ONCE UPON A TIME…IN HOLLYWOOD : pour une poignée de bobards

États-Unis, 2019

Note: ★★★ 1/2

Avec un budget de 95 millions de dollars (contre 1.2 millions pour Reservoir Dogs), Once Upon a Time…in Hollywood est reparti bredouille au dernier Festival de Cannes où il était présenté en compétition officielle, 25 ans après que son réalisateur se soit mérité la palme d’or pour Pulp Fiction en 1994. Dans le dernier opus de Tarantino, on suit les traces de Rick Dalton (épatant Leonardo DiCaprio) et Cliff Booth (charismatique Brad Pitt), un acteur de série télé à succès et sa doublure de cascades qui peinent à lancer leurs carrières respectives au cinéma en 1969. En parallèle, on assiste à l’ascension de Sharon Tate (enjouée Margot Robbie), une jeune actrice débutante mariée au réalisateur Roman Polanski.

Copyright Sony Pictures

1969. Alors que les émeutes de Stonewall marquent la naissance du militantisme LGBT, la guerre du Vietnam se poursuit tandis que le courant de contre-culture hippie est à son apogée, infléchissant la manière de faire des films. L’ère classique du cinéma américain va peu à peu disparaître et ainsi permettre aux réalisateurs de jouir d’un pouvoir décisionnaire au sein des grands studios jusqu’alors régis par le Code Hays en vigueur de 1934 à 1966. Suite à de nombreux scandales compromettant l’image et l’avenir d’Hollywood, les films produits étaient tenus de respecter les valeurs morales des spectateurs : la sympathie pour le crime et le pêché ne devaient en aucun cas être tolérés. De fait, les meurtres ne pouvaient pas être montrés de manière explicite afin d’éviter toute forme d’incitation à l’imitation. Plutôt conservateur, ce code interdisait même le blasphème et toute pratique sexuelle débridée (adultère, homosexualité…). Vous l’aurez donc compris, tout ce qui est antinomique avec le cinéma de Tarantino dont les pires excès lui ont assuré maintes fois le succès.

1969. C’est aussi une année de transition. Celle du passage de « l’âge d’or hollywoodien » à l’avènement du « Nouvel Hollywood ». Dès 1968, la création d’un système de classification des films par âge (la Motion Picture Association of America) annonce le déclin de la censure dont l’abrupte réponse est une libération des mœurs, à commencer par l’émergence du cinéma pornographique (Tarantino sera même pendant un temps projectionniste de ce genre là). Dès lors, les réalisateurs imposent leur regard artistique et disposent d’un final cut, un pouvoir que seuls les producteurs et les directeurs de studio détenaient à ce moment là. Un à un les tabous se brisent, permettant à des œuvres singulières et anticonformistes de voir le jour, influençant la filmographie à venir du futur réalisateur/provocateur : Délivrance (John Boorman, 1972), La nuit des morts vivants (The Night of the Living Dead, Georges A. Romero, 1968) ou encore La horde sauvage (The Wild Bunch, Sam Peckinpah, 1969).

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Pour comprendre et apprécier le travail de Tarantino, il faut avoir en tête l’impact substantiel que le cinéma a eu sur lui. Dès son plus jeune âge, il passe son temps à regarder des films de kung fu et de la blaxploitation, dont Jackie Brown s’inspire, avant de travailler dans un vidéo-club de Californie où il y découvre le cinéma français de Jean-Pierre Melville et surtout celui de Jean-Luc Godard. La société de production A Band Apart qu’il crée pour sortir Pulp Fiction est d’ailleurs un hommage au film Bande à part de ce dernier, dont le logo représente les personnages emblématiques en costumes noirs de Reservoir Dogs. Ce premier film va rapidement asseoir le style du réalisateur, notamment grâce à une narration non linéaire qui bouscule la chronologie du scénario construit à la manière d’un livre plus que d’un film. D’ailleurs, il utilisera le mot « chapitre » sous forme de cartons noirs pour marquer la temporalité de ses scènes qui sont des repères clés pour le spectateur. Non sans suspens, le réalisateur prend alors un malin plaisir à étirer le temps au moyen de monologues bavards et crus pour laisser place à un final sanguinolent en tout temps. Once Upon a Time in…Hollywood ne fait pas exception à la règle.

Copyright 2019 Sony Pictures

La recette semblera éculée pour certains et pourtant, la cinéphilie affichée de Tarantino n’a jamais aussi bien servie son sujet. Des décors aux voitures jusqu’aux costumes et leurs coiffures, sa reconstitution de l’époque est empreinte d’une émotion bien réelle. Rarement un de ses films n’aura été aussi sentimental, en raison de la nostalgie ressentie pour cette époque révolue qu’il a bien connu. Les marquises des devantures côtoient des murs colorés où bon nombre de posters viennent s’afficher. Dès le générique d’ouverture du film, la caméra s’éloigne progressivement d’un sourire sur une affiche de parking pour laisser entrevoir le visage de Rick, que l’on retrouve au moyen d’un travelling arrière, à l’avant d’une voiture conduite par son acolyte Cliff dans une mise en abyme drolatique et récréative. Cet envers du décor instaure dès les premières minutes le ton du film. Rick est ce héros alcoolo à la coiffure branchée, dépassé par le changement que son milieu professionnel opère à l’orée d’une ère charnière. Car le vent tourne rapidement à Hollywood si l’on n’est pas bien préparé. Les gens sont consommés comme des objets qu’il faut régulièrement renouveler, à l’image de ces mégots de cigarettes et autres gobelets de cafés jetés dans le film sans sourciller. Tarantino décrit très bien cette époque insouciante où, à la manière de Steve McQueen et Bud Ekins le lien qui unissait les acteurs et leurs cascadeurs était profondément sincère, loin de la superficialité actuelle.

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Faute d’opportunités, Rick acceptera de tourner des westerns spaghettis pour ne pas s’enfermer à la télé dans un type de rôle. En fidèle compagnon de route, Cliff l’accompagnera, comme un chien suit son maître. Sans animosité aucune, ils seront toujours là l’un pour l’autre. Cliff le conduit sur les plateaux de tournage depuis que son permis lui a été retiré pour cause d’ébriété, puis, il le ramène à la maison, où, à l’occasion, il lui arrive de faire de menus travaux. Plus qu’un ami et surement plus qu’un frère, il calme les angoisses de Rick en parfait confident dans l’observation plus que dans la communication de ses sentiments. C’est un être désinvolte qui compte sur ses cabrioles pour s’en sortir dans son travail, comme dans la vie. Ses chemises hawaïennes lui confèrent une certaine immaturité, bercée par les illusions du showbiz. Ancien vétéran, il est incapable d’assurer ses arrières et vivote dans une roulotte de fortune, sur un vieux terrain vague éclairé par les lumières d’un ciné-parc, bien loin de celles du Cielo Drive où vient d’emménager Polanski et sa femme. En admiration pour ses nouveaux voisins, Rick se prend à rêver secrètement de tourner avec le réalisateur de Rosemary’s Baby pour faire redécoller sa carrière. Son destin est désormais lié à celui de Sharon : il a connu le succès alors qu’elle tente de le remporter. Tranquillement, cette dernière apprivoise le métier d’actrice, allant jusqu’à scruter dans le noir les réactions des spectateurs lors d’une projection d’un de ses films. Du rêve et de la candeur plein les yeux. Malaise. Malaise quand on connaît l’inexorable fin qu’elle subira le 9 août 1969, la nuit la plus chaude de l’année. Enceinte de 8 mois, elle sera sauvagement assassinée dans sa maison, elle et 3 de ses amis par des membres de La famille, fidèles disciples du tristement célèbre Charles Manson.

Difficile alors de parler du dernier Tarantino sans aborder ce fait notoire qu’il est préférable de connaître pour apprécier sa dernière œuvre. Comme à l’accoutumée, le réalisateur use d’uchronie pour mettre en scène un récit controversé dont la violence est souvent décriée. Pas plus pas moins que dans Inglourious Basterds et Django Unchained où, respectivement, Hitler se fait tuer tout comme des esclavagistes. Quand on connaît l’amour de Tarantino pour les films de série B, cette écriture postmoderne ne peut que renvoyer à un spectacle où tout n’est qu’illusion afin de rendre caduc tout effet de vraisemblance. Elle n’est que l’expression d’une insolence visant à prendre un fait connu de tous pour, de manière cathartique, réhabiliter les gentils et punir les méchants dans un pastiche subversif. Parfois taxé d’imitateur, la force de son cinéma est justement de rendre hommage, entre autre, à l’exploration mythologique du film noir, du western, du sabre et du slasher pour nourrir ses personnages. Son goût pour la culture populaire ne tend alors qu’à défier le spectateur, souvent amusé à l’idée de chercher les clins d’œil et les allusions faites tout au long du métrage qui mêle absurde, parodie et humour noir sur fond de musique pop bien sentie. Adepte de l’auto-citation, cette chasse aux détails devient jouissive pour toute personne qui se laisserait prendre au jeu (ici, la marque fictive de cigarettes Red apples et le fétichisme des pieds féminins).

Échaudé par la fuite sur le net du scénario de The Hateful Eight avant sa sortie, Quentin Tarantino n’a conservé qu’un seul exemplaire de son nouveau script que seuls Leonardo DiCaprio et Brad Pitt ont pu lire à son domicile. Fidèle à ses collaborateurs comme Brandy le chien l’est à son maître Cliff, le metteur en scène s’alloue de nouveau les services de Robert Richardson à la photo (lui-même un habitué des plateaux d’Oliver Stone et de Martin Scorsese), offre un amusant et savoureux rôle à Kurt Russel et accueille des nouveaux venus dans son cinéma dont LenaDunham, figure de proue féministe aux États-Unis ces dernières années. Un choix plutôt surprenant quand on sait qu’à l’origine, c’est la Weinstein compagny qui devait distribuer le film (société avec laquelle le cinéaste travaille depuis ses débuts). Le célèbre réalisateur chercherait-il à redorer une image entachée par le scandale de l’affaire Weinstein sur laquelle il a avoué avoir fermé les yeux ? De plus, la scène où Rick parle avec sa jeune collègue actrice de 8 ans de l’avenir de leur métier et qu’il la gratifie d’un « ma puce » en saint père protecteur pointe ostensiblement dans cette direction.

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Si certains des personnages féminins de Pulp Fiction ou de Jackie Brown ont pu servir de faire-valoir (Rosanna Arquette et Bridget Fonda en tête), les femmes fortes qui émaillent sa filmographie (Jackie Brown ou encore la mariée dans Kill Bill) ont souvent été inspirées par sa mère qui l’a élevé seule. Étonnamment, derrière les armes à feu et les mares d’hémoglobine, Tarantino nourrit une image d’Épinal de la famille et du mariage plutôt conservatrice (peu de nudité à l’écran). Une enfance marquée par le départ de son père, ici personnifié par l’absence de Polanski au moment de la mort de sa femme.

Dans ce conte de fées moderne, le cinéaste prend le temps d’installer son histoire en la contextualisant. Il filme les illusions d’une époque en plein changement où Sharon Tate incarne la princesse souriante tandis que DiCaprio personnifie un chevalier chancelant, épaulé par son fidèle serviteur (Brad Pitt). Derrière la légèreté de l’époque, se cache une critique à peine voilée des apparats du showbiz et de ses starlettes éphémères. Tarantino ne change pas son fusil d’épaule et brouille les pistes en dégainant et documentant une histoire connue de tous pour mieux l’enrayer lors d’un final qui déconcerte le spectateur pris en défaut. Tout n’est que factice dans cette mascarade, des décors qui se mettent à bouger (trompe l’œil) aux dialogues, faisant de cette fresque de 2h45, une gigantesque mise en abyme sur le milieu du cinéma et le métier d’acteur qu’il affectionne particulièrement. Si ce vibrant hommage ne surprend pas, il a au moins le mérite d’être fidèle à un univers que l’on connaît bien. Son 10ème et dernier film annoncé sera sans doute lui aussi dans la lignée de ce à quoi il nous a habitué. Pas de surprises, pas de déceptions mais une régularité qu’il convient d’apprécier.

Durée: 2h45

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