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Retour en Bourgogne: le coeur a ses raisins.

Retour en Bourgogne: le coeur a ses raisins. 3.5
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Note de l'auteur
Cédric Klapisch signe une nouvelle œuvre gorgée de sincérité malgré quelques impuretés ici et là qui, cependant, n’altèrent en rien son goût prononcé pour l’altruisme.
NOTE DU LECTEUR

Avec Retour en BourgogneCédric Klapisch signe une nouvelle œuvre gorgée de sincérité malgré quelques impuretés ici et là qui, cependant, n’altèrent en rien son goût prononcé pour l’altruisme.

Exister en tant qu’individu au sein d’une fratrie n’est pas toujours commode. Ça l’est d’autant moins lorsqu’on vit à l’étranger. En pleine quête identitaire, Jean (Pio Marmai) a quitté sa terre natale pour fuir la tutelle patriarcale et découvrir le monde, laissant derrière lui sa sœur Juliette (touchante Ana Girardot) et son plus jeune frère Jérémie (François Civil). Après avoir posé ses valises en Australie où il s’est construit une vie de famille, un appel inattendu de France l’informe de la mort imminente de son père. Dès lors, il se décide à rentrer au pays pour renouer les liens familiaux.

À lire aussi: Rencontre avec Cédric Klapisch: la bonhomie d’un enfant du monde.

Dans un premier temps, son regard tourné vers le passé ( à l’arrière de la voiture familiale) se manifeste sous forme de flashbacks dont l’alternance avec le présent ne sert qu’à appuyer l’idée qu’on se définit durant  l’âge tendre. Jean a du mal à renouer avec le berceau de son enfance, perdu dans les contrées australiennes où il avait déjà laissé pousser quelques radicelles. Ce genre d’arrachement est douloureux- comme n’est pas simple le fait d’aller s’enraciner sur des terres où l’on s’était déjà posé, mais ce sont là des expériences riches d’enseignement qui rendent plus fort qu’on ne le pense. On quitte des lieux, on quitte des gens, on en trouve des nouveaux et on retrouve ceux d’avant. C’est la vie qui passe et repasse ses fils à travers lui. Et en bout de ligne, cela active sa curiosité du monde, sa soif de connaissance et son appétit des autres. Il vit tout simplement. Il y a des gens qui ne s’éloignent jamais de l’endroit où ils sont nés et travaillent pour la même compagnie, pris dans la tourmente d’un quotidien à leurs yeux satisfaisant. Peut-être des gens heureux comme on dit. Mais des gens heureux à l’échelle de leur rue, de leur travail et de leur lit qu’occupe la même personne depuis des années. Oui, Jean a eu peur. Mais le cœur en bandoulière, il a au moins eu le courage de ses ambitions. Jamais filmé en plan d’ensemble, il faut reconnaître le caractère étouffant de la propriété de part l’espace confiné et le climat de tension qui y règne. De fait, les portes toujours ouvertes vers l’intérieur mais fermées sur le monde annihilent au passage toute invitation au voyage.

Retour en Bourgogne
Crédit photo: Emmanuelle Jacobson-Roques

 Comment revenir après tant d’années ?

Quand vient le temps des retrouvailles, Juliette balaye d’un seul geste toutes les souffrances imputées au départ de Jean tandis que Jérémie reste en retrait. Face à l’hospitalisation du patriarche, la cadette a beaucoup de responsabilités sur les épaules et doit désormais gérer le domaine familial tout comme ses émotions. Entre doute et maladresse, elle n’a de cesse de chercher l’approbation de ses frères dans les décisions qu’elle doit prendre pour sauver leur terre. Jérémie, lui, agit en dilettante sans vraiment se soucier des conséquences. Personne, pas plus son beau-père que sa conjointe, ne semble réellement prêter attention à son opinion. Quant à l’aîné, il a nourri depuis l’enfance une rancœur paternelle faisant de lui un être piqué au vif, souvent sur la défensive et surtout loin des préoccupations matérielles que rencontre l’exploitation viticole. À l’écran cela se traduit souvent par l’isolement de Jean face à son frère et sa sœur, particulièrement dans cette scène où ces derniers contemplent la vigne et affrontent son avenir incertain tandis que Jean lui tourne le dos. Le réalisateur ne cherche alors qu’à reproduire la psyché du trio en images.

D’après ses dires Retour en Bourgogne s’inspire peu de sa propre vie, et pourtant il n’a jamais semblé prendre autant de liberté à parler des sentiments, de l’enfance et de ce qui nous prédétermine. Ainsi le caractère des personnages se dessine sous nos yeux: Jean manque cruellement de rigueur dans son étude du vin quand Juliette est à son affaire, studieuse et appliquée. Jérémie, lui, semble plus distrait, incapable d’être pris au sérieux par ses proches. Klapisch sonde leurs souvenirs afin de mieux répondre aux questions qu’ils se posent, comme le spectateur. Sans tomber dans des schémas explicatifs hasardeux, on aurait cependant souhaité saisir davantage les raisons qui poussent Jean à quitter sa famille pendant 10 ans et ainsi ressentir de l’empathie à son égard. À l’inverse, les flashbacks viennent de temps à autre alourdir une émotion qui aurait gagné à être suggérée et non appuyée. Néanmoins, le réalisateur distille avec un timing parfait des notes d’humour qui ne tardent pas à dissiper cet arrière-goût insistant. En outre, le rythme du montage amène un dynamisme empêchant le film de s’enliser dans des écueils mélodramatiques. Entre le réveil matinal de Jérémie par une belle-mère de plus en plus envahissante et Juliette qui « perd les consonnes » durant la paulée (fête de fin de vendanges bourguignonnes), la bienveillance du metteur en scène est alors palpable, envers ses personnages, comme envers ses acteurs. Tout est mis en place pour que la proximité au sein de la fratrie se fasse sentir. On rit et on oublie un instant leurs soucis qui ne sont finalement jamais partis.

Amorcé par une série de photos prises en 2010, le film fut tourné en 12 semaines sur 12 mois au gré du temps.  C’est dans cette recherche de vérité et ce respect de la nature que le cinéaste s’est laissé bercer par le rythme des saisons. Selon lui, entre le métier de réalisateur et les vignerons se dresse une similitude notoire : la patience. Ce dernier en possède plus qu’il n’en faut et en fait bon usage. Cadrages posés, plans serrés sur des visages passionnés, tout est mis en œuvre pour laisser les corps parler d’eux mêmes. C’est là l’une de ses grandes forces : arriver à émouvoir d’un regard, à isoler quelque chose de beau dans une scène du quotidien somme toute banale (scène de la vaisselle). Cette même patience lui a permis de recréer un ensemble cohérent et authentique. Dès lors, il n’est pas surprenant de retrouver parsemés ça et là quelques plans propres au film documentaire (il en a d’ailleurs quelques uns à son actif). Tandis que dans Riens du tout, son premier métrage, les marathoniens ressemblaient à des automates, ici les vendangeurs s’affairent à leur tâche dans les rangs de vigne avec la patience et la minutie d’une fourmi. Cet appel du réel dans la fiction contribue ainsi à la crédibilité du film dans son souci du détail faisant du cinéaste, un être méticuleux et perfectionniste.

Crédit photo: Emmanuelle Jacobson-Roques

Dès le générique du début du film, il déconstruit ses images par le bais de split screen et de superpositions ce qui nous amène à les regarder et les penser sous un angle nouveau. Ce style d’effet propre à Klapisch se retrouvait déjà au montage de L’auberge espagnole et sur les affiches réassemblées de Chacun cherche son chat jusqu’au Casse-tête chinois. Ce travail de précision met en exergue une des thématiques phares de l’auteur : le regroupement. Dès ses débuts il n’est pas rare de voir des individus isolés finir par se rassembler pour former un clan. Il fait sortir ses personnages de leur solitude pour les faire exister ensemble. Ça se traduit notamment à l’écran par un métissage culturel dans le choix des acteurs comme dans celui de la musique. Sans jamais chercher à politiser ses films, le metteur en scène embrasse malgré tout le parti pris de conscientiser le spectateur. « Il faut faire du cinéma pour avertir, pas seulement pour divertir » nous confie t-il.

Avec Retour en BourgogneCédric Klapisch perd l’ivresse et la fraîcheur de certaines de ses œuvres mais réussit cependant à transmettre, une fois n’est pas coutume, sa philanthropie contagieuse avec toute la bonhomie qui le caractérise.  Loin d’être un vin de table indigeste, cette cuvée 2017  libère un doux parfum de nostalgie qui reste en bouche longtemps après avoir quitté la salle. Comme Ni pour, ni contre (bien au contraire)il faudra sans doute laisser vieillir ce dernier cru pour en apprécier tous les arômes qui parfois se retrouvent simplement prisonniers de leurs promesses.

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Alexandre Blasquez Passionné par les images depuis son plus jeune âge, c’est grâce à ses études en cinéma, de Bordeaux à Montréal, qu’Alexandre a pu parfaire sa culture d’oeuvres anciennes. Toujours la tête dans les nuages, c’est d’abord en musique qu’il voyagera, notamment en Martinique, où il restera 4 ans durant l’adolescence.Une vraie boule d’énergie créative qui aime toucher à tout : du chant à la danse en passant par la décoration de meubles anciens. Éclectique dans l’âme, il affectionne tout particulièrement le cinéma asiatique (Kim Ki-Duk, Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho ou encore Hayao Miyazaki), les cinéastes du Dogme (Vinterberg, Von Trier), ou encore le cinéma social de Ken Loach et des frères Dardennes. La rencontre avec le cinéma québécois a aussi été très forte (Robert Lepage, Robert Morin). Établi à Montréal depuis près de 9 ans, c’est dans un grand magasin qu’Alexandre exerce le métier de visuel. Comme il se plaît à dire, les mannequins sont comme des personnages, on les habillent en fonction de chaque histoire.

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