SUR LES TRACES DE DEPARDON

Ce matin j’avais envie de faire une pause. De prendre le temps, en douceur. Le documentaire, et plus précisément l’art délicat du portrait en documentaire, m’intéresse depuis longtemps, je me suis donc laissée tenter par l’envie de revoir la trilogie paysanne de Raymond Depardon, Profils paysans.

Extrait de Profils paysans : la vie moderne, 2008

Le quotidien en vedette

Fondateur de l’agence Gamma, Raymond Depardon a parcouru le monde pendant plus de 50 ans. Il est un témoin majeur des grands conflits mondiaux du XX ème siècle. Mais pas seulement. Il aussi posé son regard si particulier sur des phénomènes moins “spectaculaires”, plus discrets d’une société en mutation, la France.

Extrait du livre Paysans, Le Seuil, Paris, 2009

Il naît dans la France rurale de 1942, dans une ferme. Celle du Garet, à Villefranche-sur-Saône. Il y prend ses premières photos en 6×6 à l’âge de 12 ans. Il y reviendra, bien des années après, pour photographier ce monde dont il vient, qui s’éteint doucement et se transforme bon an mal an. Avec Profils paysans, sa trilogie documentaire qui s’étend sur plus de 10 ans, il signe un témoignage sensible, respectueux et tendre de la France rurale et de ses défis.

Ça fait longtemps que je m’intéresse au travail de cet homme au regard sensible. Particulièrement par l’attention qu’il porte à la trace. Celle du temps, celle des hommes, par l’entre-deux qu’il capte dans la vie. Il se dit photographe du temps-mort. Et regarder ces temps-morts est un exercice délicieux : d’apparence anodines, ces images sont profondes, voire infinies, comme des invitations à ne pas s’arrêter aux premières couches du réel. Il a ce don pour saisir des atmosphères, des sensations, des émotions, sans les rendre manifestes. Il faut laisser le temps à ses images de vous gagner, de vous envahir.

Photographie extraite de l’exposition La France de Raymond Depardon, 2010

Loin sont ses débuts de paparazzi à celui qui se planquait derrière un buisson pendant des heures pour attraper une image légèrement hors-focus d’une Brigitte Bardot en vacances. Il propose un cinéma documentaire aux antipodes du sensationnalisme. Avec L’approche (2001), Le quotidien (2005) et La vie moderne (2008), il donne à voir un monde en train de disparaître, dresse le portrait d’hommes et de femmes qui vivent au rythme des saisons, auprès de la nature, en silence. On rencontre Marcel, Raymond, Alain, Monique, Jean-François, Guy, Louis, Marc ou encore Paulette. Pareils mais individus : ils appartiennent au même monde mais la caméra les fait exister. Jusqu’au troisième volet de cette trilogie, à part une brève présentation des paysans à l’écran, Depardon est invisible et muet. Les vides et les questions s’incarnent dans les regards caméra, les moments suspendus, les gènes, les réticences.

Je ne voulais surtout pas être encombré par des théories préconçues sur le monde rural et réaliser un documentaire surplombant. Et je me suis vite rendu compte (…) que le défi consistait à saisir les mots ou leur absence plutôt que le travail proprement dit. Filmer le travail est devenu la tarte à la crème du documentaire. J’ai décidé de filmer en hiver, seulement deux mois par an, pour avoir ces longues plages d’attente, entre les tâches du matin et celles du soir, où ils restent dans leur cuisine à ne rien faire. Je ne pouvais pas me dissimuler, faire oublier ma présence comme dans mes films précédents. Il fallait donc que j’inscrive mon corps et la caméra dans cet espace réduit, jusqu’à ce qu’ils en fassent partie intégrante. Et il m’est arrivé de fermer le viseur de la caméra et de laisser tourner, voire de sortir de la pièce. J’avais des magasins de pellicule de vingt-deux minutes, qui servent pour le tournage des sitcoms, et c’est cette autonomie qui permettait de donner la durée nécessaire aux plans. (propos recueillis lors d’une entrevue donnée aux Inrockuptibles, mai 2001)

Profils paysans : la vie moderne, 2008

Chroniques d’une fin annoncée

À travers une économie de moyens qui soutient solidement son projet esthétique, Depardon saisit le temps qui passe : les lieux sont les mêmes, les gestes aussi. Les inquiétudes également. Et c’est cette conscience du temps qui devient épais sur la pellicule. Que ce soit dans Profils paysans ou dans plusieurs autres de ses films et dans grand nombre de ses photos – je pense notamment à la puissante série Un paysage français – une aventure photographique (1984 – 2017), ou encore à son film Journal de France – le temps chez Depardon est un personnage autant que ses sujets. Les plans longs, souvent fixes, les mouvements d’approche lente, le donnent à voir. Il est personnage car il est compagnon de ces solitaires. Il est l’usure de la nappe cirée de la grande table de cuisine, il est l’attente en silence. Il est les saisons. Il est l’inquiétude de tous et de toutes. Il est maître.

Extrait du livre Paysans, Le Seuil, Paris, 2009

Afin de conserver la « bonne » distance, le cinéaste reste attentif à la quantité d’images qu’il tourne, essayant de s’en tenir au minimum. De même que dans la photographie qu’il pratique de plus en plus à la chambre, la prise de vue se pense comme unique ou quasi unique, comme si le réel et ses habitants s’usaient sous le déclencheur.

J’ai une préférence non dissimulée pour le travail du Depardon d’avant Les habitants, dans lequel il semble avoir remisé les qualités que je lui attribue ci-haut.

Raymond Depardon, dans Journal de France, coréalisé avec Claudine Nougaret (2012)

Reste que, c’est cette attention portée au temps-mort, aux transitions, aux oubliés aussi, peut-être, qui est l’une des forces douce de son travail. En couleurs comme en noir et blanc, le travail de Raymond Depardon véhicule une sensibilité qui touche droit au cœur. L’image en photo comme au cinéma est une trace de rencontres pour les prévenir de l’oubli. Et comme je me sens d’humeur proustienne ces derniers temps, je ne peux que chaleureusement vous recommander d’embarquer à travers livres, films et expositions, aux côtés de Raymond Depardon, dans sa recherche du temps perdu.

À voir / lire :

  • Notes, Arfuyen X, Paris, 1979 ; réédité avec La solitude heureuse du voyageur, coll. « Points », Le Seuil, Paris, 2006
  • Le désert américain, avec un texte de Serge Toubiana : La route de nuit, coll. « Écrit sur l’image », L’Étoile, Paris, 1983 ; réédition coll. « Bibliothèque des arts », Hazan, 2007
  • San Clemente, Centre national de la photographie, 1984
  • Errance, Seuil, Paris, 2000 ; réédition coll. « Points », Le Seuil, Paris, 2004
  • La terre des paysans, Seuil, 2008 (ISBN 978-2-02-097631-2) ; réédition augmentée sous le titre : Paysans, coll. « Points », Le Seuil, Paris, 2009
  • Glasgow, préface de William Boyd, Éditions du Seuil, 2016
  • San Clemente (1982)
  • Profils paysans : L’Approche (2001)
  • Chasseurs et Chamans, court-métrage (2003)
  • Quoi de neuf au Garet ?, court-métrage coréalisé avec Claudine Nougaret (2004)
  • 10e chambre, instants d’audience (2004)
  • Profils paysans : Le Quotidien (2005)
  • Profils paysans : La Vie moderne (2008)
  • Journal de France, coréalisé avec Claudine Nougaret (2012)



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