Souterrain : Galerie d’hommes en transit

Québec, Canada, 2020
★★★ 1/2

Avec Souterrain, Sophie Dupuis nous revient plus que jamais inspirée dans ce second film ambitieux tourné dans sa région natale. On y découvre Maxime (Joakim Robillard tout en fragilité), un jeune minier de Val-d’Or, torturé par une erreur de jugement qui le hantera dans son couple jusque sous terre. Poussé dans ses retranchements, ce n’est qu’au contact de ses collègues, unis dans l’adversité, qu’il saura puiser en lui la force de se pardonner et de creuser son propre sillon, dans un univers masculin à temps plein où il n’est pas toujours facile de trouver ses repères.

Souterrain: James Hyndman

Souterrain s’ouvre sur un flashforward où l’on suit, caméra à l’épaule, une équipe de sauvetage pénétrant dans l’antre de la mine afin de sauver la vie de tous les occupants piégés par une explosion. Est-elle volontaire ? Est-ce un accident ? Les questions restent en suspend le temps que l’histoire revienne à sa chronologie initiale deux mois plus tôt. Une seule certitude fait surface : la Faucheuse vient tout juste de se mettre à l’ouvrage. À l’instar de Chien de garde sorti en 2018 (notre critique ici), Sophie Dupuis rentre dans le vif de son sujet dès les premières minutes, favorisant l’adhésion rapide et complète du spectateur, pris à la gorge, mais jamais en otage. Au plus près des corps carburant à l’adrénaline, elle capte, dans cette introduction immersive, les tremblements émotionnels des personnages qui s’agitent et se calent à chaque respiration continûment haletante. La tension est là, palpable, des cadrages serrés sur les visages, aux contre-plongées mises en avant par la musique angoissante de Gaëtan Gravel et Patrice Dubuc dont les basses résonnent en nous à la manière d’un défibrillateur.

Souterrain: Joakim Robillard

Val-d’Or est une ville minière du nord de l’Abitibi-Témiscamingue dont l’économie est principalement axée sur l’industrie de ses ressources naturelles : de l’or au zinc et du cuivre jusqu’au bois. Ici plus qu’ailleurs, il est d’usage de vivre de la terre qui assure une sécurité financière à ceux capables d’être coupés du monde extérieur. Il n’est pas facile d’être minier, loin des siens, souvent minés par l’isolement de ce métier assujettissant. De fait, la vie de couple se retrouve fréquemment impactée par les longues périodes de séparation, provoquant une inexorable culpabilité chez ces hommes impuissants face aux devoirs familiaux qu’ils ne peuvent pas toujours honorer à distance. C’est donc sans surprise que le taux le plus élevé de célibat se concentre dans cette région. Une pression à même de peser sur les épaules des Valdoriens acceptant, avec ce travail, toute l’implacabilité de leur condition.

Souterrain: Théodore Pellerin, Joakim Robillard

Pour rendre compte de ces difficultés, la réalisatrice décrit avec beaucoup de sollicitude la franche et joyeuse camaraderie nécessaire à ces hommes qui s’accommodent de la situation en se taquinant gentiment pour tenir le coup psychologiquement. La réalité de leur quotidien est ainsi mise en exergue par l’itération en images des trajets de bus qu’ils vivent comme un déracinement à chacun de leurs voyages (travellings d’un milieu rural à un milieu urbain). En s’éloignant de la civilisation, ils quittent par la même occasion le confort douillet de leur maison pour retrouver la précarité d’un dortoir chargé en émotions aux côtés de leur famille de substitution. Leur adaptation ne semble être possible qu’au moyen des monte-charges des mines qui les brimbalent du monde d’en haut au monde d’en bas. Puis, lorsque les portes se referment sur eux dans un bruit assourdissant, telle une machine inexpugnable, ils n’ont d’autres choix que de subir les secousses interminables dues à leurs déplacements. De manière à réguler leur taux de stress permanent, il leur faut donc user d’expédients plus ou moins discutables pour s’affairer à leurs tâches journalières comme des automates. Certains utiliseront l’humour quand d‘autres préféreront s’imbiber d’alcool pour résister face à la réclusion à laquelle ils sont confrontés.

L’alternance entre les moments de calme et ceux de tensions est alors suggérée par la photographie vive et chaleureuse de la ville (plongées magnifiantes), quand la lumière artificielle des dortoirs et de la cantine se veut écrasante, voire suffocante. De plus, la cinéaste joue des mises au point pour mettre en exergue l’ambivalence des troubles émotifs, appuyée par une photo fuligineuse qui joue avec les zones d’ombres des personnages.

Souterrain: Joakim Robillard

Le cheminement intérieur d’un homme en devenir

En couple depuis plusieurs années avec Andrée-Anne (Lauren Hartley), Maxime n’échappe pas au poids de cet héritage culturel et patriarcal qui l’empêche de vivre pleinement leur relation. Inconsciemment, il s’est recroquevillé sur lui-même face à une routine aliénante qui n’encourage pas ses doutes à se manifester. Son envie d’être père est perpétuellement asservie par l’angoisse de ne pas être à la hauteur des responsabilités qui lui incombent. L’insécurité que Max éprouve à l’idée d’avoir un enfant résulte notamment de sa culpabilité à ne pas avoir su gérer une situation du passé. Pourtant, il est prêt à endosser ce rôle, à la lumière du temps occupé à prendre soin de son ancien collègue Julien (Théodore Pellerin toujours si juste). L’attention toute particulière qu’il lui porte après son accident de travail témoigne de son engagement profond à vouloir être parent.

Souterrain: Joakim Robillard

Pendant un instant, Max semble avoir renoncé à se battre contre cette machinerie irréfrénable que peut être la vie, pour néanmoins tenter de raccrocher les wagons avec sa blonde et mener bon train leurs desseins en vue d’une embellie. L’occasion pour lui de remettre en question cette notion de masculinité hégémonique, fruit de nombreuses générations soumises à un patriarcat où l’homme se doit d’être fort, robuste et plus que tout, au-dessus de la femme. Une masculinité qui prétend qu’un homme, un vrai, ça sait enfanter. Une masculinité toxique dont la société cherche de plus en plus à se départir avec raison. Souvent, les peurs que l’on se crée sont liées à l’anticipation des réactions, du qu’en-dira-t-on. Des peurs dictées par notre subconscient bien souvent peu fécondes. Oubliez l’argument stérile qu’un enfant biologique est l’unique façon de transmettre son amour qui n’a pourtant rien de génétique. Être père peut tout autant se manifester par l’éducation et le don de soi. On n’est pas moins un homme en adoptant, comme on n’est pas moins une femme sans enfant.

Tu seras un homme, mon fils

S’il est dans un premier temps dépeint comme une tête brûlée agissant dans le feu de l’action, c’est parce que le film, tout comme sa construction narrative, s’effectue sous les yeux du spectateur qui découvre, pièce par pièce, le puzzle épars de ses sentiments. Max, c’est un peu le JP de Chien de garde. On suit son évolution sous la caméra bienveillante de la réalisatrice qui aime portraiturer des galeries de personnages aux prises avec leur conscience, mais qui s’en affranchissent en se faisant confiance. Tout comme le jeune valdorien, Julien fait partie de ceux-là. Depuis son accident à la mine, il souffre d’aphasie et doit dorénavant se déplacer avec une canne, apprivoisant ce corps blessé et cette solitude imposée. Traité comme une vulgaire machine obsolète bonne à jeter, certains membres de son entourage le mettent de côté, notamment d’anciens collègues percevant à travers sa situation, le reflet d’une réalité de leur métier qu’ils ne sont pas prêts à accepter.

Souterrain: Théodore Pellerin

Pourtant, il prend sa nouvelle vie à bras le corps avec un positivisme inspirant. Malgré ses troubles d’élocution, il décide même de se trouver une job pour ne pas subir sa condition et quitter son mausolée de maison. Ce qui n’est pas pour plaire à son père (très touchant James Hyndman) qui voit d’un mauvais œil son envie d’autonomie. Un père surprotecteur, capable de passer des heures à lui faire pratiquer ses exercices de physiothérapie, sans toutefois pouvoir accepter l’inexorabilité de son handicap. Un père en retrait, insatisfait des petites victoires du quotidien (un verre de jus rempli sans en faire tomber), dur avec lui-même autant qu’avec les siens. C’est qu’à travers le temps passé avec son fils, il rachète sa culpabilité de l’avoir laissé travailler avec lui, en sachant pertinemment les dangers qui pouvaient arriver à la mine. Après avoir joué au parent modèle en journée, il passe alors ses fins de soirées aux jeux d’arcades à se réfugier dans l’alcool, en espérant oublier son désir de rédemption qui ne viendra jamais. De fait, il se retrouve las, incapable d’avancer et tourné vers le passé, comme en témoigne ce plan, dos à son épouse, regardant dans la direction opposée.

Souterrain: James Hyndman

Il n’a pas du être simple pour Sophie Dupuis de tourner Souterrain après le succès monstre de Chien de garde. Quand votre premier film est en lice pour représenter le Canada aux Oscars dans la catégorie du meilleur long métrage en langue étrangère et qu’il récolte 3 prix Iris au 20ème gala Québec cinéma, la suite peut sembler euphorisante autant qu’elle peut être épeurante. Pourtant, doté d’une technique exemplaire, ce nouveau métrage parvient à s’affranchir de son grand frère et trace un chemin ensemencé d’une filiation de thèmes d’ores et déjà chers à la cinéaste (les rapports familiaux, l’alcool destructeur). Attention néanmoins, s’il lorgne parfois vers le thriller, Souterrain n’est pas le film d’action auquel on peut s’attendre. Bien que la bande-annonce ait été montée de façon à mettre en avant une récréation visuelle à l’américaine, certes efficiente, elle ne reflète nullement l’entièreté du métrage. C’est ailleurs qu’il puise sa force, dans les tréfonds de l’âme où l’éloquence paroxystique des silences cause bien plus de remous que la connaissance de l’origine des tensions. Ces dites tensions qui d’ailleurs émanent plus des corps en perdition (accident, maladie, deuil) que du cadre aussi beau soit-il. Quelle belle surprise alors pour le spectateur de découvrir une invitation à la réflexion et non pas un quelconque divertissement. À son meilleur, Souterrain est un drame introspectif enlevant grâce à la délicate façon qu’il a de soulever la chape de plomb d’une masculinité lourde à porter. Une histoire de solidarité et de fraternité, à l’image de ces hommes qui ouvrent et ferment le film, s’en allant vers un avenir incertain. Ensemble. Main dans la main.

Lisez notre entretien avec Sophie Dupuis  ici.

 

Bande annonce originale :

Durée : 1h37

Crédit photos : Christian Leduc

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