Gueule d’ange ou coup de gueule ?

France, 2018.
Note: ★★

Ce premier film de Vanessa Milho a l’avantage d’avoir une des plus grandes stars du cinéma français, mais même si Marion Cotillard se donne entièrement au rôle, elle ne réussit pas à sauver la réalisation problématique de sa cinéaste.

Cotillard crève l’écran dès les premières images, une suite de très gros plans sur les visages des protagonistes féminins étendus sur un lit. Marlène (Marion Cotillard), intoxiquée par l’alcool, réveille Gueule d’ange, Elli sa fille de neuf ans (Ayline Aksoy-Étaix). Dès la première scène Vanessa Filho indique explicitement au spectateur que la mère est en fait irresponsable et que l’enfant agit en figure d’adulte. Dans la scène suivante, toujours constituée exclusivement de gros plans, Elli traque du regard les agissements de sa mère alors que celle-ci se prépare pour sa cérémonie de mariage. La réalisatrice oscille alors entre le point de vue de la jeune fille et celui de la mère. Sans jamais être fait de manière grossière, mais sans subtilité, Filho montre que ce mariage n’est pas approuvé par la majorité des gens présents à la cérémonie ; Marlène étant clairement white trash n’en déplaise aux invités, et au spectateur. La vie conjugale sera de courte durée, Marlène ayant une aventure extra-maritale dans les cuisines au moment même de la cérémonie. S’en suit une déchéance de la mère frôlant la dépression et négligeant sa fille au passage. Cette suite de mauvais choix -qu’il est difficile de ne pas juger en tant que spectateur- nous pousse à ne plus apprécier la performance de Cotillard puisqu’elle n’est que négligente : elle n’a qu’une seule ligne narrative, soit une accumulation de comportements réprimandables. L’actrice oscarisée n’est pas mal dirigée, le problème est que le matériel qui lui est donné à interpréter est problématique.

Affiche officielle de Gueule d’ange

La réalisation de Vanessa Filho abandonne les plans serrés de visage pour une plus grande diversité d’échelles de plan par la suite, sans pour autant utiliser fréquemment les plans larges. Elle délaisse quelque peu l’étouffement des premières scènes pour permettre au spectateur de respirer un peu plus, y filmant magnifiquement les couleurs de la plage française. Malheureusement, pour bien diriger son spectateur dans ce casse-tête de plans serrés, la réalisatrice s’appuie sur la musique qui est présente dès les premières images. Ne semblant pas faire confiance aux enjeux narratifs déjà suffisamment dramatiques, la musique vient plaquer une émotion supplémentaire et inutile amenant le spectateur à juger les personnages (Marlène principalement). Les choix de réalisation deviennent alors aussi subtils que le personnage de la mère négligente. La réalisation n’est pas mauvaise, elle est tout simplement mal ajustée au scénario. En alternant constamment entre le point de vue de Marlène et de Elli, Filho ne réussit pas à maintenir une ligne directrice.

À la moitié du film, par une accumulation de mauvaises décisions, Marlène abandonne sa fille pour quelques jours. Le point de vue devient alors exclusivement celui d’Elli, et c’est dans ces scènes du film que la cinéaste brille : lorsqu’elle utilise sa caméra au service d’un seul personnage. Dans cette portion du film, le personnage de Julio (Alban Lenoir) insuffle un brin d’espoir pour Elli en adoptant bien malgré lui le rôle de parent de substitution. Sa présence permet surtout au spectateur d’abandonner quelque peu le misérabilisme ambiant pour un semblant d’espoir, misérabilisme cristallisé dans une séquence de rêve sortant tout droit de Precious (Lee Daniels, 2009). Même dans cette pause bienvenue, Filho continue de souligner grassement la filiation entre la mère et la fille par une suresthétisation des plans de solitude d’Elli. Elle manque également de finesse en parsemant son film d’une quinzaine de plans où la petite consomme de l’alcool, et ce, toujours en gros plan. La scène finale se voit le théâtre d’une montée dramatique si mal dosée, qu’il est possible que le spectateur laisse sortir un petit rire de malaise devant le ridicule de la situation.

Pour un premier film, il faut tout de même admettre que Vanessa Filho sait utiliser sa caméra pour créer de magnifiques plans. Malheureusement, Gueule d’ange semble être l’enfant bâtard de The Florida Project (Sean Baker, 2017) et des frères Dardenne. La réalisatrice n’a en apparence pas compris que le point de vue d’un enfant ne peut pas être filmé comme celui d’un adulte (leçon à tirer de The Florida Project) et que l’utilisation d’une caméra instable pour rendre le drame des personnages se doit d’être un accompagnement absent de jugement (leçon à tirer des frères Dardenne). Vanessa Filho doit ajuster sa réalisation de manière à ce qu’elle ne donne pas l’impression à son spectateur qu’elle juge ses protagonistes, sinon, comme c’est le cas ici, elle risque de le perdre. Son erreur se trouve justement là : elle juge Marlène alors qu’elle devrait laisser le spectateur le faire par lui-même. Son comportement laisse place à un énorme jugement, l’insistance de la caméra et de la musique n’est alors pas nécessaire.

Durée: 1h48

Ce film a été vu dans le cadre du Festival de cinéma de la ville de Québec 2018.

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