende, directeur de la photographie, qui s’avère être un véritable architecte de la caméra, de la lumière et des couleurs.

L’ambiance sonore joue aussi sur l’idée d’opposition manichéenne, elle qui appuie en tout temps l’image. On peut ainsi entendre les changements progressifs d’ambiance sonore lorsque la caméra passe des oppressés aux oppresseurs, laissant s’estomper un espace sonore pour laisser la place à l’autre. Cependant, comme mentionné, le son est au service de l’image, celui-ci ne pouvant jamais s’en affranchir. Jancsò rate ici une belle occasion d’exploiter la force symbolique du sonore qui aurait pu éclaircir certaines de ses métaphores visuelles alambiquées.

Au final, Jancsò parvient à brosser un portrait nuancé de la classe paysanne de l’époque qui véhicule des idéaux communistes dans ses actions. Bien que produit sous le régime communiste, le film insère de subtils traits destinés à salir cette idéologie, notamment en dépeignant le traitement fait envers les gens dont l’opinion différait de la masse. Somme toute, Psaume Rouge envoie un message d’amour envers la fraternité, tout en parvenant à nuancer ses propos, autant lorsque ceux-ci sont élogieux qu’acerbes. Cependant, une bonne part du message échappe à la compréhension due à un symbolisme parfois indéchiffrable et qui alourdit momentanément le récit.

Extrait :

Durée : 1h27
Crédit photos : MAFILM 1. Játékfilmstúdió

 

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