Zappa : La perfection avant tout

États-Unis, 2020
Note: ★★★ 1/2

Le tout récent film d’Alex Winter à qui on doit surtout des films de fiction en tant qu’acteur, met la barre haute et se donne comme mandat de revenir sur le parcours professionnel et personnel de l’auteur-compositeur-interprète légendaire Frank Zappa. Le film donne accès à du contenu exclusif, à l’ensemble des archives personnelles de l’artiste. Il s’agit d’une ode à cet homme qui marquera à jamais le paysage musical. 

Le documentaire est bien ficelé et une circularité dans la structure narrative amène une perspective intéressante. Le point de départ du travail de rétrospective se fait dans la demeure de Zappa et plus précisément dans la salle où il archivait tous ses projets, leurs ébauches et les collaborations qu’il faisait. L’artiste archivait sa vie, de la même manière que le film de Winter témoigne du passé de l’artiste. Ainsi, le film débute et se termine dans cette bulle, lieu de conservation d’une vie, véritable musée personnel de l’artiste. J’ai eu comme impression au cours du visionnement de lire chacun des livres de cette bibliothèque et de fouiller dans ses archives; les textes et traces de son vécu parlent d’elles-mêmes. Contrairement à d’autres documentaires, l’acte de témoigner d’un passé et d’une réalité ne reposait pas entièrement sur ceux-ci, mais sur les archives cinématographiques, la bande audio que Zappa enregistrait, sa musique, ses partitions. Le musicien avait, dès ses débuts, avec la musique et avec le cinéma à l’adolescence, une volonté de postérité. Le film redonne vie à ces archives et ce sont par celles-ci que l’on peut véritablement cerner cet artiste pluridisciplinaire. Alex Winter fait preuve d’une justesse inébranlable sur la manière de dresser un portrait de Frank Zappa, en le laissant parler de lui-même par l’entremise de ses archives et traces du passé. La structure est une boucle infinie, comme si Zappa n’était jamais véritablement mort.  

Les témoignages dans le film soulignent tous que l’artiste avait une carapace et contrairement à ses œuvres salées et très expressives, l’homme qui les concevait était réservé et peu démonstratif. Winter a réussi à cerner, 27 ans après sa mort, Frank Zappa sous toutes ses coutures, sous toutes ses manifestations artistiques. Comprendre l’artiste est comprendre son art. Bourreau de travail, la perfection est ce à quoi il aspirait, mais ce que l’on comprend surtout, c’est qu’il vouait un véritable amour aux arts, qu’il prônait la liberté d’expression et se dédiait à cette volonté de démocratiser l’art et le beau. Zappa, tel que dépeint dans le film, témoignait d’une soif insatiable de créer et d’explorer d’autres médiums artistiques. Le réalisateur montre comment cet artiste depuis l’adolescence se dédie corps et âme à ses passions. Le documentaire est efficace sur ce point, car il réussit à exprimer ces idées par l’entremise de la forme et non par l’explicitation de telles idées strictement par le contenu. C’est ce qui fait en sorte que le film se démarque et touche le spectateur.  L’incorporation de différentes formes de représentation de Frank Zappa a donné selon moi une texture au film. Le réalisateur varie dans les médiums de représentation, il y a certes le filmique qui est la nature même de l’œuvre, mais le cinéaste intègre des segments de stop motion créés par l’artiste Bruce Bickford mettant sous une forme plastique une archive. L’acte de raconter et de représenter ne se restreint pas à une dimension strictement orale et visuelle. L’ajout d’images de collages et d’œuvres extrafilmiques de Godzilla est représentative de la pluridisciplinarité dont fait preuve Zappa et montre cet aspect novateur d’une telle pratique. 

Zappa, par sa conception sonore et par son montage, joue avec une constituante de l’identité artistique de l’artiste. Le montage tantôt rapide, tantôt lent, suit une ligne directrice qui est  la musique perçante de son sujet. Cela laisse progressivement place au cours du film à un montage plus lent qui est représentatif de cette petite flamme qui vacille et qui s’éteint, suite à son combat contre un cancer de la prostate. À  l’annonce de son diagnostic, une onde de choc traverse le monde musical et montre une nouvelle facette du musicien, celle de l’homme achevant son ultime oeuvre. Ce qui a attiré mon attention est la puissance discursive des montages alternés, vers la fin du film: l’alternance entre Frank Zappa avec l’orchestre en pratique de son ultime représentation et entre une succession d’images du musicien à différentes époques; des photos et films de famille illustrant tout ce qui a sculpté cet homme dans le cadre de la mort. Le montage rapide de telles images rappelle cette idée populaire qu’avant de mourir on voit notre vie défiler sous nos yeux. Il est intéressant comme le réalisateur cultive cette image de Zappa comme étant non pas un extraterrestre, mais une personne étrange et marginale. Zappa est arrivé dans le domaine musical par passion et par ses idées novatrices, il rejette l’homogénéité de l’industrie et préconise surtout une expression de soi. Il déteint par son affront au cadre aliénant et commercial de la musique. L’usage répété du montage alterné illustrant sur la musique rock psychédélique d’une part, Zappa en plein processus de création et d’autre part, des images d’une œuvre filmique montrant un enlèvement par des extraterrestres. On y voit une soucoupe volante apparaître et ensuite on retourne aux images de l’artiste. On arrive au constat et à cette idée de Frank Zappa comme étant une force créative d’innovation majeure. Un cheveu sur la soupe, un élément perturbateur (tel un Godzilla ou des extraterrestres) dans un milieu populaire homogène où les Beatles sont roi. Il y a donc un travail soigné dans l’articulation de la vie de Zappa qui va de pair avec l’essence de la personnalité. Les moyens techniques accompagnent et servent les desseins émotionnels et narratifs du réalisateur et ne sont pas en appoint au contenu, ils y participent. Ils ne sont pas que des moyens de passer le discours, mais le constituent. 

Alex Winter a réussi à cerner le portrait d’un homme complexe qui a marqué des générations et qui continue de laisser sa trace dans la société et dans le paysage culturel. Zappa est une fenêtre sur l’intimité d’une personnalité qui établit un moyen de percer cette carapace. Le réalisateur a pris une approche remettant la personne au premier plan et dépeignant une image crue et dénuée de toute cristallisation de Frank Zappa, l’homme derrière les artifices et l’extravagance. Par contre, à force de trop en dire et de trop vouloir en montrer, Winter survole parfois trop rapidement des sujets et des événements de sa vie qui auraient mérité d’être davantage approfondis. D’autre part, il aurait pu omettre de s’attarder sur des événements qui ne rendent pas justice à la volonté du film, comme les stipulations sur ses activités extraconjugales. 

C’était avec excitation que je m’apprêtais à visionner ce documentaire sur un artiste qui s’élève indéniablement au rang de génie, mais l’œuvre n’a pas suscité autant d’émoi que mon excitation anticipée. Zappa tente de percer la carapace de cet artiste éclaté et flamboyant par son génie et son innovation, mais l’œuvre semble demeurer en surface, ce qui m’a empêchée de véritablement m’imprégner de l’œuvre et de me permettre de m’immerger dans cet environnement que le réalisateur s’est donné comme devoir de présenter. Cela dit, l’œuvre d’Alex Winter est intéressante et aborde la vie de l’artiste brillamment. Le cinéaste propose un documentaire qui, dans sa forme et son contenu, fait honneur à l’homme derrière l’artiste éclaté et extraverti. Winter réalise une œuvre qui découle d’une observation minutieuse et précise. C’est une œuvre touchante, mais dans laquelle on se perd parfois.

Bande annonce originale anglaise:

Durée: 2h09

Crédit photos: Magnolia Pictures

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