Lamb : Descendance scandinave ou la progéniture d’un cinéma en devenir 

Islande, 2021
Note : ★★★ ½

Nous sommes en Islande. Les montages sont immenses, les paysages trop grands et la météo en constant changement. Maria (Noomi Rapace) et Ingvar (Hilmir Snær Guðnason) forment un couple vivant reculé, ils s’occupent de leur ferme de moutons. Ils sont distants l’un de l’autre, leur vie est routinière et casanière. Jusqu’au jour où la naissance d’un mouton plus particulier que les autres vient bouleverser leur vie. Ils décident de l’élever comme leur enfant. 

C’est sous cette prémisse étrange que le réalisateur islandais Vladimar Jòhannson nous offre un premier film ovni, pouvant fasciner une part du public et en laisser une bonne majorité en dehors. L’étiquette A24 est probablement à double tranchant dans ce cas-ci. Il a pu donner une plus grande visibilité au film, qui n’aurait probablement eu qu’une vie en festival, mais s’est vu octroyer une distribution internationale et par conséquent des critiques du grand public plutôt froides. Il faut souligner que le film met en scène une proposition plutôt unique, tant dans l’usage très précis des codes d’anticipation que par l’interaction entre ces codes et le bagage culturel probablement nécessaire pour déchiffrer l’ensemble des clés que nous donne le réalisateur. Ainsi, Lamb se veut un très bel exemple de cinéma de genre, dans le sens le plus flexible du terme. Il frôle des codes sans jamais s’y plonger complètement, en gardant une distance critique vis-à-vis d’un type de cinéma qui pourrait facilement tomber dans la surenchère. Le film tisse un lien particulier avec la filmographie de son pays (cinéma distinctement jeune, il faut dire), tant dans son rapport avec le folklore que sur l’hybridité de son cinéma (pays qui se fait davantage filmer par les étrangers que par ses propres artistes).

La réalisation de Vladimar Jòhannson se veut épurée, enracinée dans le sol, tentant de rentrer dans la composition du cadre de cette sensation d’isolement auquel cet État insulaire doit faire face. La première partie du film (qui est séparé en trois chapitres) tente de souligner ce sentiment de réclusion avec toutes les contorsions possibles à l’écran. Des cadres dans le cadre, des personnages isolés dans des embrasures de portes, des lignes et des diagonales les limitant, le dialogue presque absent. Même le paysage filmé semble ne pas pouvoir entrer complètement dans le cadre ; l’immensité de ce qui entoure les personnages les limite, les restreint, géographiquement, physiquement, émotionnellement. La palette de couleur ternit l’image sans la rendre morne. Elle réduit aussi une possibilité vers autre chose, elle force l’uniformité visuelle de leur environnement et par défaut, leur quotidien. Détail étrange, jamais nous ne voyons la nuit. Les personnages se couchent de jour et se réveillent avec le soleil. Comme si la nuit ne se rendait pas jusqu’à eux. Ils sont privés de réel repos. Le temps se veut tout aussi étiré, avec un dialogue limité au minimum, sans jamais être drabe, surfant sur la limite du contemplatif et d’un dynamisme très contrôlé. C’est un autre temps que seuls eux vivent, une fois de plus, isolés.

C’est sous ce ton que Lamb s’articule pour près de la moitié de sa durée. Tranquillement, un aspect d’inquiétante étrangeté s’installe. Des éléments fantastiques, voire horrifiques, prennent place, s’incorporent dans le récit, venant petit à petit réduire l’autarcie des personnages. Le frère d’Ingvar (Björn Hlynur Haraldsson) s’ajoute au récit, apportant un regard extérieur à la situation qui devient de plus en plus saugrenue. C’est ici qu’il faut soulever un des aspects plus faibles du film : le réalisateur semble plus préoccupé à alimenter l’univers et ce sentiment d’étrangeté qu’il en oublie ses personnages. Leur relation interpersonnelle est réduite au minimum, les enjeux émotionnels sont presque absents et la caractérisation des personnages est abrégée à l’instrumentalisation du récit et de l’univers du film. Le problème ne vient évidemment pas des acteurs qui sont pour l’ensemble à la fois bons interprètes et bien choisis, particulièrement la magnétique Noomi Rapace. Néanmoins, une corrélation s’installe entre personnages et acteurs au point de nuire à la réception du film, comme si une fois de plus, un détachement entre l’apport affectif et narratif était dissonant. 

Soyons tout de même ouverts à l’approche particulière du réalisateur nettement prometteur et notons les intentions brillantes derrière sa mise en scène, entre perfectionnisme et exagération presque comique. Cet entre-deux absolument étonnant vient se greffer à la fois au propos fantastique, à l’articulation de la notion de cinéma de genre et l’historicité du cinéma islandais. Ce règne de l’hybridité, pris dans une modernité cinématographique simultanément naissante et en quête identitaire. Les choix narratifs sont surprenants, venant questionner le rôle parental et l’héritage folklorique païen, sans être tout à fait politiques ou sociaux, esquissant à peine la relation des classes (par leur isolement géographique). Le film reste intègre dans sa proposition visuelle et sa volonté de proposer un cinéma national qui peut amener le public international à s’ouvrir à une culture autre, sans être dépaysant. Un bel ovni qui peut faire sourciller ou inquiéter, mais qui donne surtout envie de se perdre dans ces paysages aussi oppressants que mystiques. 

 

Bande-annonce :

Durée : 1h46
Crédit photos : A24

 

Vous voulez plus de paysage islandais? Retrouvez ici notre critique du film Woman at war.

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