The Green Knight : Fable existentialiste

Irlande, Canada, États-Unis et Royaume-Uni, 2021
Note : ★★★★

Le réalisateur américain David Lowery fait à nouveau équipe avec la compagnie de production A24 pour nous offrir une œuvre audacieuse sur le plan visuel. Comme la majorité des films avec l’étiquette A24, The Green Knight est original, peu conventionnel… et pour un public averti. Oubliez le cinéma de pur divertissement, le dernier film de Lowery en est un où l’on doit se questionner constamment pour trouver le sens de ce que l’on voit dans la quête de notre protagoniste. Si The Green Knight est assurément un des meilleurs films de l’année, il ne le sera certainement pas pour les Oscars : grand public, fuyez! Cinéphiles, réjouissez-vous de ce casse-tête existentialiste aux images impressionnantes. Une œuvre ambitieuse qui sera adorée par plusieurs, détestée par beaucoup.

Une histoire revisitée

The Green Knight interprète, en y mariant encore plus de fantastique, l’histoire de Sir Gawain (Sire Gauvain dans sa version francophone), personnage de légende arthurienne, neveu du Roi Arthur et Chevalier de la Table ronde. Jeune adulte, Gawain (Dev Patel) accepte le défi d’un mystérieux chevalier vert (Ralph Ineson, la voix derrière l’homme-arbre) à la hache : il doit atteindre l’intrus du château avec sa lame dans un affrontement, s’il réussit, Gawain devra le retrouver à la chapelle verte un an plus tard. Avec l’aide de l’épée du roi (il n’est jamais nommé, mais l’on en déduit qu’il s’agit d’Arthur (Sean Harris), et donc d’Excalibur), il remporte le défi en tranchant la tête de son adversaire, récupérant ainsi sa hache et retirant le rendez-vous à la chapelle par le fait même. Lorsque le corps de l’homme-arbre se relève et récupère sa tête, le décompte inquiétant des 52 semaines à suivre débute. Sir Gawain prend la route six jours avant l’anniversaire de sa victoire pour se rendre à la chapelle verte. Dans ce voyage, il fera face à une suite d’aventures fantastiques où malheurs et décisions existentielles détermineront l’homme qu’il sera ou devrait être.

Sans respecter à la lettre le poème d’origine dont l’histoire est inspirée (Sire Gauvain et le Chevalier vert), le cinéaste (également scénariste) nous offre une version existentialiste de cette quête plutôt qu’une version combats d’épées. L’enjeu narratif est un seul mystère : qu’arrivera-t-il à la chapelle verte? Il y a peu, voire pas, de scènes d’action. Si elles sont présentes, elles sont toujours avortées ou composées d’un seul coup d’épée. Le film repose donc sur le chemin parcouru. Gawain se dirige vers l’inconnu, s’attendant au pire : sa mort. La route devient alors le lieu où chaque embûche vaincue le rapproche de sa confrontation finale. Comment persévérer si c’est pour se rapprocher de sa propre mort?

Lowery installe son spectateur dans un univers qui s’appuie sur le visuel et le sonore plutôt que l’agentivité de son protagoniste. La proposition cinématographique est au cœur de l’expérience, bien plus que la complexité narrative en ce sens que nous sommes immergés dans une suite de tableaux qui mène le personnage de Gawain à atteindre les limites de son être alors qu’il s’approche de la chapelle verte. Chaque geste ou obstacle qu’il croise est paradoxal; y survivre le rapproche de sa mort. C’est sur ce paradoxe qui force les questionnements existentiels à l’aube de sa mort que David Lowery bâtit The Green Knight.

Le départ de la cité

Si pendant la première partie du film Gawain est insouciant (fréquentation du bordel, relation avant le mariage avec Essel (Alicia Vikander), grande consommation d’alcool), l’éventualité de son voyage lui pèse progressivement. Sa mère (Sarita Choudhury), même si critique de son comportement peu digne d’un membre de la famille royale, le protège par des sortilèges. À la veille de son départ, elle lui remet une ceinture enchantée en tissu vert qui le protègera tant qu’elle sera à sa taille. Reconnu par plusieurs depuis son simple exploit, il quitte le royaume suivi de jeunes enfants sur la route.

Gawain quitte alors la sécurité de la cité pour faire face au monde. Son voyage devient une quête initiatique, quittant à la fois la protection de la ville et le cocon familial. Rapidement, il fait la rencontre d’un charognard (Barry Keoghan) sur un champ de bataille aux centaines de cadavres. Dans un piège tendu par ce dernier, il se fait ligoter, voler son cheval, sa hache et sa ceinture verte. Il fait face à un premier obstacle. Lowery montre alors les conséquences de l’abandon par Gawain dans un plan séquence avec une caméra fixe rotative sur 360 degrés à l’horizontale avant d’opter pour une réécriture en montrant la persévérance du protagoniste. À l’aide d’Excalibur abandonnée par les voleurs, il se libère et poursuit son chemin. Première épreuve formatrice complétée, Gawain a fait face à l’avarice et le malheur des autres.

Poursuivant son chemin à pied, il rencontre un renard qui ne le quittera plus. Entre les grottes, les nuits froides et les champignons vénéneux, Gawain croise des géantes dans un brouillard épais. Il est seul, curieux, mais craintif face à ces étrangères. Cette rencontre surnaturelle est immédiatement suivie d’un magnifique plan où la caméra de Lowery pivote lentement à la verticale (plan aérien d’une caméra en mouvement dans le sens horaire à 180 degrés). Ce changement de perspective marque une transformation pour la suite : nous entrons dans une subjectivité, dans l’intériorité de Gawain.

NDLR : La suite du texte aborde en détails The Green Knight. Sans pour autant vous dévoiler les revirements, plusieurs éléments vous seront exposés si vous n’avez pas vu le film.

L’intériorité

Si, jusqu’à ce moment, The Green Knight restait fidèle à l’univers du Roi Arthur, Lowery s’aventure dans une mise en images des combats intérieurs, symbolisme à l’appui, de son personnage principal. Les différents tableaux qui suivent ce plan inversé abandonnent le semblant de réalisme pour plonger dans le pur fantastique. 

En traversant une forêt à l’approche de la nuit, épuisé, Gawain s’arrête à une maison inhabitée. Si la nourriture n’y est pas comestible, le lit est accueillant. Il se réveille en sursaut lorsqu’une jeune femme en détresse, Winnifred (Erin Kellyman), entre dans la pièce. Elle cherche sa tête tranchée lors d’un viol. À la suite d’un échange qui relève de questionnements moraux (faire une bonne action sans rémunération), notre héros retrouve le crâne de Winnifred au fond d’un étang à proximité de la maison. Le cinéaste marque visuellement ce geste par un filtre rouge imposant. À la remise du crâne à sa propriétaire, Gawain se réveille soudainement, pour y trouver la hache du chevalier vert que le jeune homme lui avait dérobée.

Continuant son chemin, armes à la main, il est gravement blessé et rescapé par un Seigneur (Joel Edgerton). Chouchouté de manière démesurée, tout est idyllique, comme un retour du balancier de sa rencontre précédente avec le fantôme. Plutôt que d’être généreux, il est le bénéficiaire de la générosité de ses hôtes. Ici tout est lumineux, idéal. À l’exception de la vieille dame aux yeux bandés. Maintenant à une journée de marche de la chapelle verte, il a quelques jours pour se reposer. Le Seigneur ne lui demande qu’une seule chose en retour de son hospitalité : Gawain doit lui donner ce qu’il trouvera chez lui. Promesse en apparence ironique puisqu’il ne profite que des choses qui appartiennent déjà à son hôte. Lors d’un déjeuner étrange, Gawain fait la connaissance de The Lady (également interprétée par Vikander), conjointe de son hôte. Étrange puisqu’elle est la version aristocrate d’Essel, la jeune femme du bordel qu’il fréquente. Dans une conversation particulière entremêlant réflexions et cartes de tarot, The Lady affirme que le rouge représente l’éphémère alors que le vert incarne ce qui reste bien après la mort. Que choisir alors lorsque l’on est un chevalier noble en pleine quête?

Le désir

The Lady incarne cette version idéalisée, désirée que Gawain a d’Essel à qui il n’a pas véritablement promis son amour avant son départ. Seul depuis un certain temps, il est dépourvu de sa protection maternelle (la ceinture verte), mais toujours armé. Lors d’une visite à son chevet par son hôtesse, il succombe au désir qu’elle provoque en lui. Dans un moment d’incompréhension pour Gawain, en plein acte sexuel, elle lui montre la ceinture verte perdue de sa mère refusant de la lui remettre tant qu’il n’aura pas joui. Sperme sur la main et la ceinture, elle la lui remet en quittant la pièce. Lowery semble explorer ici le complexe d’Œdipe en juxtaposant le désir sexuel et protection maternelle. Cet acte conflictuel (intérieurement, mais également socialement puisqu’il a eu un rapport sexuel avec la femme de son hôte), fait fuir Gawain honteux du château. À sa sortie, il est intercepté par le Seigneur qui lui demande l’objet de sa promesse. C’est à ce moment qu’ils s’embrassent. Gawain ne peut que lui donner le désir qu’il a gagné entre les murs de ce château.

Hors contexte, ce baiser est bizarre. Mais mis en relation avec la conversation de The Lady sur le rouge et le vert, il fait sens. Puisqu’il a obtenu le désir, il doit le lui remettre. Ce tableau au sein du château représente surtout la dualité du désir : celui que l’on espère et celui qui est assouvi. Le désir est ici conflictuel dans cette quête existentielle : choisir entre l’éphémère et le permanent, choisir entre le rêve espéré et la réalité? Lorsqu’il succombe à l’éphémère (le désir qu’il éprouve envers The Lady), il retrouve la protection maternelle, la protection facile, extérieure à sa propre agentivité. Ce conflit intérieur est ici matérialisé par un objet de sa quête, tout comme la bonne action qu’il a faite envers Winnifred s’est matérialisée en la hache. Contrairement à un fantôme, l’enjeu est ici face à des êtres de chair, le désir n’est donc pas que le sien; il peut également provoquer le désir chez les autres. Le baiser du Seigneur est alors davantage symbolique que littéral.

L’affront final

Du château, Gawain se dirige à la chapelle verte pour y affronter le Chevalier vert. L’empêchant de continuer, il chasse son fidèle compagnon le renard, qu’il avait retrouvé dès sa sortie du château. Si l’on accole une symbolique à cet animal, Gawain se débarrasse à ce moment du mensonge et de la malveillance; le renard incarnant ces traits de caractère tout en étant le guide vers la descente aux Enfers dans les croyances européennes.

À ce moment, à l’image, le cinéaste ajoute un filtre jaune doré, couleur associée à notre héros par sa cape, maintenant qu’il est seul face à la fin de sa quête. La chapelle est en ruine, le Chevalier vert est endormi en son cœur. À son réveil, Gawain s’est résigné, il doit subir le coup de hache fatal du Chevalier. Incapable de se positionner, il se désiste à quelques reprises. Désistement par la parole toujours, aucun ne combat dans cet affront final. Dans un refus total de la mort imminente, il fuit la chapelle manquant ainsi à son honneur.

David Lowery nous montre alors un montage visuel des conséquences de son désistement, vivant le reste de sa vie dans le mensonge et la souffrance. Ainsi, il arrache à Essel l’enfant illégitime qu’ils ont à son retour, atteint le trône en remplaçant le Roi Arthur, se retrouve dans un mariage dépourvu d’amour, est détesté par ses sujets, perd des guerres et termine sa vie dans le malheur. Tout comme la scène dans la forêt, il s’agit d’un présage, non pas de sa réalité. Le cinéaste marque ainsi la fin des épreuves que lui a apportées sa quête. De retour aux pieds du Chevalier vert, Gawain accepte sa fatalité. Cette acceptation entraîne une vie bien plus saine et heureuse.

Le coming of age (quête initiatique)

The Green Knight est en quelque sorte un coming of age (quête ou récit initiatique en français) dans lequel Gawain est confronté aux dilemmes et questions existentielles de la vie. Plus spécifiquement, la quête est ici d’accepter sa finalité, sa mort inévitable. Le film explore à la fois la confrontation au monde extérieur du nid familial, la persévérance nécessaire pour surmonter les épreuves de la vie, les idéaux de la jeunesse et leurs ajustements nécessaires, mais avant tout il s’ancre dans l’incertitude face à l’avenir. Si ce ne sont pas tous les coming of age qui abordent le sujet de la mortalité comme peut également le faire The Green Knight, il n’empêche que Gawain possède les caractéristiques d’un adolescent quelque peu insouciant préférant les plaisirs aux responsabilités. Avant d’être grandement transformé par sa quête initiatique. Il se retrouve d’ailleurs complètement seul dans cette quête extraordinaire où il fait face à des situations transformatrices qui déterminent quel type d’être humain il deviendra. Parce que si en images il croise des gens, aucun des gestes de ces êtres n’aura de réelles conséquences physiques sur notre héros. La plus grande leçon de The Green Knight demeure ces paroles du Roi Arthur dites au tout début : « Fear can be a gift ».

Une technique impeccable

Lowery, en collaboration avec sa costumière (Malgosia Turzanska) mais surtout son directeur à la photographie (Andrew Droz Palermo), utilise habilement les couleurs. Sans être criardes ou insistantes, elles sont toujours porteuses d’une symbolique. Du jaune associé à Gawain (costume et filtre de couleur) au vert qui incarne toutes les sources de questionnement existentiel, le travail est méticuleux. La direction photographique de Palermo est exceptionnelle (des couleurs déjà mentionnées aux plans sombres exquis). La conception sonore est impressionnante. Chacun des plans de The Green Knight est finement conçu pour nous plonger dans l’univers qu’il propose. Chaque élément nourrit les questionnements existentiels et n’opte jamais pour la facilité, mais toujours pour le mystère. Le film comprend qu’on ne peut s’attaquer à cette quête qu’en positionnant le spectateur lui-même dans une quête qui lui est propre face à ce qu’il voit : c’est-à-dire faire sens de l’œuvre tout comme Gawain tente de faire sens de son existence.

David Lowery concocte une œuvre plus philosophique que divertissante revenant à un traitement comme l’était A Ghost Story plutôt que son film Disney Pete’s Dragon. Toutes les scènes, même si elles avancent peu à peu l’histoire de cette quête relativement simple (atteindre la chapelle verte), vous feront questionner quelle place elle prend dans ce puzzle. The Green Knight se trouve entre pessimisme et optimisme, mais toujours dans une réalité quasi philosophique mise en images de manière fantastique. Son pessimisme est surtout dévoilé par la scène finale d’après générique qui souligne la filiation du poids de l’existence humaine. Définitivement le coming of age le plus unique que nous a offert le cinéma puisqu’il prend la forme d’une fable existentialiste.

 

Bande-annonce originale anglaise :

Durée : 2h10

Crédits photos : Eric Zachanowich et A24 Films

 

Cliquez ici pour les 10 meilleurs films du Commonwealth de la dernière décennie!

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.