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Rencontre avec Nadir Moknèche : un empathique amoureux des gens

Rencontre avec Nadir Moknèche : un empathique amoureux des gens
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Le 9 novembre dernier, dans le cadre du Festival CinemaniaNadir Moknèche était de passage à Montréal pour la sortie de son 5ème long métrage Lola pater. Le Québec, il connait déjà. Il nous a confié être venu l’été, il y a très longtemps, visiter un ami originaire de St Agathe des Monts. À l’image de ses films Nadir est apparu volubile et généreux lors de cette rencontre placée sous le signe du partage et des souvenirs. On en a profité pour parler cinéma et revenir sur sa filmographie déjà bien remplie.

À lire aussi la critique de Lola Pater

D’où vous est venue la genèse du film ? Qu’est ce qui vous séduisait dans cette sorte de paternité inversée ?                                     

Alors le sujet…vous savez c’est un peu comme le destin, c’est comme si je devais le faire parce que c’était écrit. La première fois que j’ai rencontré un transsexuel, maintenant on dit un transgenre, peu importe le terme, c’est l’individu qui est important, je partais pour la première fois en vacances, à 18 ans, tout seul (j’étais arrivé en France à 16 ans et demi). J’étais avec des gens que je connaissais à peine et ils m’ont emmené dans une boîte de nuit où il y avait un spectacle de cabaret qui se terminait par un strip-tease. Je me souviens très bien, il y avait une femme blonde, superbe,  magnifique, qui faisait un numéro où elle se déshabillait à la fin et finissait par un strip-tease intégral. Et après on m’a dit : « Ce n’est pas une femme, c’était un homme ». Et moi j’ai dit : «  Mais non ce n’est pas possible ». Je n’y croyais pas, j’étais fasciné. Elle s’appelait Vicky. Et quelques années plus tard, j’ai appris qu’elle s’était suicidée. Ça m’avait fait un choc. Je me suis dit comment une si belle femme qui avait l’air si bien… après j’apprends que c’est difficile d’être transsexuel, enfin, tout ça… et puis j’habitais à Pigalle, j’avais aussi des gens qui se prostituaient en bas de chez moi, et donc les hasards des rencontres ont fait qu’à un moment donné je me suis mis à écrire cette histoire. L’autre parallèle, c’est que mon père est mort d’un accident du travail. J’avais 3 ans, je ne l’ai donc pas vraiment connu. Au début je ne me rendais pas compte que c’était une mort horrible et atroce, cet accident du travail. Je savais qu’il était tombé du haut d’un échafaudage, il était peintre en bâtiment. Mais c’est vrai que lorsqu’on est gosse, on ne se rend pas compte et avec le temps je me suis dit « mon pauvre papa, il avait 40 ans … » Moi, quand j’ai eu 40 ans j’étais encore un gosse. Je me suis dit : « Il avait 40 ans, qu’est ce qu’il a vécu ? Il a rien vécu.  En plus, il a émigré en France jeune, donc si on compte son arrivée en France, si on compte la période de la guerre d’Algérie qui n’a pas du être très simple pour les Algériens, tout ça a fait qu’il a vécu quelques années comme ça de bonheur et puis hop ! Il tombe de son échaffaudage. » Mais bon, je me suis dit que je n’allais pas raconter cette histoire tragique. Et parfois, quand je sortais dans des petits bistrots à Paris, je voyais des vieux Algériens et je me disais : « Tiens, lui aurait pu être mon père » parce que mon père était un homme très élégant et je me disais peut-être qu’il aurait vieilli de cette façon-là, avec un petit béret, le rouge au comptoir, le café calva… et puis une autre fois je me suis dit : « Et si ton père n’était pas mort ? Et s’il était en province, caché quelque part, et qu’il n’était plus un homme mais une femme ? » Comment j’aurais réagi ? L’idée de base est venue comme ça. Et après, évidemment, j’ai dit non, si je veux retrouver mon père, je veux retrouver un papa, un homme, pour échanger avec lui parce que ça va, j’ai une mère et j’en ai eu assez d’une. Mais avec le temps, j’ai pensé qu’il est peut-être préférable de retrouver son papa vivant en femme que pas du tout. Et voilà c’est parti de là.  On essaye de se construire des histoires et c’est cette histoire-là que j’ai eu envie de raconter.

Crédit photo: ARP sélection

On ressent dans le personnage de Zino (Tewfik Jallab) cette absence du père également présente dans Viva laldjérie,  entre Goucem et sa mère, ou dans Délice Paloma entre Biyouna et son fils, où le rapport quasi fusionnel entre l’enfant et la mère crée des tensions entre eux deux. 

Oui les pères sont absents dans mes films, c’est vrai.

Et là c’est la première fois que vous affrontez ce problème de manière plus frontale. Voilà, mais le père est devenu une femme. Rires.

On perçoit également une forme d’apaisement dans Lola pater, quelque chose de plus posé, de plus calme. Est-ce en lien étroit avec cette absence?

Je pense que c’est un travail que j’ai fait sur moi-même. J’ai eu tellement de problèmes à faire ce film, tellement de difficultés. Après Goodbye Morroco (son précédent film) qui a été un échec, ça a été compliqué financièrement avec tout le monde. Juste avant de tourner, je me suis alors dit : « Allez, prends ça cool ». Je voulais essayer d’aller au plus simple possible pour raconter cette histoire, prendre du plaisir, défendre mes personnages, être en empathie avec eux. On a eu des conversations tellement brillantes et superbes, Fanny Ardant et moi. Elle m’avait aussi dit cette chose très intéressante : « Nadir, si vous me dîtes d’aller à droite j’irai à droite et je ne vous demanderai pas pourquoi il faut que je prenne cette direction ». Les choses sont alors allées comme ça, très simplement . Ce n’était donc pas quelque chose de volontaire, cet apaisement, mais plutôt un concours de circonstances qui m’a amené à raconter cette histoire de cette manière.

Comment avez vous trouvé le métier d’accordeur de piano pour Zino?

Je m’étais demandé quel métier original je pouvais bien lui trouver. Ben voilà, c’est  une famille émigrée algérienne, ils s’en sortent quand même, ils ne se plaigent pas et ne sont pas là en train de geindre. Lola dit à la tante Rachida, par rapport à son nouveau chien Caramel : «  Tu sais, depuis que je suis en France, je ne me refuse rien ». Et puis le lien s’est fait avec Fanny Ardant et le personnage de Lola, mais ça aussi c’est quelque chose qui est venu avec le temps. Quand j’étais chez elle, j’ai entendu qu’elle avait un piano. Comme elle est très discrète et qu’elle ne veut pas parler de certaines choses, j’ai revu certains films, dont La famille d’Ettore Scola, et là, j’ai bien vu que c’était elle qui jouait du piano. Ce n’était pas quelqu’un d’autre, il y avait un seul plan. Je lui ai donc proposé de jouer, elle n’était pas sûre. Je lui ai alors dit : « Je connais quelqu’un, il s’appelle Pierre Bastaroli et il va venir vous donner des cours ». Puis il a composé ce morceau pour elle, il l’a fait travailler et je me suis dit que c’était un beau cadeau de la voir jouer du piano et de pouvoir la mettre dans cet hôtel. Ça n’a pas été facile au début de le trouver ce métier. Je l’ai aussi choisi pour qu’on pense qu’il a fait un choix dans sa vie, comme je voulais qu’il ait une copine. Je ne voulais pas qu’il y ait d’ambiguïté sexuelle.

Oui parce qu’on aurait pu y voir une homosexualité latente… oui voilà.

Ça évite le cliché du parent homo dont l’enfant a une sexualité prédéterminée.

Voilà, ça se saurait. Rires. Ça se saurait très vite avec tout ce qu’on a vécu depuis des siècles… Rires.

Et qu’est ce qui vous plaisait dans l’idée de faire de Lola, après son changement  de sexe, un professeur de danse orientale ?

C’était un truc complètement simple, un peu bête, il était sensé avoir été danseur classique en France, et puis après il s’est dit : « Tiens qu’est ce que je pourrais bien leur refourguer ? De la danse orientale. » C’est presque parce qu’il ne sait rien faire d’autre, il n’y avait pas le côté sensuel de Délice Paloma. Et les filles du cours de danse ont apporté un truc très fort. Elles viennent d’Aix. Je ne m’attendais pas à les voir de cette manière là, de voir ces corps. Ces personnalités m’ont bouleversé. D’abord tous les corps sont représentés, il n’y a pas qu’une seule forme de corps. Je me rappelle ma mère m’a dit : « Oh ! Mon dieu, pourquoi tu as filmé ces corps, ce n’est pas possible ». Mais elle sont là, entières, je les filme tels quels…

C’est ce qui fait de votre cinéma un cinéma du vrai, on ne sent pas d’artifices. 

Quand elles sont arrivées, elles ont tellement été généreuses que j’ai décidé de rajouter des scènes. Ce sont des gens de là-bas. Je ne pense pas que j’aurais pu avoir la même chose à Paris.

Vous prenez les gens dans leur univers, c’est peut-être ça qui vient toucher les gens, cette authenticité qui se manifeste à l’image jusque dans l’écriture simple mais toujours sincère.  « T’as choisi ta vie, t’as tout choisi jusqu’à ton sexe, c’est pas maintenant que tu vas craquer ».

C’est un peu politique quand même. Rires. C’était une manière de lui dire, tu ne vas pas baisser les bras, tu as fait un parcours tellement exceptionnel, il faut y aller.

Vous parliez du rouge au comptoir tout l’heure, c’est intéressant car cette couleur est très forte dans Lola pater : le rouge du manteau de Lola, le rouge du casque de Zino évoquant autant la sensualité que le désir.

J’avoue que je ne sais pas comment on choisit les couleurs.  Est-ce qu’il y avait du rouge dans mon premier film ? Il y avait certainement de la couleur.

Un petit peu oui. Vos films sont surtout colorés par la présence de personnages forts en gueule, qui ont du caractère, et par les décors. Est-ce que vous reconnaissez dans cette esthétique votre filiation avec Pedro Almodovar ?

Alors la filiation avec Almodovar, parfois je la revendique, parfois je ne veux plus le faire. Mais je dois reconnaître qu’il y a une parenté avec ce réalisateur, je ne peux pas ne pas l’admettre parce que d’abord la première fois que j’ai vu son film La loi du désir, j’ai été séduit. Je me souviens très bien quand il est sorti, c’était dans une toute petite salle à Paris. C’est une amie qui m’avait dit : « Il y a un film espagnol, il paraît que c’est intéressant, un truc underground ». Quelque chose comme ça. Je suis donc allé le voir et j’avoue, je ne comprenais rien à l’histoire. J’étais complètement largué dans cette espèce de film et je me suis dit : « C’est un film indien ». C’est exactement ça, les films indiens, ça va dans tous les sens, et c’est vrai que j’avais eu une espèce de choc, de fascination d’ailleurs, parfois les relations avec les films se ressentent comme ça, il y a un moment très fort. Puis, petit à petit, j’ai été fasciné par Talons aiguilles

À ce propos, dans une scène de Lola pater le personnage de Lola enfant se cache sous le lit pendant que l’on voit les talons aiguilles de sa maman.

Mais là c’était plus un clin d’œil à Truffaut, par rapport à Fanny Ardant, parce que dans Le dernier métro il parlait des talons. Mais c’est vrai qu’Almodovar, son atmosphère… Je ne vais pas dire qu’elle est proche de la mienne, mais il y a ce lien avec l’Espagne… Je me rappelle très bien de la mort de Franco, par exemple, parce qu’on avait un ami espagnol dans la famille, qui était réfugié et habitait Alger, et je me souviens qu’on avait évoqué son départ. Il allait partir et c’était bizarre. J’étais un gosse et je ne comprenais pas. Pour revenir au manteau rouge, l’idée c’était de faire en sorte que Lola arrive toute discrète pour ensuite mettre ce manteau une fois après avoir révélé à son fils sa nouvelle identité. Ça y est, elle va assumer, elle met son foulard palestinien. J’ai vu Fanny arriver pour les essais caméras avec ces lunettes noires et ce foulard-là. Elle avait quelque chose de très impressionnant, ce qui m’a décidé à lui demander si on pouvait l’utiliser dans le film. Elle a bien sûr dit oui. C’est elle qui m’a inspiré, elle avait un côté très masculin, comme ça, elle a parfois de sacrées dégaines quand on la voit.

Dans quel sens ?

Bah, avec ce foulard, il y avait un côté comme ça, presque Lola.

Ce qui m’amène à parler de la première impression en voyant Fanny Ardant dans ce rôle-là. Pour moi il y avait quelque chose d’évident avec cette voix charismatique, très grave, cette allure distinguée mais aussi masculine. On est alors convaincu que c’est un rôle qu’il fallait qu’elle joue.

Tant mieux. C’est tout ce que je peux dire.

Alors que vous tournez souvent avec les mêmes actrices  (Nadia Kaci, Lubna Azabal, Biyouna), cette fois-ci vous sortez donc de votre zone de confort en choisissant Fanny Ardant ?

Oui, j’étais très content de changer et d’aller vers une actrice comme Fanny Ardant. C’est une sorte de renouvellement. J’ai eu beaucoup de plaisir et de belles propositions. Il y a quelque chose qui s’est créé avec le temps. Je n’ai pourtant pas tout de suite pensé à elle, puis après un déjeuner avec ma mère, alors que je me tâtais, elle m’a dit : « Il n’y a que Fanny Ardant pour jouer ce rôle ». Et je me suis dit, venant de ma mère qui ne va que 4 fois par an au cinéma, c’est pas mal. Elle choisit Fanny Ardant, elle a forcément une vision, elle imagine. Après il y a eu des rencontres. On a beaucoup échangé, je pense que c’était bien pour Fanny qu’elle sache que le personnage est algérien.

Ça permettait de sortir de Paris, de s’extérioriser complètement parce qu’elle a vécu à Marseille, car Paris est tellement forte, c’est une ville qui formate.

Et l’exil permet l’acceptation de soi…Oui elle a du vécu à Alger. Il y a des choses qui sont venues avec le temps, comme sa relation avec sa mère, son père. Tout ça a aidé je pense. J’ai eu aussi beaucoup de plaisir avec Lawrence Valin, le personnage du réceptionniste sri-lankais. On a tellement bien travaillé. Il m’a fait plein de propositions, c’est un amour, ce type.

« Les jaloux disent que je ne lui ressemble pas » (en parlant de Beyoncé).

Ça a bien marché tous les deux  dans cette scène.

Ça rejoint ce que je vous disais sur l’ouverture de Viva Laldjérie, où même les personnages secondaires sont représentés.

Je fais attention aux personnages secondaires, j’ai toujours peur qu’il y ait un décalage avec les autres mais je les aime beaucoup car ils amènent toujours de la force au film, on les regarde et on voyage.

Oui je trouve que ça manque parfois à certains réalisateurs.

Oui, ça manque.

On ne s’occupe pas du tout du background du filmC’est ce que j’aime chez Téchiné, le fait qu’il nourrisse ses histoires secondaires… Oui il fait attention je crois.

Un film comme Les roseaux sauvages, ce n’est pas juste l’histoire d’amour au premier plan, mais aussi la guerre d’Algérie en arrière plan, le contexte historique est très travaillé.

Oui tout le monde est représenté, ça donne cette fluidité qui permet de rentrer dans le film. Je pense qu’il doit faire attention à ça. Robert Altman aussi faisait très attention à tous ses personnages et pourtant il en avait beaucoup.

Dans The player, c’est impossible de le manquer, c’est vrai.

Ah The player, c’est sublime… Dans Shorcuts il y a 15 personnages, toutes ces histoires de parallèle… ça permet, à nous, spectateurs de rentrer et de se laisser aller jusqu’à la fin.

Ça amène un naturel, on a l’impression de toucher l’intimité des gens.

Eh bien 120 battements par minute, quand je l’ai vu… (soupir d’émotion). Là aussi tout le monde existe.

C’est là la force du film, il commence avec pleins de personnages pour finalement se recentrer sur l’histoire d’amour entre les deux hommes.

Tout le monde est là, personne n’est out,  tout le monde existe, tout le monde a son mot à dire dans l’amphithéâtre. Et ça c’est super, on rentre de suite dans l’histoire et on ne voit pas le temps passer.

Néanmoins, il y a eu une polémique car vous n’avez pas choisi un acteur transgenre mais cisgenre?

Oui, c’est dommage, mais ce ne sont que quelques personnes. J’ai écouté une émission de radio qui parlait de ça avec des transsexuels et j’ai trouvé dommage ce genre de polémique. Quand on est une minorité et qu’on est discriminés, je comprends qu’on veuille défendre ses droits. Je sais ce que c’est que d’être une minorité, mais en même temps ce qui est intéressant avec Lola pater, c’est de pouvoir faire venir d’autres personnes dans cet univers. Parce que si c’est juste entre nous, dans notre petit milieu, ça ne sert à rien, c’est prêcher des convaincus. Quand on vient me dire que les transexuels ne sont pas biens défendus dans le film, je réponds que oui. C’est bien aussi d’essayer de s’ouvrir à d’autres personnes par l’intermédiaire d’une actrice de la trempe et de la notoriété de Fanny Ardant, c’est possible de sensibiliser. Et puis il y a aussi l’acteur.

On ne choisit pas en fonction du sexe de l’acteur.

Non, en effet, on ne choisit pas en fonction du sexe de la personne ou de son métier. Avec Fanny Ardant, on a bossé sur le personnage ensemble, elle a beaucoup réfléchi au rôle. Et puis un personnage de transsexuel n’est pas un extra terrestre. Je suis un homme, j’ai toujours écrit pour des femmes et là, cette fois-ci, j’écris pour un homme qui est devenu une femme, donc, le plus proche parmi tous les personnages, c’est celui de Lola et je sais ce que c’est, une psychologie masculine.

Ça me permet de faire un pont, car dans vos films les personnages principaux sont très souvent des femmes, qu’est-ce qui vous plaît tant chez la femme pour avoir envie d’écrire principalement pour elle ?

Ça s’est fait un peu sans réfléchir. C’est vrai que je pourrais avoir un discours classique en disant que le cinéma est composé de beaucoup de femmes, d’actrices. Mais en même temps, j’ai grandi dans un univers féminin avec une mère très présente dont la personnalité était très forte, un peu comme un personnage à la Tennessee Williams. J’étais très attentif. C’est comme si j’observais toutes ces femmes, fortes, dominatrices en même temps avec un statut difficile. J’ai grandi dans un milieu comme ça alors après, quand j’ai voulu commencer à vouloir faire du cinéma, j’ai pensé à ces premiers personnages de théâtre qui me plaisaient, des personnages comme Médée, ou d’autres encore incarnés par Liz Taylor. Il y a du baroque, il y a de la douleur, il y a de la souffrance, il y a de l’excentricité… Ce sont eux qui m’ont beaucoup inspiré, je me suis senti plus libre.

Vous faîtes selon moi un cinéma qui donne beaucoup à voir et à sentir, un cinéma qui met tous les sens en éveil. Quand Viva laldjérie commence, on est au milieu de la foule, il y a comme ça une espèce d’amour à filmer les petites gens dans leur quotidien et cet amour transparaît à l’écran dans la manière sensuelle de filmer la copine de Zino sur le canapé dans Lola pater, ou encore lorsqu’il joue du piano. C’est un cinéma qui relève du palpable et le rend alors très touchant.

Je vous remercie. Je ne me rendais pas compte que Viva laldjerie allait provoquer un tel choc émotionnel. Je l’avais tourné en hiver. Je me suis inspiré de vrais personnages comme Fifi, Goucem et sa mère… Beaucoup de choses que j’avais observées. J’ai quand même inventé la fin pour Fifi, mais c’est comme si je ne l’avais pas fait parce que des gens disparaissaient vraiment. Je savais très bien que pour certaines personnes, si ce n’est la majorité, une prostituée est une moins que rien. D’ailleurs on me l’a reproché en Algérie : « Pourquoi tu parles de ça ? ». Mais pourquoi pas ? Après on a beau essayer d’expliquer… Par exemple j’avais fait ce travail avec Biyouna. Quand elle est arrivée en France, au début du travail sur Viva laldjérie, son personnage a changé avec le temps. Elle ne voulait pas dire qu’elle avait été danseuse et moi je me souviens très bien comment on est arrivé à lui faire changer d’avis. C’était un moment très précis, on était tous les deux dans les rues, on rentrait je ne sais plus comment. On avait acheté des fleurs et il commençait à faire nuit lorsqu’un type passe en voiture, s’arrête et appelle Biyouna. Il lui sort un paquet de photos et lui dit : « Tiens tu tombes bien,  ils sont en train de détruire le Copacaban. J’ai ramassé toutes ces photos, je te les donne puisque je tombe sur toi ». Et elle prend les photos, elle se voit en danseuse et dit : « Oh non ! Tiens, Nadi, je te les donne, je ne veux pas voir ça ». Et moi je lui dis : « Je peux les garder? ». Elle a dit oui. Quand je raconte ça on peut se dire : « Mais attends, c’est du délire », mais c’est pourtant le pur hasard. Je rentre chez moi, j’en regarde une de nouveau et je me dis : « Mais c’est ça. Il faut qu’elle soit danseuse dans le film, il ne faut pas chercher ». Après j’ai fait tout un travail avec elle pour lui expliquer qu’en France, c’est plutôt un honneur d’être danseuse. Je lui ai dit : « Tu sais, cette photo-là, je vais la mettre dans un endroit (quand elle rentre au Rouge-gorge) et je vais te mettre une petite lampe et là un gars va dire « Papicha tu as été sublime » On va voir que tu as été une icône, que tu as été quelqu’un de très important ». Et ce n’est plus : « Jette la photo, oh non je veux pas la voir ». Maintenant on va l’encadrer et quand le gars l’accoste ça devient : « Papicha ? Ah oui c’était moi… vous me flattez, j’étais jeune blablabla ». Et du coup, j’ai fait une espèce de travail psychologique sur elle en lui disant  qu’on allait être fiers et c’était super parce que ça, c’est vraiment un truc du hasard…elle avait 17 ans sur la photo.

N’est-ce pas une manière de la réhabiliter, comme toute les femmes d’ailleurs, par rapport à la société?

Oui, réhabiliter la femme, la prostituée, parce que je trouve qu’on est une société tellement dure, tellement violente. Pourquoi devrait-elle avoir honte ? Pourquoi devrait-elle avoir honte! Les corrompus n’ont pas honte eux!

Pourtant il y a une forme de dualité dans Délice Paloma parce que Biyouna fait partie des corrompus.

Mais elle en paye le prix, elle paye pour tout le monde et c’est facile parce qu’elle n’a pas le pouvoir…Il y a moins d’enjeu…Voilà.

La musique de Pierre Bastaroli est souvent mâtinée de mélancolie même si dans Lola pater on sent davantage une petite note de nostalgie par exemple lorsque Zino regarde les vidéos de son enfance. C’est quelque chose qui était inhérent au scénario ?

Oui, par exemple cette lettre que lit Zino, c’est une lettre que j’ai parfois moi-même l’impression d’avoir écrite.  Elle est tellement mélancolique, tellement nostalgique, il y a ce recul sur le passé. Je ne suis plus retourné à Alger depuis 2006, donc il y avait quelque chose qui flottait dans l’air. Mais retourner filmer Paris me procurait beaucoup de plaisir, filmer cette ville que j’habite depuis 37 ans…

Vous filmez la ville mais vous finissez malgré tout votre film sur la mer, cet élément présent dans tous vos films.  Il y a malgré tout ce besoin de retourner à la nature, ça commence au cimetière où l’on voit Lola et la tante Rachida marcher de dos, entourées par les arbres, et puis ça finit par cette mer brute et sauvage qui vient comme aider les personnages à s’apprivoiser, avec la caméra en recul.

C’est au tournage que cela s’est improvisé. Ce n’était pas au scénario, il y avait une autre fin avec le retour à la maison mais toujours dans le Sud. On se fait toujours un peu son propre cinéma dans sa tête et pour moi c’était comme si la Terre promise était de l’autre côté. J’avais cette idée que lorsqu’on regarde de l’autre côté c’est une terre brune, très brute et j’ai eu cette idée de fin où je les laisserai partir. La caméra ne s’approchera plus, on les laissera partir, comme ça, devant la mer, il y a peut être éventuellement la Terre promise de l’autre côté qui les attend. C’est quoi pour moi la terre promise ? C’est la terre où l’on peut vivre en paix tous ensemble sans se tirer dessus.  C’est une réconciliation qui se passe sous nos yeux, c’est peut-être trop.

Je n’ai pas trouvé, je pense que cela s’inscrit dans une logique de prolongement et cela s’imbrique bien dans la construction scénaristique de tous vos films.

C’est intéressant que vous me parliez du cimetière. J’avais beaucoup peur des cimetières, ils sont compliqués à filmer…le Père Lachaise… Au début je suis allé en voir un à Bobigny mais c’était impossible, c’était horrible. Et ce cimetière-là, je l’ai découvert il y a quelques années, après la mort d’un ami d’un accident de voiture. C’est quand même un des plus grands cimetières de France et tout à coup, quand on découvre ce lieu, on découvre toute cette nature présente, ces mûriers blancs… C’est très apaisant. C’est quelque chose d’un peu bizarre mais on se dit qu’on a envie d’être enterré là au milieu de ces arbres.

Cette question risque de vous faire sourire… quel est à Alger le meilleur endroit pour manger une pizza 4 saisons ?

Ah oui, c’est vrai qu’elle revient souvent, la 4 saisons. Rires. Il faut que j’aille me faire psychanalyser. Rires. C’est comme la ville de Tipasa, ça revient souvent. C’est un peu l’enfance, c’est un peu Camus, Tipasa c’est magique. Toute personne qui y va garde un souvenir fort de ce lieu-là. Pour la pizza, en Algérie, depuis pas mal d’années, avec les problèmes économiques, elle est devenue du fast-food. Ils ont repris tous les noms, la pizza 4 saisons, la pizza reine…ah la 4 saisons…Rires. La prochaine fois je vais prendre une reine, tiens.

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Fondée en 2012, Cinémaniak est une revue de cinéma exclusivement web qui s’est donnée comme mission de promouvoir le septième art sur le continent nord-américain. Notre mission est de donner la parole à des passionnés de cinéma capables de rendre accessible l’art qu’ils affectionnent.
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Alexandre Blasquez Passionné par les images depuis son plus jeune âge, c’est grâce à ses études en cinéma, de Bordeaux à Montréal, qu’Alexandre a pu parfaire sa culture d’oeuvres anciennes. Toujours la tête dans les nuages, c’est d’abord en musique qu’il voyagera, notamment en Martinique, où il restera 4 ans durant l’adolescence.Une vraie boule d’énergie créative qui aime toucher à tout : du chant à la danse en passant par la décoration de meubles anciens. Éclectique dans l’âme, il affectionne tout particulièrement le cinéma asiatique (Kim Ki-Duk, Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho ou encore Hayao Miyazaki), les cinéastes du Dogme (Vinterberg, Von Trier), ou encore le cinéma social de Ken Loach et des frères Dardennes. La rencontre avec le cinéma québécois a aussi été très forte (Robert Lepage, Robert Morin). Établi à Montréal depuis près de 9 ans, c’est dans un grand magasin qu’Alexandre exerce le métier de visuel. Comme il se plaît à dire, les mannequins sont comme des personnages, on les habillent en fonction de chaque histoire.

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