The Mustang : liberté intérieure

France et États-Unis, 2019 
Note: ★★★ 1/2

Laure de Clermont-Tonnerre nous offre un premier long métrage empreint de sensibilité sans jamais condamner ou excuser ses sujets. Elle montre, avec une certaine poésie, cette complicité homme-animal maintes et maintes fois montrée au cinéma, mais elle évite de tomber dans le pathos ou le cliché. Un premier long métrage qui nous force à porter attention aux prochains projets de la réalisatrice française.

Affiche | Focus Features

The Mustang nous transporte dans un programme du Département de la Justice américaine d’élevage de chevaux sauvages (mustang du titre) capturés dans les plaines du Nevada.
Le film met en scène Roman (interprété par Matthias Schoenaerts, De rouille et d’os de Jacques AudiardRed Sparrow de Francis Lawrence), prisonnier peu bavard qui développe une relation unique avec la plus sauvage des bêtes récemment admises dans le programme. Sans expérience avec les chevaux, Roman portera un regard différent sur sa situation et sur sa vie à travers cette relation par définition temporaire puisqu’une fois le dressage terminé, les chevaux sont vendus aux enchères.

Matthias Schoenaerts dans The Mustang | Focus Features

Basé sur un véritable programme américain d’équithérapie, la prémisse de départ semble avant tout un prétexte à explorer une relation où les deux protagonistes vivent la même situation. Un redressement sous forme de réhabilitation pour l’un, de dressage pour l’autre. Les deux doivent s’ajuster à leur vie constituée de restrictions, absente de liberté. Roman, prisonnier de peu de mots, se transforme progressivement en un être sensible au contact, souvent violent, du mustang qu’il nommera Marquis. De Clermont-Tonnerre montre au spectateur cette réalité d’isolement dans laquelle les prisonniers se retrouvent, sans jamais aller véritablement dans une victimisation de l’un ou l’autre même si elle glorifie visuellement leur réalité.

Matthias Schoenaerts dans The Mustang | Focus Features

Elle utilise la lumière pour embellir ses plans, et donner une certaine chaleur dans un milieu somme toute peu coloré. La réalisatrice évite les clichés qu’implique la symétrie des conditions du personnage humain et de son acolyte animal. The Mustang n’insiste jamais vraiment trop sur ces conditions. En cela le film se distingue du pathos insistant de The Horse Whisperer (Robert Redford, 1998). Avec Redford comme producteur, la filiation est cependant naturelle : The Mustang a été soutenu par le Sundance Institute dont il est le fondateur. Si le film évite les clichés de son aîné, il y a tout de même un bémol : un plan où les deux principaux protagonistes sont cloués au sol et se regardent. Ici, la subtilité n’est plus, mais on lui pardonne cette bourde puisque le reste de l’œuvre est envoûtant. Cette légère glorification par la lumière est plutôt la symbolique d’un espoir, espoir qu’apporte la nouvelle vocation à Roman après douze ans d’incarcération.

Marquis le mustang plaqué au sol | Focus Features

Avec peu de dialogue, la réalisatrice sait rendre cette dureté du milieu sans jamais en oublier la réalité psychologique de son protagoniste principal. Laure de Clermont-Tonnerre se démarque des autres films du genre parce qu’elle ne filme pas cette relation comme les autres réalisateurs l’ont fait avant elle : elle priorise l’intériorité des personnages (Roman et Marquis) plutôt que la beauté visuelle ou l’insistance symbolique. Ses cadrages sont particulièrement évocateurs et ce, sans s’appuyer sur quelconque dialogue. Elle insuffle une subtile beauté à ses plans (et ses cadrages), beauté constamment empreinte d’une grande sensibilité à travers son objectif.

Marquis et Roman (Matthias Schoenaerts) dans The Mustang | Focus Features

Le spectateur, dans ce silence et cette absence de musique, se tourne vers la relation homme-cheval qui se développe à l’écran plutôt que d’être distrait par autre chose (i.e. la beauté visuelle des plaines, la grâce des chevaux, le spectacle équestre ou des dialogues explicitant les enjeux scénaristiques). Paradoxalement, The Mustang respire la liberté, malgré le fait qu’il met en scène deux prisonniers. Mais c’est au spectateur que revient cette liberté car les personnages ont peu, voire aucune chance d’être libérés. La réalisatrice et coscénariste sait tirer avantage du pouvoir de ses images. Si la facture visuelle semble être traitée avec un filtre de type Instagram (une lumière orange grisâtre), elle permet de joindre les couleurs qui caractérisent Roman (l’orange classique du prisonnier) et le pelage de Marquis (un gris terreux).

Scène de dressage avec Marquis et Roman (Matthias Schoenaerts) dans The Mustang | Focus Features

L’intelligence de la réalisation se transpose également dans les éléments sonores. La réalisatrice n’utilise la musique qu’à des moments où Roman est dans une situation optimiste qui le sort de son contexte punitif. Incarcéré, Roman est punit par la justice, mais pas seulement. Il porte une loure culpabilité pour ce crime qu’il ne se pardonne pas. Son drame intérieur sera progressivement révélé. Cet aspect punitif et restrictif, le film nous le rend par son bruitage et sa musique. Les pièces musicales agissent comme un catalyseur de ce sentiment de quasi liberté, ce sentiment de vivre comme ils le devraient; ces moments ne sont bien sûr présents que lorsque Roman et Marquis sont ensemble puisque leur survie et leur évolution est mutuelle.

Laure de Clermont-Tonnerre sur le plateau de The Mustang | Photo : Tara Violet Niami / Focus Features

Le montage participe également à l’intelligence de la réalisation s’adaptant constamment à la réalité que vivent les personnages à l’écran. Une scène de tempête transforme le film en un assemblage de plans saccadés et un montage et mixage sonore agressant et stressant, renforçant encore la résonance entre spectateurs et chevaux, aux limites de la panique. Tandis qu’une balade dans les plaines transforme le film en un moment de bien être avec une touche d’humour, des plans magnifiques de la nature, des plans aériens et musique douce. Ces deux scènes se démarquent du reste du film qui est davantage une suite de plans silencieux relativement fixes alternant entre très gros ou gros plans et plans de demi ensemble. Les moments d’intimité entre Roman et Marquis sont montés de façon à ne montrer que les moments clés, les moments de connexion entre l’homme et la bête. Le cheval est d’ailleurs un acteur extraordinaire en ce sens que Laure de Clermont-Tonnerre semble avoir obtenu tous les mouvements et regards parfaits de son sujet pour construire cette relation à l’écran.

Un exemple de très gros plan dans The Mustang | Focus Features

Matthias Schoenaerts est une force tranquille, à la fois dure et profondément sensible. Son jeu est en constante subtilité, ne pouvant s’appuyer sur les dialogues pour rendre la complexe situation de son personnage. De Clermont-Tonnerre ne lui donne qu’une seule scène avec beaucoup de dialogue pour exprimer son conflit intérieur, mais même dans celle-ci, ce qui ressort sont les silences et les regards que Schoenaerts interprète. Saisissante, son interprétation arrache le cœur des spectateurs, et ce, sans jamais jouer la carte de la pitié ou de la victimisation. Cette scène est une charnière pour plusieurs raisons parce que nous y apprenons la violence de son crime. Sa performance est un sans faute.

Matthias Schoenaerts dans The Mustang | Focus Features

Bruce Dern interprète le responsable du programme et est ce quasi comic relief, sans jamais l’être totalement. Quelques plans où il est assis comme un roi sur son trône font grandement sourire, mais ne détonnent jamais avec l’ambiance qu’installe la réalisation. Il est charmant, tout en étant légèrement divertissant. Les acteurs de soutien qui incarnent les prisonniers sont d’un naturel désarmant au point où certains moments semblent être davantage documentaires que fictionnels comme cette séance de thérapie menée par la psychologue interprétée par Connie Britton. Cet aspect documentaire est appuyé par le générique de fin qui nous présente les photos de véritables prisonniers et leur mustang respectif.

Bruce Dern dans The Mustang | Copyright Focus Feature

The Mustang est un film sans prétention, mais qui touche probablement plus que ce qu’il n’y parait parce qu’il sait transmettre l’intériorité de son protagoniste à son spectateur par la qualité de la réalisation, le respect des personnages sans glorification et la qualité de son acteur principal qui est malheureusement trop souvent ignorer des prix d’interprétation. Laure de Clermont-Tonnerre et Matthias Schoenaerts forment une équipe cinématographique qui saura vous émouvoir d’une manière intelligente et respectueuse.

Bande-annonce en version originale anglaise

Durée : 1h36

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