Réflexions du 13e étage

États-Unis et Allemagne, 2018

Il y a 20 ans de cela, en 1999, plusieurs films venaient bouleverser les genres et l’horizon cinématographique mondial. Aux États-Unis particulièrement, The Blair Witch Project (Daniel Myrick, Eduardo Sanchez) amène une nouvelle vision du cinéma d’horreur, le found footage. Catégorie suspense, David Fincher débarque avec son incontournable Fight Club qui deviendra un film culte pour toute une génération de cinéphiles. Dans les drames de mœurs, American Beauty (Sam Mendes) rafle tous les prix aux Oscars l’année suivante. En salle, on y retrouve aussi des films étranges qui deviendront eux aussi importants tels que Being John Malcovitch (Spike Jonze), Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick), Magnolia (Paul Thomas Anderson) et ExistenZ (David Cronenberg). Tous ces beaux projets audacieux forment ensemble une gigantesque tour qui a fait de l’ombre cette année-là à une petite perle cinématographique, The Thirteenth Floor de Josef Rusnak. Mélangeant le film noir d’enquête à la Dark City (Alex Proyas, 1998) et le thriller de jeu virtuel à la ExistenZ, The Thirteenth Floor, réalisé par Josef Rusnak, pourrait sembler être un citron à la vue de la bande-annonce, mais on y retrouve une multitude de thématiques qui résonnent 20 ans plus tard.

Adaptation libre du roman Simulacron 3 de Daniel F. Galouye, The Thirteenth Floor nous plonge dans un univers cyberpunk où un scientifique du nom de Hannon Fuller (Armin Mueller-Stahl) crée, avec l’aide de ses deux amis et associés Douglas Hall (Craig Bierko) et Jason Whitney (Vincent D’Onofrio), un programme virtuel simulant les années 30. Fuller fait une découverte troublante à l’intérieur du programme et écrit une lettre pour Douglas avant de se faire tuer dans la réalité. Rapidement, l’inspecteur Larry McBain (Dennis Haysbert) accuse Douglas d’avoir commis le meurtre. Celui-ci, victime de pertes de mémoire, enquête lui aussi sur la mort de son mentor et ami mais ne cesse de penser qu’il est peut-être véritablement l’assassin. Douglas plonge la tête première dans le programme pour tenter de comprendre ce mystère afin de reconstruire le puzzle. Il y découvrira une vérité si troublante qu’elle remettra en doute toute son existence.

Manifestation éloquente de la peur du bug de l’an 2000, ce film nous propulse dans un univers où la technologie semble d’abord synonyme de liberté, pour se transformer tranquillement en prison. Une prison où l’identité est multiple et incertaine. Tout de suite, on pense à notre quotidien et à celui de tous ceux qui utilisent les réseaux sociaux. Pour certaines personnes, il semble que la réalité du web soit une manière de se créer une nouvelle identité, un avatar qui représenterait en quelque sorte une forme d’idéal. Dans le film, ce programme sert pour certains à assouvir des pulsions sexuelles nombreuses et presque déviantes, pour d’autres, cet univers sert de canevas de violence, un endroit où l’on peut tuer sans conséquences. Mais ce programme inventé par le scientifique Douglas Hall trouve une résonance actuelle au travers de la multiplication des plateformes et jeux virtuels. La présence de la réalité augmentée dans plusieurs applications mobiles et la multiplication des plateformes virtuelles prouvent que l’intérêt pour ces technologies est bien présente. Même si ces technologies suscitent beaucoup de curiosité, elles amènent plusieurs questionnements sur la notion de vrai et de faux. Par exemple : le jeu est faux, il n’est pas réalité. Par contre, le geste posé dans le jeu est-il faux? Le sentiment de plaisir que vivent des utilisateurs à en tuer d’autres dans le jeu est-il vrai?

Un film comme The Thirteenth Floor me fais immédiatement penser au livre La société hypermoderne : Ruptures et contradictions dirigé par Nicole Aubert. Dans ce livre, on y propose des réflexions sur les sociétés modernes dites hypermodernes et sur les nouveaux comportements de leurs individus. Les textes, écrits par plusieurs auteurs tels que Jacqueline Barus-Michel, Vincent de Gaulejac, Aude Harlé, Jacques Rhéaume et John Cultiaux, Panayis Panagiotopoulos et Nicole Aubert, proposent une réflexion hyper intéressante sur l’individu hypermoderne. En résumé, celui-ci travaille constamment à construire son image et à chercher son reflet dans les écrans. Son rapport au temps est marqué par l’accélération, son rapport aux autres par l’éphémère et son rapport à lui-même par l’excès. Il est compétitif et centré davantage sur l’immédiat que sur le long terme. Son identité est multiple et en constante mutation et il évolue dans un univers où la technologie est au service de ses désirs et non de ses besoins.

The Thirteenth Floor est un film absolument divertissant, qui intègre à la fois la peur consciente ou inconsciente d’une technologie post-années 2000 qui viendrait bouleverser notre identité et qui vient chercher résonance dans nos interrogations actuelles. En fin de compte, peut-être est-ce mieux d’avoir découvert ce film 20 ans plus tard!? Je vous laisse vous faire votre propre avis.

Durée: 1h40

Actuellement disponible sur Netflix.

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