Avec amour et acharnement : Mélodrame exsangue

France, 2022
Note : ★★★ ½

Mutique, la caméra s’ouvre sur un horizon azur, dessinant dans le bleu deux silhouettes troubles, insaisissables, qui donnent l’impression de s’étreindre. D’un geste fusionnel, presque violent. Les ondulations de l’eau renvoient une image imprécise du couple, faussée par les contorsions répétées de l’espace aquatique. S’exhibent alors des visions contraires, celles, d’abord, d’une idylle impérissable, puis celles, plus insidieuses, d’une tragédie à rebours, happée par une passion destructrice, attraction charnelle dévorante.

Sur cette introduction émancipée de barrières spatiales et de restrictions environnementales, Claire Denis referme le cadre, confine son scénario à une lente et langoureuse déambulation en plein Paris, chaloupée entre les terres souterraines et les extérieurs exigus. Un huis clos urbain s’amorce, caractérisé par un cadre qui n’a de cesse de rétrécir à mesure que déchantent les apparences.

Psychologies bariolées

Intrications retorses, la structure sur laquelle reposent les errances d’Avec amour et acharnement vise l’épure. Son cœur narratif ne met en orbite que quelques figures, qu’il inocule parcimonieusement. Hormis quelques intrusions plus ou moins hasardeuses — qui figurent sans doute la volonté de la réalisatrice de formuler un commentaire sur son époque, entre biais racistes inconscients et No future postmoderne —, les assises sont d’une simplicité effarante. Portrait de famille bigarré, Jean (un Vincent Lindon tout en rugosité) habite chez sa compagne Sara (Juliette Binoche) depuis sa sortie de prison. De temps en temps, il traverse les embouteillages de Paris afin de rendre visite à sa mère, chez qui son fils réside. Nœud gordien de leur relation amoureuse, François (Grégoire Colin), ex-collègue de Jean et ex-amant de Sara, refait surface, attirant d’abord Jean au cœur d’un filet d’initiatives professionnelles douteuses, puis hypnotisant Sara dans un flirt malsain. Figure trouble, convoquant un amalgame de réminiscences estompées, en François s’incarne la déchirure de leur union.

Apparences trompeuses

Ce que prophétisait déjà l’ouverture vient rapidement à se concrétiser, comme une impression qui se raffermit à mesure qu’on la pèse, qu’on la pénètre. Entrelacs de faux-semblants, la toile narrative détricote patiemment les certitudes du microcosme familial, déconstruction qui se surmonte d’un jeu visuel astucieux, se plaisant à mettre en exergue l’artificialité des relations. Surfaces qui matérialisent l’isolement psychologique des héros, les fenêtres évoquent une transparence relationnelle factice, représentation illusoire de la réalité. Non seulement elles marquent une distance, mais elles permettent aux tendances voyeuristes des personnages de s’accomplir et, de fait, de témoigner des passions toxiques qui se côtoient. Ainsi, les vastes vitres qui segmentent l’appartement de Sara entre le balcon et l’intérieur représentent-elles la discontinuité des mondes de chaque protagoniste, enfermés en des univers intérieurs irréconciliables.

Épuration stylistique

À travers une imagerie dépouillée, Claire Denis filtre le déséquilibre de ses personnages et creuse le doute à même leurs visages. Nerveux, les cadrages, que l’emploi du grand-angle allonge, compriment les visages, circonscrivent leurs émotions à un terrain visuel serré, sorte d’évocation métaphorique de la cage de fer qu’ils se sont créée. Comme une parabole de la claustration des héros, les trajets en métro, fantomatiques descentes aux Enfers, constellent d’une noirceur claustrophobe la photographie.

Hybridation de techniques, le sentiment d’observer un film rapiécé, parcellé de partis pris esthétiques inaboutis, n’est toutefois jamais bien loin, incombant sans doute à l’alternance confuse d’images tournées au téléphone intelligent et de prises de vues opérées avec une caméra professionnelle. L’omniprésence du contexte pandémique fragilise quant à elle la logique visuelle, qui se fonde sur la complexité émotionnelle des visages, ici obstrués en grande partie par les couvre-visages.

Trajectoires narratives disparates, le récit se constitue par une addition de trames qui divaguent, bifurcations opérées aléatoirement, dérivant entre jalousies sentimentales et déceptions intergénérationnelles (le fils de Jean qui reproduit les mêmes erreurs que son père). Mélodrame exsangue, le métrage de Claire Denis adopte une approche de genres protéiforme. La réalisatrice, habile, furète parmi divers registres, s’abandonnant parfois à la nervosité d’un film noir, la doublant de préoccupations sociales pertinentes, avant d’investir les thèmes du psychodrame.

Cet obscur objet du passé

En définitive, la metteuse en scène — qui est repartie avec l’Ours d’argent de la meilleure réalisation à la Berlinale de cette année — disserte sur le passé. Composé d’évènements tus et de regrets silencieux, le passé lie les personnages autant qu’il disloque leurs liens affectifs. Fardeau qui ne se dégage jamais vraiment, il présage, à mots couverts, la résurgence de motifs comportementaux anciens. Articulées autour du séjour carcéral de Jean, les modulations du scénario se nimbent de bribes de souvenir, de visions enfouies qui surgissent les unes après les autres, toujours exprimées par le dialogue, jamais mises en images. C’est parcimonieusement que se découvrent les preuves de l’incompatibilité de Sara et Jean. Tandis que Sara poursuit le fantôme désincarné de ses amours passées, Jean muse oisivement dans l’avenir par le biais de son fils, dont les seules connivences sont les déconfitures communes.

Suave est la représentation des faiblesses humaines que brosse Claire Denis. S’arrêterait-on aux aspérités du long métrage — qui sont, certes, considérables ; de l’enveloppe esthétique désaturée, presque livide, à la surabondance de la parole — qu’on ne saurait percevoir en ce récit la lucidité d’un constat qui organise une dissection adroite des mécaniques humaines. Comme une étude de la persistance des habitudes, Avec amour et acharnement ancre ses démêlées narratives dans une optique d’éternel recommencement. Héros dont les récurrences comportementales trahissent l’impossibilité de tout changement, ces personnages malades aboutissent seuls, désemparés, condamnés à un vagabondage solitaire. La caméra, mutique, fige alors à nouveau le décor dans une contemplation léthargique, où se réverbère maintenant une prégnante désillusion. Et, baignée de vitriol, la fable sentimentale de se clore enfin, plus froide que jamais.

Bande-annonce :

Durée : 1h56
Crédit photos : Cinéma du Parc

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