Je Vous Salue Sarajevo

Malgré sa durée, un des grands films des 50 dernières années.

Ça peut sembler saugrenu d’écrire une critique qui prend 3 fois plus de temps à lire que de temps qu’il en faut pour regarder le film dont il est question. Pourtant, certains films, peu importe la durée, imposent leur importance. Je vous salue Sarajevo est un de ceux-là. En deux minutes, Jean-Luc Godard a fait un des films les plus émouvants, bouleversants, originaux et essentiels de sa carrière. Découpage d’un chef d’œuvre.

Le Texte

La base de ce court-métrage est la narration effectuée par Godard lui-même. Son texte est tellement poignant, sincère, touchant et mémorable qu’il mériterait d’être présenté en entier. En quelque phrase, il décrit magnifiquement l’art, la culture, la vie…

‘’ Car il y a la règle, et il y a l’exception. Il y a la culture, qui est de la règle. Il y a l’exception, qui est de l’art. Tous disent la règle : cigarette, ordinateur, t-shirt, télévision, tourisme guerre. Personne ne dit l’exception. Cela ne se dit pas, celle-là s’écrit : Flaubert, Dostoïevski ; cela se compose : Gershwin, Mozart ; cela se peint : Cezanne, Vermeer ; cela s’enregistre : Antonioni, Vigo… ou alors cela se vit et c’est alors l’art de vivre : Sbrenica, Mostar, Sarajevo. Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit encore à nos pieds. ‘’

 

sarajevo

Je n’ai probablement jamais ressenti une émotion aussi forte devant une œuvre qu’en écoutant ces quelques phrases et la somptueuse pièce Silouans Song du compositeur estonien Arvo Pärt en est également pour beaucoup. Je vous mentirais en vous disant que je n’ai pas vu 25 fois ce court-métrage et n’exagèreraient pas en vous disant que le nombre a sans doute dépassé 50. Pourtant, j’ai encore les mêmes frissons, la même émotion pure, en écoutant Godard lui-même réciter en quelques lignes l’origine de l’art, ce qui le différencie des produits de consommation. Puis, le lien simple, logique, qu’il fait avec les cultures menacées est remarquable; la culture artistique étant autant en péril en son genre que les cultures minoritaires nationales opprimées dont il est question (à un tout autre niveau s’entend). Le plus simplement possible, il impose une évidence avec la voix ferme, douce et réconfortante qui l’a toujours caractérisée.

Ouvert sur une citation magnifique de Bernanos : « La peur, voyez-vous, est elle aussi la fille de Dieu, rachetée le Vendredi Saint », le film se clôt sur l’un des plus beaux verts d’Aragon : quand il faudra fermer le livre, ce sera sans regretter rien : j’ai vu tant de gens si mal vivre, et tant de gens, mourir si bien.  » Godard ne perd jamais de vue ses références, un hommage magnifique aux grands de l’art en tout genre.

sarajevo2

L’image

 Pour illustrer sa diatribe, Godard a fait le pari de n’utiliser qu’une seule et même image. Dans celle-ci, un soldat serbe frappe des civils bosniaques couchés au sol sous le regard indifférent de deux de ses collègues. La photo, saisissante, parfaite, illustre magnifiquement le propos. Les soldats, armes et cigarettes à la main, sont la règle de Godard, et les civils sont l’exception, l’art de vivre. La culture de la règle, de la majorité, veut étouffer, écraser l’exception. Godard, connu pour ses positions anticolonialistes (pensons à Ici et Ailleurs) dénonce celles-ci avec une poésie qui fait frissonner. En un plan, Godard repousse la question de Bazin à un autre niveau : Qu’est-ce que le cinéma? Est-ce que Je vous salue Sarajevo est un film? Un photo roman? Une photo-narration? On n’en sait trop rien…

Le montage

Si Godard utilise une image unique pour le film, il se sert habilement du montage pour la trafiquer, jouer avec notre perception et nous montrer que oui, une image vaut mille mots. Voyant autant la violence, l’indifférence que la peur, Godard illustre magnifiquement la célèbre phrase de Malcolm X « Si vous n’êtes pas vigilants, les médias arriveront à vous faire détester les gens opprimés et aimer ceux qui les oppriment » et qu’une image vaut effectivement 1000 mots. En mettant tour à tour le focus sur certains détails de l’image, Godard peut faire dire à peu près n’importe quoi à cette image. Le lien entre la technique et le contenu, l’un et l’autre se renvoyant la balle continuellement, est effarant et une grande illustration du rôle de l’auteur dans le processus créatif d’un film.

 

sarajevo3

Le montage est l’élément qui permet de tout relier ensemble, de questionner le spectateur sur l’art, la culture et le contenu autant que le contenant et les règles qui lui sont présentées. Le montage crée cette allégorie parfaite qui, en 2 minutes, pose des questions essentielles sur le cinéma, la culture et la vie avec une simplicité et une vulgarisation hors norme qui en fait un des films les plus essentiels des 50 dernières années, longs ou courts.

Ouvoir.ca

Écrit par :

Un commentaire

  1. Céline Mayano
    23 janvier 2015
    Reply

    Superbe critique pour un superbe film. Merci de me l’avoir fait découvrir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *