Symphonie en aquamarine : Abstraction bleue

Québec, 2018.
Note: Note : ★★★★

Symphonie, n-f : harmonie de choses qui vont parfaitement ensemble. Et le cinéaste Dan Popa en fit un film. Prenez un coquillage. Collez-y votre oreille. Fermez les yeux. Écoutez. Vous y êtes? Oui, ailleurs, là-bas : l’immensité bleue, sans bornes, absolue.

Symphonieen aquamarine est un documentaire tourné sur quatre continents qui est marqué par une trame musicale onirique. Le film esquisse la vie des travailleurs de la mer, des ports, de la pêche ainsi que ceux qui fréquentent la plage. Jeunes, vieux, touristes, marins esseulés, fêtards perdus, promeneurs de bord de mer, sportifs aguerris, capitaine, tous réunis sous la caméra de Dan Popa par un point commun.

Structuré en quatre mouvements, à la manière d’une symphonie, cette ode à la mer transporte le spectateur dans un monde autre. Celui de la lisière entre la terre et la mer, le solide et le liquide, ce qui bouge, ce qui se meut. Tel la mer, le film ondule, hypnotise, vacille. Comme ces personnages sur lesquels le cinéaste pose sa caméra, discrète. Il y a quelque chose de déroutant dans ces portraits. Maxime, par exemple. Figure quasi christique au regard clair, aux cheveux longs et à la silhouette de dieu grec. Maxime, c’est l’Ulysse de Joachim Du Bellay, parcourant les mers. On le devine à la fin du film rentré chez lui. Ce parallèle n’est pas anodin. Le film est une odyssée qui se cherche des héros, qui se cherche une langue adéquate. Car dans ce monde d’êtres sans attaches, tout se dérobe. À commencer par le langage.

Symphonie en aquamarine fait voir autre chose, quelque chose qui échappe aux repères de la terre ferme. Au large, on s’intéresse aux gestes, aux actions. On est par delà le dialogue. Comme si le langage était le lot de ceux qui restent à quai, à l’image de ces extraits radiophoniques venus de la terre et captés par les bateaux; extraits qui constituent les passages parlés les plus construits du film. De ce contraste naît ce constat : ceux qui partent entrent dans un autre monde, une autre communication.

Malgré ces quelques échanges verbaux et une narration poétique, Symphonie s’extirpe par moments du langage. Ce qui est dit est dit par les sons, les gestes, les couleurs. La caméra de Dan Popa donne à voir un monde qui parle une autre langue. Celle des rêves peut-être. Celle de l’aventure sûrement. Celle de la solitude et du silence assurément. Les interventions verbales des individus rencontrés agissent alors presque comme un réveil brusque. Même s’ils humanisent le film, ils n’apportent pas grand chose à la poésie de l’eau. Par un étrange effet d’effraction, ces interventions viennent interrompre la rêverie dans laquelle le spectateur embarque immédiatement.

Car si le langage est en échec, restent la musique et l’image.

L’utilisation de la musique met en transe par son omniprésence. Ce qui saisit aussi, c’est la force des images, des couleurs, des lignes et des formes. Musique et image forment ici un couple serré. La première venant enrober la seconde. Comme cette scène sublime et étrange : de jeunes hommes sculptés comme des statues antiques qui font une course à relais sur la plage en mini-shorts et bonnets de bain. Posée sur ces images au ralenti, la musique étire le temps de cette chorégraphie bigarrée. Sur la mer, où tout bouge, où rien n’est fixe, tout devient chorégraphie.

L’humanité dans tout ce qu’elle a de terrestre devient abstraite. Ceux qui quittent le rivage deviennent autres, célestes hermites à ciel ouvert. À la façon de cette marginalité, il y a dans ce film une distance. La caméra est discrète autant qu’elle est présente. Il y a quelque chose d’incroyablement vrai dans ces images.

Symphonie s’envole souvent, mais ne trouve pas la force de planer. Magnifique élan, le film se perd dans une structure narrative indécise. Pourquoi donner plus de place à certains personnages au détriment d’autres? Pourquoi laisser des personnages répéter par le langage ce qu’images et musiques véhiculent déjà?

On dirait parfois que le réalisateur hésite sur son sujet. Est-ce la mer? Sont-ce les hommes? Il est possible de traiter les deux, il est même intéressant de le faire, mais ici il manque un point de contact, de fusion entre les individus et leur décor. Dan Popa aurait pu faire un film où la mer prend le pas sur tout et les hommes n’y soient que silhouettes; un film où tout est dit autrement que par le langage des hommes. Le cinéaste pourrait se fier davantage à sa caméra, à son regard et à son esthétique musical.

Tout de même, il réussit à transmettre cette idée de mouvement, ou plutôt d’immensité de son sujet. Tout est tendu vers l’ailleurs. Et cette tension entre le permanent et le transitoire est magnifiquement rendue par des images très réfléchies, quasi architecturales, à travers la construction de lignes de fuite qui transmettent toujours l’idée d’infini. Ce qui se passe dans Symphonie en aquamarine est digne d’un tableau mouvant. Une abstraction qui pourrait se passer des mots, mais pas de la présence de ceux qu’on y croise. L’odyssée implique un héros. Mais doit-il être humain?

Durée: 1h18

Écrit par :

2 Comments

  1. Arthur O'Brien
    20 novembre 2018
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    Merci pour cet article, bien écrit, qui donne le goût de voir le film…

    • Kalem Melançon-Picher
      21 novembre 2018
      Reply

      Merci pour votre commentaire ! Le film sera projeté au Cinéma Moderne les 1er et 2 décembre, en présence du réalisateur.

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