PARFAITES : son réalisateur se jette à l’eau!

Portrait du réalisateur Jérémie Battaglia et critique de son premier film documentaire, Parfaites, qui nous plonge dans l’univers atypique, voire insolite, de l’équipe canadienne de nage synchronisée durant la préparation pour les qualifications aux Jeux olympiques de Rio.♥♥♥ 1/2

Arrivé au Québec en 2009, Jérémie Battaglia est un jeune Français dont la rapide intégration fut sûrement due à un intérêt fort et constant pour sa nouvelle culture. Caméraman de métier, sa passion et son goût prononcé pour la photographie le conduiront, au cours du printemps érable de Montréal en 2012, à cortéger une série de manifestations qui se soldera par un court métrage documentaire sur les désormais célèbres « casseroles ». Succès instantané sur la toile, ce premier essai séduira plus d’un demi-million de personnes, ouvrant ainsi à son auteur des portes jusqu’alors fermées. S’en suivra le projet web-documentaire 20+12 : une partie de campagne, sur les élections présidentielles françaises de 2012, influençant son travail sur Le poids d’une voix (en partenariat avec L’ONF et Le Devoir), qui traite de la démocratie au Québec, avec l’envie d’entendre la voix du peuple. Amoureux de l’art sous toutes ses formes, il fera également ses premières armes dans le domaine du vidéoclip. On retiendra surtout la reprise par La Bronze du Formidable de Stromae (plus d’un million de vues) filmé en plan-séquence. Dès lors se dessine chez ce jeune homme une certaine propension à allier la technique et la plastique avec un fil rouge reliant tous ses projets: le désir de rendre justice, la volonté de bousculer les idées reçues et l’intention de recréer du lien entre les gens.

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Après une conversation avec une amie affiliée à la production et à la gestion de l’équipe nationale canadienne de nage synchronisée, une idée germa dans la tête de Battaglia: celle de suivre pendant plus d’un an ces athlètes dont la quête de perfection le troublait inconsciemment alors que lui-même tentait de refaire surface dans une période difficile de sa propre vie. Celui qui se définit comme perfectionniste admet aussi être exigeant avec lui-même, à l’instar des filles lors des pratiques, n’hésitant pas à s’échiner sur des détails, jusqu’à être pleinement satisfait du résultat. S’imposa alors un travail sur la durée, élément récurrent de ses projets, qui lui offrit l’occasion d’étudier cet objectif commun dans un cadre rassurant et bardé de contrôle. « D’un point de vue narratif, tu pars d’un endroit pour arriver à un autre, le spectateur est donc davantage porté à s’intéresser à l’histoire », nous confie-t-il. C’est pourquoi rapidement l’idée d’une voix off, qui plus est masculine, fut abandonnée afin d’éviter de gâcher la connexion que le réalisateur essayait de créer entre les nageuses et le grand public. Ça n’avait pas lieu d’être. De plus, la notion de boucle dans la narration n’était qu’un prétexte pour mettre en images leur cheminement intérieur et parfois questionner leurs motivations ou leurs rêves esseulés.

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Ce nouveau projet, Parfaites, illustre magnifiquement ces thématiques-là et nous transporte à nouveau dans un univers singulier, aux images parfois fantasmées, glorifiant ainsi le travail de longue haleine de ces athlètes souvent discréditées. La nage synchronisée est un sport raillé et peu médiatisé, dont la faible popularité s’explique en partie par le fait qu’il cache l’effort derrière l’esthétique de la chorégraphie et l’apparat du costume à paillettes, comme le souligne le réalisateur. Cette discipline qu’on appelait « les ballets aquatiques » a été popularisée au cinéma par Esther Williams, star hollywoodienne au cours des années 1940 et 1950. Elle ne deviendra un sport olympique qu’en 1984 et n’a à ce jour généré que peu de film documentairePourtant, à raison de 8 heures par jour, 6 jours par semaine, la discipline requiert un des entraînements les plus difficiles qu’il soit dont les pratiques quotidiennes s’apparentent à des routines militaires faisant de Bratislava, ville étape de leur circuit, la capitale d’un bootcamp pendant deux semaines. Ainsi se dessine rapidement un contraste entre la vision que l’on a de cet exercice et la réalité vécue, puis transmise, par ces guerrières grâce à une caméra souvent en plan fixe qui vient s’opposer à l’énergie qu’elles dégagent. 

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Le metteur en scène ne cherche alors qu’à dépoussiérer et redorer cette image obsolète. Il utilise pour ce faire une grammaire visuelle qui lui est propre, rendant hommage à la beauté des gestes posés. De fait, la complexité des enchaînements de la chorégraphie se manifeste sous forme de vignettes à l’image léchée, agissant comme des respirations pour le spectateur qui découvre un milieu angoissant. Le film regorge donc de trouvailles stylistiques afin de mettre en exergue les maux des nageuses qui évoluent dans un monde de silence où Battaglia se permet d’être audacieux dans l’utilisation de plans que David Fincher lui-même n’aurait pas boudés. Il scrute et fouille les recoins de personnages en proie notamment à des doutes parfois destructeurs (troubles alimentaires). Heureusement, le film ne se noie pas sous des immondices d’images fabriquées à la psychologie prémâchée. Les ralentis ne sont jamais insistants et servent toujours à retranscrire l’intimité des personnages, couvrant toutes les zones d’ombre (commotions cérébrales…).  Le réalisateur joue avec son sujet d’un point de vue technique et ça se sent. Il aura fallu une journée de tournage pour filmer en plongée les gymnastes au moyen d’une grue. Pourtant, malgré le stress de cet équipement lourd, il nous rassure s’être amusé, la technique s’effaçant au profit de l’esthétique. Ce sera d’ailleurs le leitmotiv du film. Quant à la musique, elle n’a pas de mal à trouver ses marques au rythme d’un montage soigné et d’un métronome, qui se veulent tour à tour insistants et répétitifs comme les entraînements quotidiens.

Aussi, il était important pour le cinéaste de parler de la pression qu’on s’impose, de l’idéal qu’on nous impose. Si les filles doivent développer leur souffle sous l’eau, les silences parfois pesants, les entraînements terminés, sont autant de pauses avec lesquelles il faut apprendre à composer pour créer un langage musical du corps propre à chacun. Pour les sportives canadiennes, cela passe par le maquillage censé camoufler leurs disparités physiques que les Russes ou encore les Chinoises ne connaissent presque pas. Il n’est alors pas toujours évident pour elles d’affirmer une personnalité qu’on leur demande sans cesse de réfréner, luttant face au regard de l’autre dans un groupe où le mimétisme contribue à la formation d’un bloc contre l’adversaire. Il faut comprendre que les exigences sportives et les efforts fournis sont pour le bien-être de l’équipe (perte de poids, prise de masse musculaire) et qu’en aucun cas cela doit remettre en cause l’image que l’on a de soi. Le paradoxe? C’est un sport anxiogène et pourtant, il ne faut pas manquer de souffle pour tenir sur la durée.

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Prolifique et hyperactif, Jérémie Battaglia se penche déjà sur de nouveaux projets documentaires. À l’idée de réaliser un long métrage de fiction, il nous parle de son envie, non dissimulée, de vouloir commencer par un court en prenant son temps, chose qu’il a apprise récemment. On lui souhaite un prochain film à son image, en parfait contrôle, même de ses imperfections, chez lui source intarissable d’’authenticité. Ses nageuses recherchent la perfection dans le seul but de revendiquer un droit à la différence, avec ces regards caméras pénétrants, comme pour mieux échanger avec le spectateur, faisant de Parfaites un film emprunt d’espoir.

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